‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 46 sur 88 · CONTE IMITK DE BOCCACE · texte numérisé non relu

CONTE IMITK DE BOCCACE

J'aimais les romans à vingt ans.

Aujourd'hui je n'ai plus le temps;

Le bien perdu rend l'homme avare.

J'y veux voir moins loin, mais plus clair:

Je me console le Werther

Avec la reine de Navarre.

Et pourquoi pas? Croyez-vous donc,

Quand on n'a qu'une page en tête.

Qu'il en faille chercher si long,

Et que tant parler soit honnête?

Qui des deux est stérilité,

Ou l'antique sobriété

Qui n'écrit que ce qu'elle pense.

Ou la moderne intempérance

Qui croit penser dès qu'elle écrit?

Béni soit Dieu! les gens d'esprit

Ne sont pas rares cette année!

Mais dès qu'il nous vient une idée

Pas plus grosse qu'un petit chien,

Nous essayons d'en faire un àne.

L'idée était femme de bien,

Le livre est une courtisane.

Certes, lorsque le Florentin

Ecrivait un conte, un matin.

Sans poser ni tailler sa plume,

Il aurait pu faire un volume

D'un seul mot chaste ou libertin.

Cette belle âme si hardie,

Qui pleura tant après Pavie,

Et dans la fleur de ses beaux jours,

Quitta la France et les amours

Pour aller consoler son frère.

Au fond des prisons de Madrid,

Croyez-vous qu'elle n'eût pu faire

Un roman comme Scudéry?

Elle aima mieux mettre en lumière

Une larme qui lui fut chère.

Un bon mot dont elle avait ri.

Et ceux qui lisaient son doux livre

Pouvaient passer pour connaisseurs;

C'étaient des gens qui savaient vivre.

Ayant failli mourir ailleurs,

A Rebec, à Fontarabie,

A la Bicoque, à Marignan,

Car alors le seul vrai roman

Était l'amour de la patrie.

Mais ne parlons point de cela,

Je ne fais pas une satire,

Et je ne veux que vous traduire

Une histoire de ce temps-là.

Les gens d'esprit ni les heureux Ne sont jamais bien amoureux :

Tout ce beau monde a trop affaire.

Les pauvres en tout valent mieux;

Jésus leur a promis les cieux,

L'amour leur appartient sur terre.

Dans le beau pays des Toscans

Vivait jadis, au bon vieux temps,

La pauvre enfant d'un pauvre père,

Dont Simonette fut le nom;

Fille d'humble condition,

Passablement jeune et jolie.

Avenante et douce en tout point.

Mais de l'argent n'en ayant point.

Et donc elle gagnait sa vie

De la laine qu die filait^

Au jour le jour, pour qui voulait.

Bien qu'elle ne pût qu'à grand peine

Tirer son pain de cette laine,

Encor sut-elle avoir du cœur.

Et, dans sa tête florentine.

Loger la joie et la douleur.

Ce ne fut pas un grand seigneur

Qui voulut d'elle, on l'imagine.

Mais un garçon de bonne mine

Dont la besogne était d'aller,

Donnant de la laine à filer.

Pour un marchand de drap, son maître.

Pascal, c'est le nom du garçon.

Avait, en mainte occasion,

Laissé son amitié paraître;

Et, soit faute de s'y connaître.

Soit qu'elle n'y vît point de mal.

L'heure où devait venir Pascal Mettait Simone à la fenêtre.

Là, lui répondant de son mieux, Sans en souhaiter davantage.

En le voyant jeune et joyeux, Elle montrait sur son visage Le plaisir que prenaient ses yeux; Puis, travaillant en son absence.

De tout son cœur elle filait.

Songeant, pour prendre patience.

De qui sa laijie lui venait, Et baisant tout bas son rouet.

Non sans chanter quelque romance.

D'autre part, le garçon montrait De jour en jour un nouveau zèle Pour sa laine, et ne trouvait rien (J'ai dit que Simone était bellel Qui fût plus tôt fait ni si bien Qu'un fuseau dévidé par elle.

L'un soupirant, l'autre filant, La saison des fleurs s'en mêlant.

