‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 50 sur 88 · A M. BULOZ · texte numérisé non relu

A M. BULOZ

« Oui, j'écris rarement et me plais Je le faire : Non pas que la paresse en moi soit ordinaire; Mais, sitôt que je prends la plume à ce dessein, Je crois prendre en galère une rame à la main. »

Qui croyez-vous, mon cher, qui parle de la sorte .■'

C'est Alfred, direz-vous, ouïe diable m'emporte!

Non, ami. Plût à Dieu que j'eusse dit si bien

Et si net et si court pourquoi je ne dis rien!

L'esprit mâle et hautain dont la sobre pensée

Fut dans ces rudes vers librement cadencée

(Otez votre chapeau), c'est Mathurin Régnier,

De l'immortel Molière immortel devancier;

Qui ploya notre langue, et dans sa cire molle

Sut pétrir et dresser la romaine hyperbole;

Premier maître jadis sous lequel j'écrivis,

Alors que du voisin je prenais les avis,

Et qui me fut montré, dans l'âge où tout s'ignore,

Par de plus fiers que moi, qui l'imitent encore ;

Mais la cause était bonne, et, quel qu'en soit l'effet,

Quiconque m'a fait voir cette route a bien fait.

Or je me demandais hier dans la solitude :

Ce cœur sans peur, sans gêne et sans inquiétude,

zii! POÉSIES NOUVELLES.

Qui vécut et mourut dans un si brave ennui,

S'il se taisait jadis qu'eût-il fait aujourd'hui?

Alors à mon esprit se présentaient en hâte

Nos vices, nos travers, et toute cette pâte

Dont il aurait su faire un plat de son métier

A nous désopiler pendant un siècle entier :

D'abord le grand fléau qui nous rend tous malades,

Le seigneur Journalisme et ses pantalonnades;

Ce droit quotidien qu'un sot a de berner

Trois ou quatre milliers de sots, à déjeuner;

Le règne du papier, l'abus de l'écriture.

Qui d'un plat feuilleton fait une dictature.

Tonneau d'encre bourbeux par Fréron défoncé,

Dont, jusque sur le trône, on est éclaboussé;

En second lieu, nos mœurs, qui se croient plus sévères.

Parce que nous cachons et nous rinçons nos verres.

Quand nous avons commis dans quelque coin honteux

Ces éternels péchés dont pouffaient nos aïeux;

Puis nos discours pompeux, nos tîeurs de bavardage.

L'esprit européen de nos coqs de village.

Ce bel art si choisi d'offenser poHment,

Et de se souffleter parlementairement;

Puis, nos livres mort-nés, nos poussives chimères,

Pâture des portiers; et ces pauvres commères.

Qui, par besoin d'amants ou faute de maris.

Font du moins leur besogne en pondant leurs écrits;

Ensuite, un mal profond, la croyance envolée,

La prière inquiète, errante et désolée.

Et, pour qui joint les mains, pour qui lève les yeux.

Une croix en poussière et le désert aux cieux;

Ensuite, un mal honteux, le bruit de la monnaie.

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