‹ Poésies nouvellesChapitre 22 sur 23 · PRÉLUDE · texte numérisé non relu

PRÉLUDE

L'art est saint : Dieu le fit afin que dans le monde Tout ne se courbât point devant la force et l'or ; Afin que l'indigent , de sa fosse profonde , Put vers les hauts sommets prendre aussi son essor.

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L'art est saint : au hasard il dispense ses flammes , Du palais somptueux jusqu'à l'humble atelier, Afln de proclamer l'égalité des âmes A l'oreille de ceux qui pourraient l'oublier.

Après la loi du Christ, c'est le lien céleste , C'est le rayon tombé de l'immortel séjour Qui rend le pauvre digne et l'opulent modeste , Et les fait ici-bas vivre du même amour.

Du philosophe en vain la raison le rejette Comme un vin qui ferait les Étals chanceler ; Mais c'est par le sophiste et non par le poêle Qu'on voit les nations se corrompre et crouler.

Tout peuple dont le front se courbe vers la terre , Et n'a que Tappétil du pain matériel , Perdra jusqu'à son nom, et la verge étrangère Accomplira sur lui les vengeances du ciel.

Car le glaive sauveur n'obéit qu'à la lyre ; C'est à ses fiers accents que s'éveillent en nous Les civiques instincts portés jusqu'au, martyre, La soif de s'abîmer pour le salut de tous.

Gloire à toi , chaste et noble dame y Qui, prévoyant de mauvais jours Où l'esprit éteindrait sa flamme , Vins lui prêter aide et secours,

Instituas ce sanctuaire Pour que de la muse au suaire Le laurier mort pût refleurir , Et que ses fils, dans leur disgrâce, Pussent trouver un peu de place Pour chanter un jour et mourir.

A loi notre reconnaissance. .

Soit que tu nous viennes du ciel , Que la terre ait vu ta naissance, Fille d'Eve ou sœur d'Ariel , Parfum né de nos hémisphères , Ou rosée échappée aux sphères Qui flottent dans l'immensité ; Ange ou femme, qu'en cette enceinte, Pleine de ta mémoire sainte , Ton nom soit toujours exalté.

Ton âine , l'histoire l'atteste , Dédaignant tout profane hymen , Ne trouva qu'un amant céleste Digne de dormir sur ton sein ; Des tristes amours de la terre Ton esprit sonda le mystère Et n'y trouva que le néant :

Pour une soif insatiable , Qu'était leur coupe misérable Auprès d'un divin océan?

Oh! sans doute, étoile choisie, Objet des plus tendres égards ,

Lorsque Tesprit de poésie Te caressait de ses regards, Tu conçus l'heureuse pensée De celte fleur d'or dispensée A la gloire du troubadour :

Dans le triste exil où nous sommes , Tout ce qui fait du bien aux hommes , Descend de l'ineffable amour.

Du haut du bonheur sans nuage Que ne limitent pas les temps , Si tu souris à mon hommage , Voici le prix que j'en attends :

Auprès du poète suprême Dont l'univers est le poëme Et qui des esprits est le roi , Et dont la puissance infinie Élève ou fait choir le génie, Ohî daigne intercéder pour moi;

Pour que dans mon âme inquiète La vertu ne succombe pas, Car entre Thomme et le poëte II est de pénibles combats ; Que , dans la honte de lui-même , Le pauvre troubadour qui t'aime N'aille jamais s'anéantir; Qu'il préfère son indigence A la plus riche récompense Qu'on lui donnerait pour mentir.

Que sa voix , toujours libre et pure , N'épouse aucunes passions , Et plane iau-dessus du murmure Qui s'élève des factions ;

Et si , devant leur violence.

Les lois restaient dans le silence, Qu'il les remplace par ses chants ; Et que , de sa lèvre échappée , La parole vaille Tépée Pour faire pâlir les méchants.

