‹ Poésies nouvellesChapitre 63 sur 83 · GÉRONTE, FRONTIN · texte numérisé non relu

GÉRONTE, FRONTIN

FRONTIN, à part.

Décidément Géronte est un oncle farouche.

Vieillard dénaturé, puisque rien ne te touche, Je m*en vais te donner une bonne leçon, Et te servir tout chaud un plat de ma façon.

Haut et s'avançant.

Monsieur, qu*avez-vous donc? vous avez Tair tout chose!

J'étrangle de colère.

FRONTIN

Et le pourquoi ?

GÉRONTE

La cause Qui peut faire passer de Técarlate au bleu Un oncle modéré, quelle est-elle?

â26 THÉÂTRE.

FRONTIN

Un neveu.

GÉRONTE

Sous prétexte qu'il est un peu fils de mon frère, Ce Valère maudit me damne et m'exaspère.

FRONTIN

Heureux, trois fois heureux, qui ii*a pas de parents !

GÉRONTE

Sous le balcon d*lnez t^us les jours je le prends, Brassant quelque projet, dressant quelque machine..

FRONTIN

La tulipe se plaît aux vases de la Chine, La marguerite aux prés, la violette aux bois, L*iris au bord des eaux, la giroflée aux toits; Mais la fleur qui le mieux vient sous une fenêtre. C'est un amant ; Inez Ta remarque, peut-être,

Je saurai nettoyer et sarcler le terrain...

Mais, Frontin, couvre-toi ; tu prendras le serein,

Si tu restes ainsi sans chapeau dans la rue.

FRONTIN

Si je mets mon chapeau, j'échappe à votre vue. Je m'éclipse...

GÉRONTE

Comment?

PRONTIN.

Je disparais tout vif!

GÉRONTE

Que me chantes-tu là?

FHONTIN.

Rien que de positif.

Avec attention examinez ce feutre.

GÉRONTE

. 11 esl d un poil douteux et d'une leinte neutre.

FRONTIN

Dites qu'il est déteint, bossue, crasseux, gras; Que le soleil, la pluie et les ans l'ont fait ras; J'en conviens. Hais jamais sur la terre où nous sommes. Depuis les temps an^^iens que se coiffent les hommes, Bien qu'il soit déformé, sans ganse et tout roussi, 11 n'exista chapeau pareil à celui-ci !

CÉRONTE.

J'en ai vu d'aussi laids, mais non pas de plus sales !

FRONTIN

D'où pensez-vous qu'il vienne?

GÉRONTE

Eh ! des piliers des halles!

FRONTIN

Fi donc ! c'est le chapeau de Fortunatus.

GÉRONTE

Ça?

FROMTIN.

Ça ! le chapeau qui rend invisible. Il passa

Dans mes mains par un tas de hasards incroyables,

D'événement» trop vrais pour être vraisemblables.

GBRONTE.

Quand on a ce chapeau sur la tête, dis-tu, Personne ne vous voit?

FRONTIN

Oui, telle est sa vertu.

GÉRONTE

J'ai confiance en toi... Mais je ne te puis croire ; Un tel prodige veut une preuve notoire.

FRONTlN.

Vous l'aurez.

GÉRONTE

Sur-leKîhamp?

FRONTIN

Tenez, regardez bien...

GÉRONTE

Oui... oui...

FRONTIN, passa^nt derrière Géronte , et le tenant par la basque de son habit.

Le tour est fait.— Que voyez-vous? Plus rien.

GÉRONTE

OÙ donc est-il passé? C'est incompréhensible !

FRONTIN, même jeu.

Nulle part; je suis là, devant vous, invisible.

GÉRONTE

11 faut que je te trouve absolument.

FRONTIN, même jeu.

Cherchez, Gros homme !

Je n'ai pas pourtant les yeux boufehés.

FROHTIN, même jeu.

Je le lui donne en cent. Je le tiens par la basque

De son habit! Monsieur, vous courez comme un Basque,

Ménagez-vous.

GERONTE.

Prodige étrange à concevoir !

Il est là qui me parle, et je ne puis le voir ! Où donc es-tu, Frontin? A gauche?

FRONTIN, même jeu.

Non, à droite.

GÉRONTE

Par ici?

FRONTIN, même jeu.

Non, par là. — Va, marche; je t'emboîte!

GÉRONTE

Ouf! je suis tout en nage !

FRONTIN

Êtcs-vous satisfait?

Êtes-vous convaincu pleinement?

GÉRONTE

Tout à fait.

Or ça, reparaissons.'

11 passe devant Géroate.

