‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 65 sur 88 · STANCES DE M. CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

STANCES DE M. CHARLES NODIER

Fuis, fuis le pays morose

De la prose, Ses journaux et ses romans

Assommants.

Fuis l'altière période

A la mode.

Et Kennui des sots discours,

Longs ou courts.

Fuis les grammes et les mètres

De nos maîtres.

Jurés experts en argot

Visigoth.

Fuis la loi des pédagogues

Froids et rogues.

Qui soumettraient tes appas

Au compas.

Mais reviens à la vesprée.

Peu parée.

Bercer encor ton ami

Endormi.

Juin 1843.

Connais-tu deux pestes femelles

Et jumelles ()u'un beau jour tira de l'enfer

Lucifer ."

L'une au teint blême, au cœur de lièvre,

C'est la Fièvre ; L'autre est l'Insomnie aux grands yeux

Ennuveux.

Non pas cette lièvre amoureuse,

Trop heureuse, Qui sait chiffonner Foreiller

Sans bâiller ;

Non pas cette belle insomnie

Du génie, Oi^i Trilby vient, prêt à chanter,

T'écouter.

C'est la fièvre qui s'emmaillotte Et "relotte

Sous un drap sale et trois coussins Très malsains.

L'autre, comme une huître qui bâille

Dans Técaille, Rêve ou rumine, ou fait des vers

De travers.

\'oilà. depuis une semaine

Toute pleine.

L'aimable et gai duo que j'ai

Hébergé.

Que ce soit donc, si l'on m'accuse.

Mon excuse, Pour n'avoir rien ni répondu

Ni pondu.

Ne me fais pas, je t'en conjure,

Cette injure De supposer que j'ai faibli

Par oubli.

L'oubli, l'ennui, font, ce me semble.

Route ensemble.

Traînant, deux à deux, leurs pas lents.

Nonchalants.

Tout se ressent du mal qu'ils causent, Mais ils n'osent

Approcher de toi seulement Un moment.

Que ta voix si jeune et si vieille,

Qui m'éveille, Vient me délivrer à propos

Du repos !

Ta muse, ami, toute française.

Tout à Taise, Me rend la sœur de la santé,

La gaîté.

Elle rappelle à ma pensée

Délaissée Les beaux jours et les courts instants

Du bon temps.

Lorsque, rassemblés sous ton aile

Paternelle, Echappés de nos pensions,

Nous dansions.

Gais comme l'oiseau sur la branche,

Le dimanche, Nous rendions parfois matinal

L'Arsenal.

La tête coquette et fleurie De Marie

Brillait comme un bluet mêlé Dans le blé.

Tachés déjà par Técritoire,

Sur l'ivoire Ses doigts légers allaient sautant

Et chantant.

Quelqu'un récitait quelque chose,

Vers ou prose, Puis nous courions recommencer

A danser.

Chacun de i"jus, futur grand homme,

Ou tout comme.

Apprenait plus vite à t'aimer

Qu'à rimer.

Alors, dans la grande boutique

Romantique, Chacun avait, maître ou garçon.

Sa chanson.

Nous allions, brisant les pupitres

Et les vitres.

Et nous avions plume et grattoir

Au comptoir.

Hugo portait déjà dans l'âme Notre-Dame,

;'M IMJÉSIES NOUVELLES.

Et commençait à s'occuper D"y grimper.

De Vigny chantait sur sa lyre

(]e beau sire Qui mourut sans mettre à l'envers

Ses bas verts.

Antony battait avec Dante

Un andante; Emile ébauchait vite et tôt

Vn presto.

Sainte-Beuve faisait dans l'ombre.

Douce et sombre.

Pour un œil noir, un blanc bonnet,

l'n sonnet.

Et moi, de cet honneur insigne

Trop indigne, Enfant par hasard adopté

Et gâté,

Je brochais des ballades, l'une

A la lune, E'autre à deux yeux noirs et jaloux,

Andaloux.

Cher temps, plein de mélancolie, De folie,

Dont il faut rendre à Tamitié La moitié !

Pourquoi, sur ces Hots où s'élance

L'Espérance, Ne voit-on que le souvenir

Revenir :

Ami. toi qu"a piqué l'abeille,

Ton cœur veille.

Et tu n'en saurais ni guérir

Ni mourir;

Mais comment fais-tu donc, vieux maitre,

Pour renaître :

Car tes vers, en dépit du temps.

Ont vingt ans.

Si jamais ta tète qui penche

Devient blanche.

Ce sera comme l'amandier,

Cher Nodier :

Ce qui le blanchit n'est pas Tàge,

Ni l'orage ; C'est la fraîche rosée en pleurs

Dans les fleurs.

Août 1843.

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