Mais plutôt , oh ! plutôt encore , Qu'il appelle cet heureux jour Qui doit , aux feux de son aurore , ' Ranimer les germes d'amour; Que sa voix , hâtant la victoire Dont le Christ seul aura la gloire , Puisse allendrir et consoler -, Car , plus le ciel dans sa colère Inflige de maux à la terre, Moins la haine a droit de parler.

Fais-lui donner toutes ces choses, Afin qu'au bout de son cliemin , Sentant ses paupières mi-closes Et le luth tomber de ses mains , Les créations de ses veilles Ne fassent pas à ses oreilles Frémir le souffle de Tenfer; Mais que leur douce souvenance Soit un prélude d'espérance Qui lui montre le ciel ouvert.

Adieu, mon aimable patronne.

Je suis venu dans ta cité T'oflVir encens , myrrhe et couronne , Guidé par ta douce clarté.

Ma muse s'en retourne heureuse D'avoir fail , dans sa foi pieuse , Pour se garder de tout écueil Et sanctifier son délire , Toucher l'ivoire de sa lyre Au bois sacré de ton cercueil.

Sous le marbre et l'airain de les iières images

Que le monde brunil par deux siècles d'hommages ,

Souffre que mon encens vienne aussi s'exhaler...

Mais à louer ta gloire ai-je pu me résoudre ,

Quand il n'est , sous le ciel , que le cri de la foudre

Capable de te révéler ?

11 fallait le grand règne k ta grande parole; Mais , fllle de nos jours, ma muse est trop frivole : L*èlre fut-il jamais compris par le néant?

Homme , tu reculas les limites de Thomme , Quand tu ressuscitas la poussière de Rome Sous ton haleine de géant.

Rome , qui n'a souffert que rÉternel pour maître , Le seul bruit du passé , de Tavcnir peut-être , Rome , dont le trépas créa des nations, Rome , dont le tombeau resplendit d*espérance , N'a trouvé que ton œil , aigle né dans la France , Qui pût affronter ses rayons.

A PIERRE CORNEILLE. m

Que dis-je ? ses enfants , dotés par tes idées , Se lèvent du cercueil plus haut de vingt coudées ; S'il se pouvait qu'un jour la tombe les reprît , Le réduit ténébreux n'irait plus à leurs tailles ; Mais peuvent-ils passer par d'autres funérailles , Quand ils vivent de ton esprit ?

Non , non ; le vieil Horace , en sa rudesse antique , Dévouant ses trois fils à la chose publique Et voyant dans leur sang Albe s'anéantir; Un État délivré par la main d'un seul homme ; L'énergique tableau des premiers temps de Ronie : Tout cela ne peut pas mourir !

IM A PIERBE œRKEILLE.

César baignant de pleurs une cendre rivale , Bien plus grand à Mempbis qu'il ne fut à Pharsale; La veuve de Pompée au-dessus de son deuil ; Cléopâtre prenant ses deux fils pour victimes. Et tombant elle-même au piège de ses crimes Sans rien perdre de son orgueil ;

Auguste , fatigué de sang et de vengeance , Sur l'autel du pardon et de la confiance , Ëmoussant les poignards dont il était frappé , Et le tyran Phocas qui, dans l'ombre inquiète, Ne voit qu'Héraclius et «enl brûler sa tète Sous un diadème usurpé ;

El Polyeucle , enfant de la Rome chrétienne , riherchant le Capitole au milieu de Tarène , Et le triomphateur à travers lé martyr; Les bourreaux que l'on a commis à son supplice Confessant à leur tour la nouvelle justice :

Tout cela ne peut pas mourir.

L'esprit verra toujours, radieuses ou sombres» Passer et repasser ces gigantesques ombres , Mâle évocation des plus ailiers deslins ; Drame où le spectateur sent agrandir sa sphère , Et qui doit, en loul temps et sur tout hémisphère, Avoir des battements de mains.

El Ton a vu pourtant, par de jeunes barbares , Sauvages tatoués de figures bizarres, Et dont le nom dans Tomlire est presque enseveli , En un branle burlesque autour de ta statue , Hurler le chant de mort de ta gloire vaincue, Et la dévouer îi l'oubli.

