A AUGUSTE VACQUERIE
Dans son libre printemps comme dans son hiver. L'homme est, sans le savoir, un autre Gulliver. Comme l'aventurier en quête de merveilles Qui fermait au réel sus yeux et ses oreilles, Il prend l'Illusion pour guide, sans songer Qu'il se crée à lui-même un monde mensonger. Tout se révèle à lui dans un prisme factice : Tantôt il agrandit, tantôt il rapetisse, Pour ne voir tour à tour dans les mêmes humains Que superbes géants ou misérables nains. C'est Brodingnac qui luit à son âme ravie; Plus tard c'est Lilliput : ce n'est jamais la vie !
70 L'ÉTEBNEL GULLIVER
Jeune, et jetant aux airs tous ses défis puissants.
Ivre d'épanouir son esprit et ses sens,
S'avançant en César aux bras de l'Espérance,
Au siècle de Balzac comme au temps de Térence,
Il promène partout des yeux plus enivrés
Que les regards surpris des captifs délivrés.
On dirait qu'il renferme, en ses vagues prunelles,
Un éblouissement de fêtes éternelles :
Tout est enchantement, tout est bonheur pour lui ;
Demain doit lui payer les dettes d'aujourd'hui.
L'avenir apparaît comme un palais de fées
Où fleurit le laurier, où vibrent les trophées :
Le présent, c'est l'auberge où l'on soupe en passant,
Mais une auberge encor qu'il s'en va bénissant.
Au fatal désespoir, il dit : Tais-toi, démence !
Car il se croit jeté sur un théâtre immense,
Débutant au milieu d'héroïques acteurs,
Qui troublent nos pensers comme des tentateurs.
Aux yeux de cet enfant qui rêve apothéoses,
L'existence est un drame aux scènes grandioses,
Où la Réalité, mêlée à l'Idéal,
Accomplit dans ses jeux la défaite du Mal.
Tous les ambitieux lui paraissent austères,
Dévoués à l'État bien plus qu'aux ministères.
Il baptise Marco du surnom de Philis;
Pour deux camélias il compterait vingt lis,
Et cherche une Marcelle au fond du demi-monde,
Comme un plongeur poursuit une perle dans l'onde.
Un bal peuplé de sots, de boursiers, de marquis,
L ETERNEL GULLIVER
Ouvre à sa rêverie un Alhambra conquis. II prodigue les mots de divin, de splendide;
La vierge rougissante est une Eve candide.
L'amour ne lui promet qu'un long enivrement
Sans blessures à l'âme et sans déchirement;
La Guerre, aigle farouche, en déployant ses ailes,
Lui semble rapprocher des races fraternelles;
Le Génie en luttant monte à son piédestal;
L'oubli n'est qu'un vain mot et l'or n'est qu'un métal,
Et tout est merveilleux, et tout est gigantesque
Sur ce vaste horizon que l'homme peint à fresque.
Vieux, et tout renversé par les coups du Destin Qui livre aux plus heureux un assaut clandestin, Lassé de déployer de vaines énergies.
Blasé sur les vertus comme sur les orgies, Il promène à l'entour des yeux indifférents, Des yeux où sont éteints les rayons dévorants Et qui semblent formés d'une étrange structure. Pour ne voir que l'atome et la miniature. Partout il n'aperçoit que des pièges du sort. Demain, ce n'est qu'un pas au chemin de la mort; L'avenir apparaît dans ses profondeurs sombres, Comme le seuil d'un antre où se pressent des ombres. Le présent, c'est le bagne où, foivat gémissant, Il compte ses frissons et ses sueurs de sang. Il a crié -.Mensonge! à l'Espérance sainte; Il se croit étouffé dans une étroite enceinte,
72 L ETERNEL GULLIVER
Sur un théâtre pauvre, obscur et sans rayons,
Comparse errant parmi de cbétifs histrions.
Aux yeux de ce vieillard qui s'exaltait naguère,
La vie est une farce insensée et vulgaire
Où rêves impuissants, basses réalités,
Tournent confusément dans de vagues cités.
L'indomptable tribun, le chercheur d'utopies,
2s e sont que des brouillons ou que des fous impies.
Le grand homme admiré se transforme en faquin ;
Où l'on cherchait Alceste on rencontre Arlequin !
Il jette l'anathème aux moindres amourettes;
Il mettrait à l'index jusqu'au nom des lorettes;
Il aurait condamné madame Bovary
Et sifflé le premier le pauvre Guillery.
Hélas ! il n'irait plus sous les brunes charmilles
Épier les regards des chastes jeunes filles.
0 sainte Passion ! il t'a chassée un jour;
Il croit aux voluptés en reniant l'amour !
Et pourtant sur la route il est toujours des femmes
Dont les yeux sont moins beaux que leurs divines âmes.
Jadis il eût suivi l'Idéal dévoilé :
Mais il a trop souffert pour être consolé...
Son cœur ne bondit plus au départ des armées
Qui volent à l'appel des races opprimées;
Le poète inspiré n'est qu'une tète en feu;
L'oubli c'est un arrêt fatal, l'or c'est un Dieu;
Et les flammes ainsi se changent en fumées,
Et les géants d'bier ne sont plus que pygmées !
A PAUL JUILLERAT
Il est riche et toujours harcelé par l'argent : Devant sa porte attend la fortune obstinée; L'or coule en son hôtel la grasse matinée ; Le lansquenet le sert en flatteur diligent.
Il prête au sort aveugle un vol intelligent :
Sous ses pas le caillou se transforme en guinée;
Son caprice asservit la Bourse mutinée ;
Ses vaisseaux à coup sûr riscpuent le flot changeant.
•Le blason lui survient sans qu'on s'en formalise. S'il a peu de devoirs, il se sait tous les droits, Bien avec le théâtre et mieux avec l'Es-lise.
74 A PAUL JUILLERAT
Prosternements des grands et caresses des rois,
Encensoir du poète et baisers de la femme,
Il atout ce qu'on gagne au monde... A-t-il une âme'?