‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 78 sur 88 · SIR TROIS .MARCHES DE MARBRE ROSE · texte numérisé non relu

SIR TROIS .MARCHES DE MARBRE ROSE

Pâles nymphes inanimées Qui tendez aux passants les mains, Par des jets d'eau tout enrhumées î Tourniquets d'aimables buissons, Bosquets tondus où les fauvettes Cherchent en pleurant leurs chansons, Où les dieux font tant de façons Pour vivre à sec dans leurs cuvettes ! O marronniers! n'ayez pas peur; Que votre feuillage immobile, Me sachant versificateur.

N'en demeure pas moins tranquille.

Non, j'en jure par Apollon Et par tout le sacré vallon, Par vous, Naïades ébréchées, Sur trois cailloux si mal couchées.

Par vous, A'ieux maîtres de ballets, Faunes dansant sur la verdure.

Par toi-même, auguste palais.

Qu'on n'habite plus qu'en peinture.

Par Neptune, sa fourche au poing.

Non, je ne vous décrirai point, .le sais trop ce qui vous chagrine ; De Phœbus je vois les effets :

Ce sont les vers qu'on vous a faits Qui vous donnent si triste mine.

Tant de sonnets, de madrigaux.

Tant de ballades, de rondeaux.

Où l'on célébrait vos merveilles, Vous ont assourdi les oreilles, Et l'on voit bien que vous dormez

Pour avoir été trop rimes.

En ces lieux où l'ennui repose,

Par respect aussi j'ai dormi.

Ce n'était, je crois, qu'à demi :

Je rêvais à quelque autre chose.

Mais vous souvient-il, mon ami.

De ces marches de marbre rose,

En allant à la pièce d'eau

Du côté de l'Orangerie,

A gauche, en sortant du château ?

C'était par là, je le parie.

Que venait le roi sans pareil.

Le soir, au coucher du soleil,

Voir dans la foret, en silence,

Le jour s'enfuir et se cacher

(Si toutefois en sa présence

Le soleil osait se coucher).

Que ces trois marches sont jolies !

Combien ce marbre est noble et doux !

Maudit soit du ciel, disions-nous,

Le pied qui les aurait salies !

N'est-il pas vrai ? Souvenez-vous.

— Avec quel charme est nuancée

Cette dalle à moitié cassée !

Voyez-vous ces veines d'azAir,

Légères, fines et polies,

Courant, sous les roses pâlies,

Dans la blancheur d'un marbre pur?

Tel, dans le sein robuste et dur

De la Diane chasseresse,

SUR TROIS MARCHES DE iMARBRE ROSE. 295

Devait courir un sang divin; Telle, et plus froide, est une main Qui me menait naguère en laisse.

N'allez pas, du reste, oublier Que ces marches dont j'ai mémoire Ne sont pas dans cet escalier Toujours désert et plein de gloire, Où ce roi, qui n'attendait pas.

Attendit un jour, pas à pas, Condé, lassé par la victoire.

Elles sont près d'un vase blanc.

Proprement fait et fort galant.

Est-il moderne ? est-il antique .' D'autres que moi savent cela ; Mais j'aime assez à le voir là.

Étant sûr qu'il n'est point gothique.

C'est un bon vase, un bon voisin ; Je le crois volontiers cousin De mes marches couleur de rose ; Il les abrite avec tierté.

O mon Dieu ! dans si peu de chose Que de grâce et que de beauté !

Dites-nous, marches gracieuses.

Les rois, les princes, les prélats, Et les marquis à grand fracas, Et les belles ambitieuses. Dont vous avez compté les pas ; Celles-là surtout, j'imagine.

En vous touchant ne pesaient pas, Lorsque le velours ou l'hermine

Frôlaient vos contours délicats.

Laquelle était la plus légère ?

Est-ce la reine Montespan?

Est-ce Hortense avec un roman, Maintenon avec son bréviaire, Ou Fontange avec son ruban?

Beau marbre, as-tu vu la Vallière :

De Parabère ou de Sabran, Laquelle savait mieux te plaire ?

Entre Sabran et Parabère Le Régent même, après souper, Chavirait jusqu'à s'y tromper.

As-tu vu le puissant Voltaire, Ce grand frondeur des préjugés, Avocat des gens mal jugés.

Du Christ ce terrible adversaire.

Bedeau du temple de Cythère, Présentant à la Pompadour Sa vieille eau bénite de cour ?

As-tu vu, comme à l'ermitage, La rondelette Dubarry Courir, en buvant du laitage.

Pieds nus, sur le gazon fleurir Marches qui savez notre histoire, Aux jours pompeux de votre gloire, Quel heureux monde en ces bosquets !

Que de grands seigneurs, de laquais, Que de duchesses, de caillettes, De talons rouges, de paillettes.

Que de soupirs et de caquets, (^ue de plumets et de calottes,

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