Le siècle est ainsi fait : enivrés de nou»-mémes , Aux grandeurs du passé nous jetons nos blasphèmes ; Notre envie à ton nom devait s'envenimer; Ton époque faisait la nôtre trop petite , Ta gloire était trop grande et nous l'avons maudite; Nous avons voulu l'entamer.

Eh! qu'importe? l'Arabe, en ses instincts stupides , Veut parfois démolir les grandes pyramides ; Mais voyant leurs sommets impassibles dans l'air, Et, malgré son travail , leur masse encore entière , Tout essoufflé d'avoir arraché quelque pierre , II disparait dans le désert.

Et vainement il fuit dans ses lointains de sable , Des géants de granit la pointe inévitable Se présente toujours à ses yeux mécontents ; Et , pour lui rappeler sa honte et sa faiblesse , Semble lui dire au loin : Je régnerai sans cesse Sur les espaces et les temps.

Muse, contemple ta victime !

Lamartine.

mes amis! ô vous que mon triste délire N'a pu forcer à me trahir,

A mes yeux égarés dérobez cette lyre :

Mes mains brûlent de la saisir !

Voyez ! un culte $i fidèle •

Ne m'a valu que le malheur; De mépris en méprit , de douleur en douleur , Elle a de mes saisons consumé la plus belle.

Mais, qu'ai-je dit P.... de quoi vous osai-je prier? Suis-je capable, hélas! d'un pareil sacrifice?... Des maux qu'elle m'a faits seule consolatrice ,

Mes doigts peuvent-ils l'oublier ?

Un hymen éternel me tient sous son empire ; Je le sens, avec elle il me faudra finir:

C'est le jour qui me luit, c'est l'air que je respire.

mes amis ! oh ! loin de les aigrir, Apaisez mes douleurs , rendez-moi cette lyre

Mes mains brûlent de la saisir.

Le malheureux qui lentement succombe , Qu'Esculape impuissant abandonne à la tombe,

A tout banquet peut désormais s'asseoir :

Des nectars défendus sa lèvre se colore ; 1 ncertain chaque jour de la prochaine aurore , U se hâte à jouir des derniers feux du soir : Plus d'espoir à mes maux , j'ai son exemple à suivre ; C'en est fait , à leur source il faut que je m'enivre : Jouissons de mon désespoir.

Oui , de mon désespoir. Que de fois , mais eu vain , J'ai voulu m'arracher celte ardeur dévorante 1

Décoché par un bras divin, Le Irait, rebelle à ma main impuissante ,

S'obstine à rester dans mon sein.

Errant de dictame en dictame,

J'ai jusques à l'amour demandé le repos;

Je me disais : « Qu'une beauté t'enflamme!

Aime, c'est être heureux; lesjours seront plus beaux, Subissant une chaîne à la foule commune. »

Une plus forte voix répondait dans mon cœur :

« Vivre célèbre est le bonheur ;

Vivre oublié , c'est l'infortune. *

Toi qui semblais sourire à mes premiers accents, Fantôme radieux qui m'apparais sans cesse , Cette voix , c'est la tienne , ô cruelle déesse ! Nu! autel que le tien n'a reçu mon encens ; J'ai semé sur tes pas les fleurs de ma jeunesse ,

El tu fuis mes embrassements !

El toujours détrompé, tu m'abuses encore.

Favorable parfois pour mieux me tourmenter, La nuit même , la nuit je ne puis t'éviter.

Des pompes de tes yeux mon sommeil se décore.

Mon front d'un laurier mérité....

Mais tandis que je m'abandonne Aux charmes enivrants de ma félicité , Cruel désenclianteur, le réveil m'environne

D'une afn*euse réalité.

Déesse aux faveurs^immortelles ,

Si sur tes tables éternelles Jamais mon nom ne doit être porté ;

Si jamais à l'obscurilé \

Je ne dois opposer qu'une faible étincelle, Affranchis-moi de ton joug inhumain.

Laisse-moi.... pour toujours.... pour toujours répandue Qu'une ombre bienfaisante interdise à ma >ue Ce perfide appareil dévoilé par ta main !