Enfin, comme il n'est en ce monde Si petite herbe sous le pié Qu'un jour de printemps ne féconde, Ni si fugitive amitié Dont il ne germe une amourette.

Un jour advint que le fuseau Tomba par terre, et la fillette Entre les bras du jouvenceau.

Près des barrières de la ville

Était alors un beau jardin.

Lieu charmant, solitaire asile,

Ouvert pourtant soir et matin.

L'écolier, son livre à la main.

Le rêveur avec sa paresse,

L'amoureux avec sa maîtresse,

Entraient là comme en paradis

(Car la liberté fut jadis

Un des trésors de l'Italie,

Comme la musique et l'amour).

Le bon Pascal voulut un jour

En ce lieu mener son amie.

Non pour lire ni pour rêver,

Mais voir s'ils n'y pourraient trouver

Quelque banc hu coin d'une allée

Où se dire, sans trop de mots.

De ces secrets que les oiseaux

Se racontent sous la feuillée.

Sitôt formé, sitôt conclu, Ce projet n'avait point déplu A la brunette filandière.

Et, le dimanche étant venu, Après avoir dit à son père Qu'elle avait dessein d'aller faire Ses dévotions à Saint-Gai, Au lieu marqué, brave et légère.

Elle courut trouver Pascal.

Avant de se mettre en campagne.

Il faut savoir qu'elle avait pris, Selon l'usage du pays, Une voisine pour compagne;

Ce n est pas là comme à Paris :

L'amour ne va pas sans amis.

Bien est-il que cette voisine Causa plus de mal que de bien.

Belle ou laide, je n'en sais rien, Boccace la nomme Lagine.

Le jeune homme, de son côté, Vint pareillement escorté D'un voisin surnommé le Strambe, Ce qui veut dire proprement] Que, sans boiter précisément, Il louchait un peu d'une jambe.

Mais n'importe. Entrés au jardin.

Nos couples se prirent la main, Le voisin avec la voisine, Et chacun suivit son chemin.

Pendant que le Strambe et Lagine Au soleil allaient faire un tour.

Cherchant à coudre un brin d'amour, Au fond des bois sous la ramée, Pascal, menant sa bien-aimée.

Trouva bientôt ce qu'il cherchait, Une touffe d'herbe entassée.

Et le bonheur qui l'attendait.

Comme cette heure fut passée.

Le dira qui sait ce que c'est; Deux bras amis, blancs comme lait, Un rideau vert, un lit de mousse, La vie, hélas ! c'est ce qui fait (^'elle est si cruelle et si douce.

Le hasard voulut que ce lieu

SIMONE, i'X>

Fût au penchant d'une prairie.

Çà et là, comme il plaît à Dieu,

L'herbe courait fraîche et fleurie,

Et, comme un peu de causerie

Vient toujours après le plaisir,

Toujours du moins lorsque l'on aime,

Car autrement le bonheur même

Est sans espoir ni souvenir,

Nos amoureux, assis par terre,

Commencèrent à deviser,

Entre le rire et le baiser,

D'un bon dîner qu'ils voulaient faire

En ce lieu même, à leur loisir ;

La place leur devenait chère,

Il leur fallait y revenir.

Tout en jasant sous la verdure,

Le jouvenceau, par aventure,

Prit une fleur dans un buisson.

Quelle fleur? Le pauvre garçon

N'en savait rien, et je l'ignore;

N'y pouvant croire aucun danger.

Il la porta, sans y songer,

A sa lèvre brûlante encore

De ces baisers si désirés,

Et si lentement savourés.

Puis, revenant à la pensée

Qu'ils avaient tous deux caressée,

Il parla d'abord quelque temps.

Tenant cette herbe entre ses dents;

Mais il ne continua guère

Que le visage lui changea.

Pâle et mourant sur la bruyère

Tout à coup il se souleva.

Appelant Simone, et déjà

Entouré de l'ombre éternelle ;

Il étendit les bras vers elle,

Perdit la parole et tomba.

Bien que ce fût chose trop claire

Qu'il eût ainsi trouvé la mort,

La pauvre Simone d'abord

Ne put croire à tant de misère

Que d'avoir perdu son ami,

Et le voir s'en aller ainsi

Sans adieu, plainte, ni prière.

