‹ Poésies parisiennesChapitre 14 sur 71 · A MADAME ANTOINETTE D.... DE S · texte numérisé non relu

A MADAME ANTOINETTE D.... DE S

Souvenir, souvenir, tu me dis quelle est belle... Ai-je rien oublié de ce soir bienheureux ? Et cette nonchalance au charme langoureux; Et ces longs cils frangés d'une line dentelle; Et cette majesté d'une jeune immortelle Qui, de son pied vainqueur, presse un flot amoureux ?

Je n'ai pas oublié la grâce impérieuse

De ses poses que règle un art intelligent ;

Je n'ai pas oublié sa voix mélodieuse,

Plus suave à nos cœurs que la source d'argent.

Que l'odorant zéphir qui frémit sous l'yeuse, Ou qu'un chant d'alcyon sur la mer voltigeant.

0 sourire de pourpre, indulgent, sympathique, Je te revois ; regards à l'attrait magnétique, Vous me faites vibrer comme un autre Memnon ; Je redis les accords magiques de son nom... Que n'étais-je sculpteur sous le soleil attique, Pour fixer ce beau rêve aux murs du Parthénon !

La musique égrenait les strettes et les trilles Pendant que mon esprit s'attardait en chemin ; Et bientôt le galant appel des gais quadrilles Groupa les fleurs au front de sveltes jeunes filles, Qui, d'un rire naïf abandonnant leur main, Cherchaient dans le plaisir l'oubli du lendemain.

Un peu moins que les vers toujours j'aimai la danse, Voyage d'un moment vers un pays meilleur ! Un sage me l'a dit tout bas en confidence : « Ne vous y trompez pas, c'est l'âme qui s'élance Et le corps obéit au maître intérieur. »

Un invisible rhythme entraîne tous les mondes . Tout se mêle ici -bas au vaste tournoi ment, Le fantasque Océan, les feuilles vagabondes; J'ai vu les vents du soir et les étoiles blondes Valser dans l'infini sur un air allemand.

Il suit le mouvement des sphères éternelles, Celui qui, s'enlaçant comme dans un réseau, Glisse avec des langueurs tendres ou solennelles, Ses pieds ont disparu pour se changer en ailes... Il n'a qu'à s'élancer dans l'air... il est oiseau !

En vain pour m'attirer gazouillait la cadence. Ce soir-là j'aimais mieux ma contemplation, Et, dans une joyeuse et sereine indolence, Je me sentais heureux d'admirer en silence La grâce féminine et la perfection.

On me mena vers elle et bientôt nous causâmes , Ainsi que deux ramiers qui, dans l'immensité, Se rencontrent, surpris sous l'horizon en flammes. On eût dit à nous voir que nos yeux et nos âmes S'étaient connus jadis dans un monde enchanté.

Je l'écoutais toujours lorsque j'osai lui dire :

« N'aimez-vous. pas cet air? on l'aimerait aux cieux,

La mazurke est la danse où le rêve s'inspire.

Seule elle a le secret du mystique délire ; C'est l'entrelacement le plus silencieux.

« Mais, ô songe insensé d'enfant mélancolique, Si, daignant avec moi vous mêler à ce chœur, Vous laissiez votre pas à mon pas sympathique S'unir, la poésie et la sainte musique D'une fête éternelle enchanteraient mon cœur.

« Si j'emportais d'ici, pour embaumer ma vie,

Ce souvenir plus frais qu'un lilas printanier;

Si vers des cieux voilés mon extase ravie

Retrouvait le bonheur oue l'âme humaine envie,

Je serais bien moins seul et bien moins prisonnier '. »

J'attendais, plus tremblant que les pâles victimes.

Elle eut dans ses regards vin céleste rayon

Et se leva, pareille à la neige des cimes;

Sa main fit tressaillir la mienne et nous partîmes..

Je croyais m'élancer vers une ascension !

O Danse, ineffable mystère, Secret d'initié que le rêveur doit taire Devant le profane vulgaire.

Dans les monts andaloux, comme aux champs du Tyrol,

Essor des corps qui dans leur vol Se détachent du corps en s'élevant du sol.

Avec la sveltesse des cygnes, Noble, elle se penchait comme les jeunes vignes, Sans troubler l'accord de ses lignes.

Et parmi les danseurs étonnés nous passions,

Légers comme les papillons Ou comme l'alouette en rasant les sillons.

On aurait dit deux hirondelles, Deux chérubins unis, deux étoiles fidèles : Tant nous allions à tire d'ailes !

Comme sur du velours, docile elle glissait

Sur le parquet qui frémissait; On aurait dit vraiment une fleur qui dansait.

N'était-ce pas une déesse Qui des nymphes jadis sous l'azur delà Grèce

Conduisait la douce allégresse?

Tant ses pas imposants dans leur légèreté, Conservaient pour l'œil enchanté De calme rayonnant et de sérénité.

0 souvenir qui me domine !

Furtive vision que l'extase devine !

C'était la Mazurke divine !

Parfois mes longs regards dans les siens confondus

S'arrêtaient, troublés, éperdus ; Car j'avais vu s'ouvrir des paradis perdus;

Et, dans la grâce sans rivale D'une Psyché chrétienne à la splendeur royale, Contemplé la Danse idéale !

Avril 60.

L'ETERNEL GULLIVER

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