Renommée, avenir, encens, brillants lointains ! Je ne vous suivrai plus, homicides images;

Pour des rivages incertains.

C'est assez essuyer d'orages....

Ainsi , vaisseau débile amené dans le port , Indigne des clartés que lance la tempête, J'irai , des mêmes cieux couvrant toujours ma tête , Sur les flots de Toubli dormir jusqu'à la mort. Ah ! plutôt subissons cette nuit orageuse , Laissons » laissons voguer ma nef harmonieuse ;

Soyons plus grands que nos revers !

Et bientôt à cet univers Nous toucherons au bord d'un monde poéU^^ue...

Non, ce n*est point l'effet d'un orgueilleux travers; A l'espoir qui me meut ma fortune s'explique; Je me sens destiné pour les divins concerts, Comme l'est Philomèle au chant mélancolique, L'aigle pour le sceptre des airs, Et le coursier pour la palme olympique»

Ainsi que ces fronts couronnés , J'atteindrai quelque jour le but de la carrière ;

Et d'une tardive poussière Je verrai mes rivaux au loin environnés.

C'est là mon seul espoir, c'est là ma seule envie. J'en ai rempli mes jours , j'en remplirai ma vie.

muse , nous triompherons !

Rien ne peut désormais m'effrayer.... Des poisons

Se mêlent à ton ambroisie!

Malfilâtre , Gilbert , morts de la poésie ,

De leur destin m'ont raconté l'horreur !

Va y je sais à quel prix on obtient ta faveur : Chacun de tes élus doit être une victime.

À la lueur d'un perfide flambeau , Tu les conduis , les pousses dans l'abîme ; Mais tu couronnes leur tombeau...

De cet espoir mon cœur s'enivre, Satisfait d'être ton martyr ;

Pourvu qu'après ma mort comme eux je puisse vivre , Ah! comme eux, j'y consens, comme eux fais-moi mourir : Mourir sur ton aulel est une mort si belle !

Et qu'importe alors le trépas !

On le chante sans peur sur la lyre immortelle : I/aslre géant des cieux dans sa course éternelle Marque le temps, mais ne le connaît pas.

Non, la gloire n'est pas la plus douce ambroisie

Qu'au sein de ses élus verse la poésie :

Un nom relenlissanl dans la foule jelé

Qui va de siècle en siècle en lout lieu répélé ,

D'un insigne brigand peut être la conquête :

Pour tout crime fameux la renommée est prête. Une torche suffit pour se faire un grand nom; Et quand la déité nous olTre un pur rayon.

Tout le bruit que l'on fait retombe sur nous-mème Et sa triste faveur est presque un analhème.

Si Ton pouvait sonder Tabîme de douleur Que le génie ardent couve au fond de son cœur, Si la lampe qui veille à côté de sa couche Pouvait dire les mots qui sortent de sa bouche , Dans ses rêves fiévreux les soupirs échappés , Vague gémissement de ses désirs trompés, Bruit sinistre qui dit au fond de sa poitrine Que quelque illusion est tombée «n ruine , Celui que notre encens avait glorifié , Dien loin de faire envie , hélas ! ferait pitié.

Sous les feux dévorants que Télé nous dispense, La terre se crevasse et le désert commence.

L'effet d'un jour briilanl à la nuil est pareil : L'accablement aussi naît de trop de soleil.

Les plus brillants sommets offrent leur côté sombre. Qui reçoit plus de jour projette aussi plus d'ombre. Du haut des cieux noircis lorsque l'orage fond , ?^mî aile a plus de prise au flot large et prorond ;

Et celui que le ciel a doté de génie Doit s'attendre à souffrir : toute grandeur s'expie. Quand il vient à faillir, il tombe de plus haut, Et le pardon commun lui fait toujours défaut : Homme, participant de la faible nature; On le juge toujours hors l'humaine mesure.