Tremblante elle courut à lui,

Croyant qu'il s'était endormi

Dans quelque douleur passagère,

Et le serra tout défailli.

Non plus en amant, mais en frère.

Qu'eût-elle fait ? Les pauvres gens,

Habitués à la souffrance,

Gardent jusqu'aux derniers instants

Leur unique bien, l'espérance;

Mais la mort vient, qui le leur prend.

Déjà le spectre aux mains avides

Étalait ses traces livides

Sur l'homme presque encor vivant;

Les beaux yeux, les lèvres chéries,

Se couvraient d'un masque de sang

Marqué du fouet des Furies.

Bientôt ce corps inanimé,

Si beau naguère et tant aimé,

Fut un tel objet d'épouvante, Que le regard de son amante Avec horreur s'en détourna.

Aux cris que Simone jeta, Strambé accourut avec Lagine, Et par malheur vinrent aussi Les gens d'une maison voisine.

Quand le peuple s'assemble ainsi, C'est toujours sur quelque ruine.

Ici surtout ce fut le cas.

Ceux qui firent les premiers pas Trouvèrent Simone étendue Auprès du corps de son amant, En sorte qv'on crut un moment Que, par une cause inconnue, Ils avaient expiré tous deux.

Plùt au ciel ! Telle mort pour eux Eût été douce et bienvenue.

Mais Simone rouvrit les yeux :

« Malheureuse, dit le boiteux, Voyant son compagnon sans vie, C'est toi qui l'as assassiné ! »

A ce mot, le peuple étonné S'approche en foule; on se récric ; Un médecin est amené.

Il voit un mort, il s'en empare.

Observe, consulte et déclare Que Pascal est empoisonné.

A tous ces discours, Simonette Ne comprenant que son chagrin.

Restait, la tête dans sa main, Plus immobile et plus muette Qu'une pierre sur un tombeau.

Qui devait parler ? C'est Lagine.

Venant d'une âme féminine, Un tel courage eût été beau.

Ce qu'elle fit, on le devine; Elle se tut, faute de cœur, Et, voyant tomber l'infamie Sur sa compagne et son amie, Au lieu d'avoir de son malheur Compassion, elle en eut peur.

Moyennant quoi l'infortunée, Seule et sans aide contre tous.

Devant le juge fut traînée, Et là tomba sur ses genoux.

De ses larmes toute baignée.

Et plus qu'à demi condamnée.

Le juge, ayant tout entendu.

Ne se trouva pas convaincu, Et, soupçonnant quelque mystère.

Voulut, sans remettre l'affaire, Incontinent l'examiner. Ne se pouvant imaginer, Ni que la fille fût coupable.

Voyant qu'elle pleurait si fort.

Ni que le jeune homme fût mort Sans une cause vraisemblable.

Il prit Simone par la main, Et, s'acheminant sans mot dire, Avec ces gens, vers le jardin.

SIMONE. 2o3

Lui-même il voulut la conduire

Devant le corps du trépassé,

Afin qu'elle pût se défendre

En sa présence, et faire entendre

Comment le fait s'était passé.

Alors, dans sa triste mémoire

Rappelant son fidèle amour.

Du premier jusqu'au dernier jour,

Simone conta son histoire

Comme je l'ai dite à peu près, —

Bien mieux, car les pleurs seuls sont vrais.

Mais personne n'y voulut croire.

Quand elle en fut à raconter

Par quelle disgrâce inouïe

Pascal avait nerdu la vie,

Voyant tout le monde en douter,

Et le juge même sourire,

Pour mieux prouver son simple dire.

Elle s'en vint vers l'arbrisseau

Sous lequel le froid jouvenceau

Dormait, pâle et méconnaissable ;

Puis, cueillant une fleur semblable

A cette fleur que son ami

Sur ses lèvres avait placée,

Sa pauvre âme .eut une pensée.

Qui fut de faire comme lui.

Fut-ce douleur, crainte, ignorance ?

Qu'importe ? Pascal l'attendait.

Ouvrant ses bras qu'il lui tendait.

Dans un asile où l'espérance

N'a plus à craindre le malheur.

:o4 POÉSIES NOUVELLES.

