‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 67 sur 88 · LA MIE PRIGIONI · texte numérisé non relu

LA MIE PRIGIONI

Que des gens qui font la lessive Dans le lointain.

Pour se distraire, si l'on bâille, On aperçoit D'abord une longue muraille, Puis un long toit.

Ceux à qui ce séjour tranquille

Est inconnu Ignorent l'effet d'une tuile

Sur un mur nu.

Je n'aurais ji ^^ais cru moi-même,

Sans l'avoir vu, Ce que ce spectacle suprême

A d'imprévu.

Pourtant les rayons de l'automne

Jettent encor Sur ce toit plat et monotone

Un réseau d'or;

Et ces cachots n'ont rien de triste,

Il s'en faut bien :

Peintre ou poète, chaque artiste

Y met du sien.

De dessins, de caricatures Ils sont couverts.

268 l'UHSIES NOUVELLES.

Ç;i L't là quelques écritures Semblent des vers.

Chacun tire une rêverie

De son bonnet :

Celui-ci, la Vierge Marie,

L'autre, un sonnet.

Là, c'est Madeleine en peinture,

Pieds nus, qui lit; Vénus rit sous la couverture,

Au pied du lit.

Plus loin, c'est la Foi, l'Espérance,

La Charité, Grands croquis faits à toute outrance,

Non sans beauté.

Une Andalouse assez gaillarde,

Au cou mignon, Est dans un coin qui vous regarde

Celui qui fit, je le présume.

Ce médaillon.

Avait un gentil brin de plume

A son crayon.

Le Christ regarde Louis-Philippe D'un air surpris ;

LA MIE PRIGIONI. 2(f)

Un bonhomme fume sa pipe Sur le lambris.

Ensuite vient un pavsage

Très compliqué. Où l'on voit qu'un monsieur très sage

S'est appliqué.

Dirai-je quelles odalisques

Les peintres font, A leurs très grands périls et risques,

Jusqu'au plafond?

Toutes ces lettres effacées

Parlent pourtant ; Elles ont vécu, ces pensées.

Fut-ce un instant.

(^ue de gens, captifs pour une heure,

Tristes ou non.

Ont à cette pauvre demeure

Laissé leur nom !

Sur ce vieux lit où je rimaille

Ces vers perdus, Sur ce traversin où je bâille

A bras tendus,

Combien d'autres ont mis leur tête, Combien ont mis

Un pauvre corps, un cœur honnête Et sans amis !

Qu'est-ce donc ? en rêvant à vide

Contre un barreau, Je sens quelque cliose d'humide

Sur le carreau.

Que veut donc dire cette larme

Qui tombe ainsi, Et coule de mes yeux, sans charme

Et sans souci ?

Est-ce que j'aime ma maîtresse ?

Non, par ma foi !

Son veuvage ne l'intéresse

Pas plus que moi.

Est-ce que je vais faire un drame ?

Par tous les dieux !

Chanson pour chanson, une femme

Vaut encor mieux.

Sentirais-je quelque ingénue

Velléité D'aimer cette belle inconnue,

La Liberté ?

On dit, lorsque ce grand fantôme Est verrouillé,

LA MIE HRIGIONI.

Qu'il a l'air triste comme un tome Dépareillé.

Est-ce que j'aurais quelque dette?

Mais, Dieu merci !

Je suis en lieu sûr : on n'arrête

Personne ici.

Cependant cette larme coule,

Et je la vois Qui brille en tremblant et qui roule

Entre mes doigts.

Elle a raison, c»lle veut dire :

Pauvre petit, A ton insu ton cœur respire

Et t'avertit

Que le peu de sang qui l'anime

Est ton seul bien, (^ue tout le reste est pour la rime

Et ne dit rien.

Mais nul être n'est solitaire,

Même en pensant.

Et Dieu n'a pas fait pour te plaire

Ce peu de sang.

Lorsque tu railles ta misère D'un air moqueur,

Tes amis, ta sœur et ta mère Sont Jans ton ccuiir.

Cette pâle et faible étincelle

Qui vit en toi.

Elle marche, elle est immortelle,

¥.t suit sa loi.

Pour la transmettre, il faut soi-même

La recevoir, Et l'on songe à tout ce qu'on aime

Sans le savoir.

20 septembre i8'|3.

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