11 se surveille en vain , pour lui tout est écuell ; Son abandon, faiblesse; et sa réserve, orgueil. S'il tombe de son vol , la terre a des outrages ; S'il s'y soutient, il n'est que plus près des orages. Quand le soleil se fait plus chaud et plus brillant, Le reptile engourdi se réveille en sifElant.

Tout ce qu'il a laissé ramper dans la poussière Lui dispute un laurier, cause de sa misère, Prix non pas accordé, mais vendu chèrement, El qui souvent ne croît que sur son monument. Ici son œuvre aimée , une œuvre capitale , Croule sous l'ignorance ou bien sous la cabale. Là ce sont des amis changés en envieux , Et l'enfer dans son âme a remplacé les cieux. Comme l'airain du haut de la tour isolée Dans le sein du néant jette l'heure écoulée, 11 voudrait du grand jour dont l'éclat le poursuit Faire le sacrifice à l'éleruelle nuit,

Afin de désarmer la bruyante cohue ;

Mais le soleil s'obsline et l'offre à toute vue ;

Alors , abandonnant le monde de l'amour,

11 resse d'être bon et provoque à son tour.

Tel dans ramphithéâtre à cent clameurs en butte,

Le terrible taureau se décide à la lutte ;

D'une plèbe en fureur pressé de toutes parts ,

Sur tous les points du cirque il présente ses dards ;

Mais de tant de combats sa force consumée

Cesse de soulever la poussière enflammée ;

De ses vils ennemis, rebut des carrefours, .

Le cercle menaçant se resserre toujours,

Et l'on voit quelquefois le roi de nos campagnes

Abattu sous un bras tatoué dans les bagnes !

Ah! si l'on veut savoir quand, frère d'Ariel , Le barde ouvre son âme aux délices du ciel :

C'est quand les passions en elle font silence ; Quand la muse vers nous, chaste épouse, s'avance Au jour inspirateur que la lampe de nuit Jette, mystérieuse, en notre obscur réduit,

Et que , penchant sur nous sa céleste auréole , . Elle vient , appuyant son bras sur notre épaule , D'un son de voix dont rien n'égale la douceur, Et d'un regard rempli d'une sainte langueur, Nous dire, souriant : « Suis-je la bien-venue ? « Ami , depuis longtemps je te suis inconnue ; « Mon amour ne dort pas même dans le sommeil , « Et mon cœur vient du tien provoquer le réveil. « A la terre toujours borneras-tu ton rêve ?

« Vers des mondes plus purs que ton front se relève ! « Tu le sais , au milieu de nos brûlants transports , « Nos voluptés n'ont point l'aiguillon du remords. » Ces mots jettent en nous une ineffable ivresse : On perd le souvenir de tout ce qui rabaisse , Ce qu'on a fait souffrir et ce qu'on a souffert. Et , digne d'accepter ce qui nous est offert , Nous saisissons la main de la vierge immortelle Et , nous abandonnant à l'essor de son aile , Ensemble nous partons pour des cieux éclatants ; Nous cessons d'habiter et l'espace et le temps... Idéal dévoilé ! ravissement ! prodige î Mer où Tespril s'abreuve et nous fait dire : Où suis-je? Amour qui d'ici-bas laisse l'amour bien loin, Feu qui n'a pas de nom et n'en a pas l)esoin ,

Tant il est reconnu par Tàme qu'il embrase!

Et lorsqu'on redescend du haut de son extase ,

Notre lyre aux accords du ciel porte un défi :

Pour chanter l'inconnu la volonté suffit.

L'oreille entend des chants qui ne sont pas encore ,

Et du sein du chaos leur rhythme est près d'éclore

Et, pareil à celui qui tira tout de rien,

On jouit de son œuvre et l'on se dit : C'est bien.

Car l'homme , du Très-Haut noble et sublime ouvrage ,

N'est pas l'égal de Dieu , mais il est son image ;

Ainsi qu'il fut produit» il produit à son tour :

Toute création se fait avec amour,

Et l'amour, l'amour seul , ineffable mystère !

Est le seul bien réel du ciel et de là terre.

DECEDE A ROME.

