‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 59 sur 88 · A M. VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A M. VICTOR HUGO

Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses, Pour savoir, après tout, ce qu'on aime le mieux : l.es bonbons, l'Océan, le jeu, l'azur des cieux, Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.

Il faut fouler aux pieds des Heurs à peine écloses ; Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d'adieux. Puis le cœur s'aperçoit qu'il est devenu vieux, Et l'effet qui s'en va nous découvre les causes.

De ces biens passagers que l'on goûte à demi.

Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.

Onse brouille, onse fuit. — Qu'un hasard nous rassemble,

On s'approche, on sourit, la main touche la main, Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble, Que l'àme est immortelle, et qu'hier c'est demain.

26 avril iS4;{.

SONNET A M"" N. MENESSIER

« Je vous ai vue enfant, maintenant que j'y pense, Frakhe comme une rose et le cœur dans les yeux. — Je vous ai vu bambin, boudeur et paresseux; Vous aimiez lord Byron, les grands vers et la danse. »

Ainsi nous revenaient les jours de notre enfance, Et nous parlions déjà le langage des vieux; Ce jeune souvenir riait entre nous deux, Léger comme un écho, gai comme l'espérance.

Le lâche craint le temps parce qu'il fait mourir; Il croit son mur gâté lorsqu'une Heur v pousse. O voyageur ami, père du souvenir !

C'est ta main consolante, et si sage et si douce, Qui consacre à jamais un pas fait sur la mousse, Le hochet d'un enfant, un regard, un soupir.

Mai iS4:{.

s G N xN E T

(^iiand, par un jour de pluie, un oiseau de passage Jette au hasard un cri dans un chemin perdu, Au fond des bois fleuris, dans son nid de feuillage, Le rossignol pensif a parfois répondu.

Ainsi fut mon appel d<: votre âme entendu, Et vous me répondez dans votre cher langage. Ce charme triste et doux tant aimé d'un autre âge. Ce pur toucher du cœur, vous me l'avez rendu.

Etait-ce donc bien vous f Si bonne et si jolie.

Vous parlez de regrets et de mélancolie.

— Et moi peut-être aussi, j'avais un cœur blessé.

Aimer n'importe quoi, c'est un peu de folie. (^ui nous rapportera le bouquet d'Ophélie, De la rive inconnue où les flots l'ont laissé r

Mai i843.

Vous les regrettiez presque en me les envoyant, Ces vers, beaux comme un rêve et purs comme l'aurore. « Ce malheureux garçon, disiez-vous en riant, Va se croire obligé de me répondre encore. »

Bonjour, ami sonnet, si doux, si bienveillant, Poésie, amitié que le vulgaire ignore.

Gentil bouquet de fleurs, de larmes tout brillant, Que dans un noble cœur un soupir fait éclore.'

Oui, nous avons ensemble, à peu près, commencé A s<jnger ce grand songe où le monde est bercé. J'ai perdu des procès très chers, et j'en appelle.

Mais en vous écoutant tout regret a cessé. Meure mon triste cœur, quand ma pauvre cervelle Ne saura plus sentir le charme du passé.

Mai 1843.

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