‹ Poésies nouvellesChapitre 39 sur 83 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ARLEQUIN, GOLOMBINE.

Coiombine, un mot!

COLOMBINE

Non!

^ ARLEQUIN

Demeurez.

COLOMBINE

Point,

ARLEQUIN

De ffrâce !

J'ai là certain cadeau qu'il faut que je vous fasse.

COLOMRINE.

Vi\ cadeau? Je m'arrête. Est-ce une chaîne d'or? Une bagne? une montre? Y snis-jc?

Pas encor.

COLOMB NE

Une pièce bien lourde en bonne argenterie?

Un nœud de diamants?

ARLEQUIN

Fi! ma galanterie Ne s*en va pas donner dans ces luxes grossiers, Bon pour les parvenus et pour les financiers; Je me garderais bien d'humiiier les femmes Par l'insultant excès de ces présents infâmes ; Car dans tous les pays, chez les plus gens de goût. On dit qu'en ces régals c'est le choix qui fait tout.

• COLOMBINE

Vous me faites languir, dépêchez, voyons, qu'est-ce?

ARLEQUIN. •

Regardez, s'il vous plaît, cette petite caisse.

COLOMBINE

Cette caisse?

Oui.

ARLEQUIN

COLOMBI.NE.

Grands dieux ! que vois-je? une souris.

Certes, le don est rare et d'un merveilleux prix!

Très-rare; une souris plus blanche qu'une hermine. Gaie, alerte, Tœil vif comme une Colombine :

La femme est une chatte et sa griffe nous tient ; Une souris est donc un présent qui convient.

COLOMBINE

Un écrin me plaît mieux que trente souricières ;

Je vous en avertis, ce sont là des manières

A ne réussir point près des cœurs délicats,

Et vous vous l)rouillerez avec messieurs les chats.

ARLEQUIN

Cette pauvre souris, tournant dans cette boîte, Représente mon ùme allant à gauche, à droite, S'agitant sans repos dans la captivité Où depuis si longtemps la tient votre beauté ; Cesl mon cœur, prenez-le, Colombine fantasque. Car je pâlis d'amour sous le noir de mon masque,

Je maigris, desséché par le feu des désirs.

Et les moulins à vent tournent à mes soupirs.

COLOMBINE

Arlequin, quoi! c*est vous qui tenez ce langage? A ma pudicité cessez de faire outrage !

Renfoncez vos soupirs, n'ajoutez pas un mot, Et respectez en moi la femme de Pierrot! «

ARLEQUIN

Mais Pierrot, délaissant les rives de la Seine, Dont rhabitation lui devenait malsaine, A fait rencontre, en mer, de pirates d'Alger, Et vu d'un nœud coulant son destin s'abréger. Ne pouvant pas payer de rançon aux corsaires, 11 trouva la potence en fuyant les galères.

COLOMBINE

En ce- bas monde, hélas ! nul n'évite son sort!

ARLEQUIN

Donc je puis vous aimer; caria femme d'un mort En tout pays du monde a qualité de veuve.

COLOMBINE

Du trépas de Pierrot nous n'avons pas la preuve; S*il allait reparaître, ainsi qu'un chien perdu ! S'il n'avait pas été suffisamment pendu !

ARLEQUIN

Bah ! rien n'est plus certain; son extrait mortuaire, Sur le premier feuillet de tout dictionnaire,

Se voit lisiblement écrit et parafé, Au-dessous d un pierrot au gibet agrafé.

COLOHBINE.

Ce sont titres fort bons (pi'on ne saurait produire Quand devant le notaire il me faudra conduire ; Car je pense, Arlequin, pour Thonneur de vos vœux, Qu'ils tendent à serrer le plus sacré des nœuds. Par un certificat, en forme légitime, Démontrez-moi qu'on peut les accueillir sans crime. Je vous accorderai très-volontiers ma main Mais, jusque-là, néant!... je passe mon chemin.

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