GÉRONTE

Je te vois à merveille.

FROKTIN.

Pardieu !

GÉRONTE

C'est étonnant ! Je ne sais si je veille, Ou si je dors. — Veux-lu me donner ce chapeau?

FRONTÎN.

Je voudrais bien, monsieur, vous en faire cadeau : Mais, vraiment, je ne puis... Ce chapeau c'est mon gîte, Ma cave, ma cuisine...

GÉROINTE.

11 te sert de marmite !

Je ne suis plus surpris alors qu'il soit si ^ras ! Fait-il de bon bouillon?

FRONTIN

Vous ne comprenez pas.

Quand l'heure du dîner me carillonne au ventre,

J'enfonce mon castor jusqu'au sourcil, et j'entre Chez quelque rôtisseur, invisible pour tous.

Là, parmi les poulets, colorés de tons roux, J'avise le plus blond, je le prends et le mange, Les pieds sur les chenets, où nul ne me dérange. Puis au bouchon voisin, pour arroser. mon rôt. Je salle du meilleur, sans payer mon écot.

GÉRONTE

C'est merveilleux !

PRONTIN.

J'en use avec la friperie . Comme avec la taverne et la rôtisserie.

Demandez-moi mes yeux, demandez-moi ma peau.

Ma femme, mes enfants, mais non pas mon chapeau.

GÉRONTE

De ce feutre coiffé, qu'il me serait facile De savoir ce que font Valère et ma pupille !

FRONTIN

Pour un tuteur hors d'âge, amoureux et jaloux. Ce moyen est plus sûr que grilles et verrous. Avec un tel trésor, plus de ruse possible ; Devant le criminel vous surgissez, lefrible.

Au moment périlleux, sans que l'on sache d'oîi. Comme un diable à ressort qui jaillit d'un joujou !

GÉr.O-ME.

Je te l'achète.

PROHTIN.

Non. — Vous êtes trop avare !

Ce feutre me fait roi de France et de Navarre, Et vous m*en offririez des prix déshonorants.

GÉRONTE

Cent cais, est-ce assez?

FRO^iTIN.

C'est peu. . . mais je les prends.

GÉRONTE

Je voudrais bien, avant de te donner la bourse, Essayer. . .

FRONTIN

Comment donc!

GÉRONTE, h part, mettant le chapeaa.

Je vais prendre ma course, Et j'aurai le chapeau sans qu'il m'en coûte un sou ! Il ne me verra pas.

FRONTIN, à part.

J'ai compris, vieux filou !

Haut.

Ah! monsieur, c'est très-mal de frustrer un pauvre homme!

Une telle action me renverse et m'assomme ;

C'est affreux. . . Il ne peut encore être bien loin ;

Afin de le trouver, bétonnons chaque coin :

Tapons, faisons des bleus sur le dos de l'espace ;

Dans notre moulinet il faudra bien qu'il passe!

Frappons à tout hasard. . .Pan ! pan î pan! . . . pif! paf ! pouf! En long, en large, en haut, en bas, en travers...

GÉROf^TE.

Ouf!...

Ah! la cuisse! ah! le bras! ah! le dos! ah! Tépaule!

FRONTIN

Je m'escrimerai tant du bout de cette gaule,

Que je rattraperai. — Si je ne le vois pas.

Je Tentends qui renifle et geint à chaque pas...

A part.

D'un revers de bâton faisons cesser le charme.

Il fait toml)er le chapeau.

GÉRONTE, à part.

Je suis tigré, zébré!

FRONTIN

Çà, déposons notre arme ; Votre éclipse m'avait vraiment inquiété ; Je vous cherchais partout. Vous aurais-je heurté?

GÉRONTE

Nullement.

F*RONTIN.

J'aurais pu vous faire quelque bosse.

GÉRONTE, à pan.

Je suis dur. Je paierai quelqu'un pour qu'il te rosse.

FRONTIN, lui prébculaDi le chapeau.

Achevons promplement le marché.

Nous sommes confiants... Quand vous aurez lâché, Je lâcherai.

GRRONTE, lui donnant une bour»e.

C'est fait.

FRONTIN

Heureux mortel! Le monde Est à vous maintenant, moins cette bourse ronde.

Il l'ompochj.

Vous êtes comme l'air : vous entrez en tout lieu ; Homme, vous possédez la science d'un dieu!

Rien ne vous est caclié, vous lisez dans les âmes, Et, ce que nul n'a fait, vous connaissez les femmes. Marinettc à propos se dirige vers nous ; Disparaissez, je vais la confesser sur vous.

Géi'onlo >e coiffo du chapeau.

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