STANCES DE M. CHARLES NODIER
Fuis, fuis le pays morose
De la prose, Ses journaux et ses romans
Assommants.
Fuis l'altière période
A la mode.
Et Kennui des sots discours,
Longs ou courts.
Fuis les grammes et les mètres
De nos maîtres.
Jurés experts en argot
Visigoth.
Fuis la loi des pédagogues
Froids et rogues.
Qui soumettraient tes appas
Au compas.
Mais reviens à la vesprée.
Peu parée.
Bercer encor ton ami
Endormi.
Juin 1843.
Connais-tu deux pestes femelles
Et jumelles ()u'un beau jour tira de l'enfer
Lucifer ."
L'une au teint blême, au cœur de lièvre,
C'est la Fièvre ; L'autre est l'Insomnie aux grands yeux
Ennuveux.
Non pas cette lièvre amoureuse,
Trop heureuse, Qui sait chiffonner Foreiller
Sans bâiller ;
Non pas cette belle insomnie
Du génie, Oi^i Trilby vient, prêt à chanter,
T'écouter.
C'est la fièvre qui s'emmaillotte Et "relotte
Sous un drap sale et trois coussins Très malsains.
L'autre, comme une huître qui bâille
Dans Técaille, Rêve ou rumine, ou fait des vers
De travers.
\'oilà. depuis une semaine
Toute pleine.
L'aimable et gai duo que j'ai
Hébergé.
Que ce soit donc, si l'on m'accuse.
Mon excuse, Pour n'avoir rien ni répondu
Ni pondu.
Ne me fais pas, je t'en conjure,
Cette injure De supposer que j'ai faibli
Par oubli.
L'oubli, l'ennui, font, ce me semble.
Route ensemble.
Traînant, deux à deux, leurs pas lents.
Nonchalants.
Tout se ressent du mal qu'ils causent, Mais ils n'osent
Approcher de toi seulement Un moment.
Que ta voix si jeune et si vieille,
Qui m'éveille, Vient me délivrer à propos
Du repos !
Ta muse, ami, toute française.
Tout à Taise, Me rend la sœur de la santé,
La gaîté.
Elle rappelle à ma pensée
Délaissée Les beaux jours et les courts instants
Du bon temps.
Lorsque, rassemblés sous ton aile
Paternelle, Echappés de nos pensions,
Nous dansions.
Gais comme l'oiseau sur la branche,
Le dimanche, Nous rendions parfois matinal
L'Arsenal.
La tête coquette et fleurie De Marie
Brillait comme un bluet mêlé Dans le blé.
Tachés déjà par Técritoire,
Sur l'ivoire Ses doigts légers allaient sautant
Et chantant.
Quelqu'un récitait quelque chose,
Vers ou prose, Puis nous courions recommencer
A danser.
Chacun de i"jus, futur grand homme,
Ou tout comme.
Apprenait plus vite à t'aimer
Qu'à rimer.
Alors, dans la grande boutique
Romantique, Chacun avait, maître ou garçon.
Sa chanson.
Nous allions, brisant les pupitres
Et les vitres.
Et nous avions plume et grattoir
Au comptoir.
Hugo portait déjà dans l'âme Notre-Dame,
;'M IMJÉSIES NOUVELLES.
Et commençait à s'occuper D"y grimper.
De Vigny chantait sur sa lyre
(]e beau sire Qui mourut sans mettre à l'envers
Ses bas verts.
Antony battait avec Dante
Un andante; Emile ébauchait vite et tôt
Vn presto.
Sainte-Beuve faisait dans l'ombre.
Douce et sombre.
Pour un œil noir, un blanc bonnet,
l'n sonnet.
Et moi, de cet honneur insigne
Trop indigne, Enfant par hasard adopté
Et gâté,
Je brochais des ballades, l'une
A la lune, E'autre à deux yeux noirs et jaloux,
Andaloux.
Cher temps, plein de mélancolie, De folie,
Dont il faut rendre à Tamitié La moitié !
Pourquoi, sur ces Hots où s'élance
L'Espérance, Ne voit-on que le souvenir
Revenir :
Ami. toi qu"a piqué l'abeille,
Ton cœur veille.
Et tu n'en saurais ni guérir
Ni mourir;
Mais comment fais-tu donc, vieux maitre,
Pour renaître :
Car tes vers, en dépit du temps.
Ont vingt ans.
Si jamais ta tète qui penche
Devient blanche.
Ce sera comme l'amandier,
Cher Nodier :
Ce qui le blanchit n'est pas Tàge,
Ni l'orage ; C'est la fraîche rosée en pleurs
Dans les fleurs.
Août 1843.