Lorsque, fendant les flols de la mer de Tyrrhène, Ton vaisseau l'emportait vers la plage romaine , La lyre en main^ debout sur les dalles du port , Ma muse à mes adieux mêla sa poésie, Et croyait, dans Tespoir dont elle était saisie , Tenvoyer au triomphe et non pas à la mort.

216 SUR LA MORT DE SlGAtON.

Mais la mort esl , hélas l mêlée à toute chose. Lorsque nous projetons , la cruelle dispose , Et coupe. nos chemins d'un funèbre fossé.

L'un expire au moment d'achever sa conquête ; Celui-ci tombe aux pieds d'une toile incomplète , Et l'autre avant la tin d'un hymne commencé.

Au moment de jouir des labeurs de leur vie , Quand ils ont subjugué l'œil même de l'envie , Serpent qui s'entrelace à tout ce qui grandit, Je ne sais , de nos jours , quelles fatales causes Font tomber a la fois les hommes et les choses, Et remonter au ciel tout ce qui resplendit.

Tendre ami ! qui , veinant ton âme dans mon âme , Du saint amour de Tart y ranimais la flamme , Et m'inspirais des vers dignes de tes tableaux ; Toi qui , n'ayant jamais qu'une aimante parole , Et toujours oublieux de ta propre auréole , Renvoyais noblement l'éloge à tes rivaux ;

Oh ! le trépas devait te choisir pour victime ;

Car tu brillais aussi par ton pinceau sublime ,

Michel-Ange sortait des ténébreux séjours,

Et , le voyant revivre et braver sa puissance ,

La mort , croyant trouver dans ton œuvre une offense ,

En a tiré vengeance en soufflant sur tes jours.

Mais elle ne s'est pas encore assez hâlée :

Une part de la vie ici-bas est restée ; Ton astre en se couchant laisse plus d'un rayon : Saint Jérôme, Locuste, immortelles images, De la postérité recevront les hommages , Sans jamais épuiser son admiration.

L'équitable avenir pour toi déjà commence j Ton pays , s'éveiliant de son indifférence , Cherche quel monument il pourra t'ériger ; Ta mort fait rendre enfin justice à ta mémoire , Et Nîmes maintenant se souvient de ta gloire , Lui qui le recevait en obscur étranger.

Mais aux lieux où tu meurs nous laisserons ta cendre : Rome , que de si haut le destin fit descendre , Saura bien mieux que nous satisfaire à ton deuil ; De tout génie éteint elle est le cimetière ; Sa poussière sacrée est la seule poussière Qui puisse dignement recouvrir ton cercueil.

Mais , silence à l'orgueil ! j'oubliais Lacordaire , Auprès de ton chevet céleste mandataire , Te dévoilant le jour qui sans cesse reluit I Splendeur dont Fœil de l'âme à tout jamais s'inonde , Et gloire auprès de qui la gloire de ce monde N'est que triste silence et déplorable nuit.

A MADEMOISELLE ORBELIN.

Ni le chantre sauvé des fureui*8 de Nérée Par ua dauphin captif de ses divins accords , Ni celui qui , cherchant une épouse adorée , Attendrit de son luth le royaume des morts ;

222 A MADEMOISELLE ORBELIN.

Ni le palmier bercé par de tièdes haleines , Ni Meranon exhalant des sons miraculeux , Ni le bruit indécis des cascades lointaines , Ni le cygne mourant sur des bords fabuleux ,

Ni la péri des eaux, sirène de l'Asie, Ni Bulbul ravissant le silence des bois, Ni les chœurs de la nuit versant la poésie , Uien ne peut égaler le charme de ta voix.

Qui pourrait l'oublier? \Jne fois entendue ,

Toute âme la répète en ses moments rêveurs ;

C'est une hymne du ciel ici-bas descendue

Pour verser quel(;ue baume aux souffrances des cœurs.

A MADEMOISELLE ORBELIN. 223

Rien d'humain ne ternit mon hommage sincère : Accepte sans regrets mes vers reconnaissants. Tu daignas dans nos murs chanter pour la misère : Leur poêle pieux le devait son encens.

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