Sitôt qu'elle eut touché la fieur,

Elle mourut. Ames heureuses,

A qui Dieu fit cette faveur

De partir encore amoureuses,

De vous rejoindre sur le seuil,

L\m joveux, l'autre à peine en deuil,

Et de linir votre misère

En vous embrassant sur la terre,

Pour aller aussitôt après

Là-haut vous aimer à jamais I

Or maintenant quelle est la plante Qui sut tirer si promptement De tant de délices l'amant, De tant de désespoir Famante ?

Boccace dit en peu de mots, Dans sa simplesse accoutumée.

Que la cause de tant de maux Fut une sauge envenimée Par un crapaud; mais, Dieu merci 1 Nous en savons trop aujourd'hui Pour croire aux erreurs de nos pères.

Ce serait un cent de vipères.

Qu'un enfant leur rirait au nez.

Quand les gens sont empoisonnés.

Dans notre siècle de lumière.

On n'y croit pas si promptement.

N'en restât-il qu'un ossement, Il faut qu'il sorte de la terre.

Pour prouver par-devant notaire Ou'il est mort de telle manière,

SIMONE. ^ 2o5

A telle heure, et non autrement.

Pauvre bonhomme de Florence, A qui, selon toute apparence, Dans les faubourgs de la cité Ce conte avait été conté, Qui l'aurait voulu croire en France ?

Braves gens qui riez déjà.

L'histoire n'en est pas moins vraie.

Cherchez la plante, et trouvez-la.

Demain peut-être on la verra Dans le sentier ou dans la haie; La Faculté l'appellera Pavot, ciguë ou belladone.

Ici-bas tout peut se prouver. Le plus difficile à trouver N'est pas la plante, c'est Simone.

Octobre i8io.

J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir En osant te revoir, place à jamais sacrée, O la plus clière tombe et la plus ignorée Où dorme un souvenir!

Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main? Alors qu'une si douce et si vieille habitude Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries, Et ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux, remplis de causeries. Où son bras m'enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure, Cette gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis, dont l'antique murmure A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse. Comme un essairn d'oiseaux chante au bruit de mes pas

Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse, Ne m'attendiez-vous pas ?

Ah! laissez-les couler, elles me sont bien chères. Ces larmes que soulève un cœur encor blessé! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières Ce voile du passé!

Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur. Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille. Et fier aussi mon cœur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères. Qui s'agenouille et prie au tom.beau d'un ami. Tout respire en ces lieux; les fleurs des cimetières Ne poussent point ici.

Voyez! la lune monte à travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits; Mais du sombre horizon déjà tu te dégages. Et tu t'épanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie, Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour; Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie Sort mon ancien amour,

()ue sont-ils devenus, les chagrins de ma vie? Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant; Et rien qu'en regardant cette vallée amie, Je redeviens enfant.

O puissance du temps! ô légères années! Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets; Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées Vous ne marchez jamais.

Tout mon cœur te bénit, bonté consolatrice! Je n'aurais jamais cru que l'on piàt tant souffrir D'une telle blessure, et que sa cicatrice Fût si douce à sentir.

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées, Des vulgaires douleurs linceul accoutumé, Que viennent étaler sur leurs amours passées Ceux qui n'ont point aimé!

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur. - Quel chagrin t'a dicté cette parole amère, Cette nfi'ense au malheur.'

En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit: Est-ce bien toi, grande àme immortellement triste, Est-ce toi qui l'as dit.-

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire. Ce blasphème vanté ne vient pas de ton cœur. Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi ! l'infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis.

Qui saisit cette flamme et qui lixe sur elle Ses regards éblouis ;

Dans ce passé perdu quand son âme se noie, Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant, Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie N'est qu'un afîreux tourment !

Et c'est à ta Françoise, à ton ange de gloire. Que tu pouvais donner ces mots à prononcer, Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire, D'un éternel baiser!

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine, Et qui pourra jamais aimer la vérité.

S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine Dont quelqu'un n'ait douté?

Comment vivez- vous donc, étranges créatures? Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas; Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures Ne vous dérangent pas;

Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène Vers quelque monument d'un amour oublié, Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine Qu'il vous heurte le pié.

Et vous criez alors que la vie est un songe; Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant, Et vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge Ne dure qu'un instant.

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