LA MIE PRIGIONI
Que des gens qui font la lessive Dans le lointain.
Pour se distraire, si l'on bâille, On aperçoit D'abord une longue muraille, Puis un long toit.
Ceux à qui ce séjour tranquille
Est inconnu Ignorent l'effet d'une tuile
Sur un mur nu.
Je n'aurais ji ^^ais cru moi-même,
Sans l'avoir vu, Ce que ce spectacle suprême
A d'imprévu.
Pourtant les rayons de l'automne
Jettent encor Sur ce toit plat et monotone
Un réseau d'or;
Et ces cachots n'ont rien de triste,
Il s'en faut bien :
Peintre ou poète, chaque artiste
Y met du sien.
De dessins, de caricatures Ils sont couverts.
268 l'UHSIES NOUVELLES.
Ç;i L't là quelques écritures Semblent des vers.
Chacun tire une rêverie
De son bonnet :
Celui-ci, la Vierge Marie,
L'autre, un sonnet.
Là, c'est Madeleine en peinture,
Pieds nus, qui lit; Vénus rit sous la couverture,
Au pied du lit.
Plus loin, c'est la Foi, l'Espérance,
La Charité, Grands croquis faits à toute outrance,
Non sans beauté.
Une Andalouse assez gaillarde,
Au cou mignon, Est dans un coin qui vous regarde
Celui qui fit, je le présume.
Ce médaillon.
Avait un gentil brin de plume
A son crayon.
Le Christ regarde Louis-Philippe D'un air surpris ;
LA MIE PRIGIONI. 2(f)
Un bonhomme fume sa pipe Sur le lambris.
Ensuite vient un pavsage
Très compliqué. Où l'on voit qu'un monsieur très sage
S'est appliqué.
Dirai-je quelles odalisques
Les peintres font, A leurs très grands périls et risques,
Jusqu'au plafond?
Toutes ces lettres effacées
Parlent pourtant ; Elles ont vécu, ces pensées.
Fut-ce un instant.
(^ue de gens, captifs pour une heure,
Tristes ou non.
Ont à cette pauvre demeure
Laissé leur nom !
Sur ce vieux lit où je rimaille
Ces vers perdus, Sur ce traversin où je bâille
A bras tendus,
Combien d'autres ont mis leur tête, Combien ont mis
Un pauvre corps, un cœur honnête Et sans amis !
Qu'est-ce donc ? en rêvant à vide
Contre un barreau, Je sens quelque cliose d'humide
Sur le carreau.
Que veut donc dire cette larme
Qui tombe ainsi, Et coule de mes yeux, sans charme
Et sans souci ?
Est-ce que j'aime ma maîtresse ?
Non, par ma foi !
Son veuvage ne l'intéresse
Pas plus que moi.
Est-ce que je vais faire un drame ?
Par tous les dieux !
Chanson pour chanson, une femme
Vaut encor mieux.
Sentirais-je quelque ingénue
Velléité D'aimer cette belle inconnue,
La Liberté ?
On dit, lorsque ce grand fantôme Est verrouillé,
LA MIE HRIGIONI.
Qu'il a l'air triste comme un tome Dépareillé.
Est-ce que j'aurais quelque dette?
Mais, Dieu merci !
Je suis en lieu sûr : on n'arrête
Personne ici.
Cependant cette larme coule,
Et je la vois Qui brille en tremblant et qui roule
Entre mes doigts.
Elle a raison, c»lle veut dire :
Pauvre petit, A ton insu ton cœur respire
Et t'avertit
Que le peu de sang qui l'anime
Est ton seul bien, (^ue tout le reste est pour la rime
Et ne dit rien.
Mais nul être n'est solitaire,
Même en pensant.
Et Dieu n'a pas fait pour te plaire
Ce peu de sang.
Lorsque tu railles ta misère D'un air moqueur,
Tes amis, ta sœur et ta mère Sont Jans ton ccuiir.
Cette pâle et faible étincelle
Qui vit en toi.
Elle marche, elle est immortelle,
¥.t suit sa loi.
Pour la transmettre, il faut soi-même
La recevoir, Et l'on songe à tout ce qu'on aime
Sans le savoir.
20 septembre i8'|3.