‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 47 sur 88 · IU POÉSIES NOUVELLES · texte numérisé non relu

IU POÉSIES NOUVELLES

Malheureux! cet instant où votre âme engourdie A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas, Ce fugitif instant fut toute votre vie; Ne le regrettez pas!

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière : C'est là qu'est le néant!

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines .-' Que demandent au ciel ces regrets inconstants Que vous allez semant sur vos propres ruines, A chaque pas du Temps?

Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, Nous n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main, Que le vent nous l'enlève.

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre. Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents. Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière Dévore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pics,

La source desséchée où vacillait l'image De leurs traits oubliés;

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Être immobile Qui regarde mourir !

— Insensés! dit le sage. — Heureux! dit le poète. Et quels tristes amours as-tu donc dans le cueur, Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète, Si le vent te fait peur?

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses Que les feuilles des '..ois et l'écume des eaux. Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres (^ue Juliette morte au fond de son tombeau. Plus afl'reux que le toast à l'ange des ténèbres Porté par Roméo.

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi, Une tombe vivante où flottait la poussière De notre mort chéri.

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde, Nous avions sur nos cœurs si doucement bercé! C'était plus qu'une vie, hélas! c'était un monde Qui s'était effacé!

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire. Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois. Ses lèvres s'entr'ouvraient, et c'était un sourire, Et c'était une voix ;

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage. Ces regards adorés dans les miens confondus; Mon cœur, encor plein d'elle, errait sur son visage. Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle; Entourer de mes bras ce sein vide et glacé, Et j'aurais pu crier : « Qu'as-tu fait, infidèle. Qu'as-tu fait du passé? »

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ; Et je laissai passer cette froide statue En regardant les cieux.

Eh bien! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d'un être inanimé.

Eh bien! qu'importe encore? O nature! ô ma mère! En ai-je moins aimé?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête; Jamais ce souvenir ne peut m'ètre arraché ! Gomme le matelot brisé par la tempête.

Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,

Ni si ces vastes deux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement : « A cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, Et je l'emporte à Dieu ! »

Février i84i.

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