A CHAMPFLEURY
Pantomime au geste furtif, Au rire franc, dans ton domaine Tu contiens pour l'œil attentif Toute la comédie humaine.
Quand la palette de Watteau
Fait vivre tes rêves fantasques, Le penseur voit sur ton tréteau Nos passions dessous tes masques.
Us nous donnent bien des leçons Tes acteurs, ces maîtres d'école,
Plus bavards que tous les pinsous Avec leur muette parole.
Les plus graves moralités Se cachent sous tes danses vives, Et le festin de tes gaîtés Admet les soucis pour convives.
Tes trappes renferment l'esprit Comme la boîte de Pandore ; Tes signes valent le sanscrit, Et tes tambourins la mandore.
Ton masque n'a jamais celé Comme ceux de nos doctrinaires Le piège savamment voilé Sous des sentences débonnaires.
Jamais tu ne m'intimidas Par le triomphe des profanes.
Ta batte en veut au seul Midas Et s'attaque aux oreilles d'ânes.
Tes grelots sont bien moins bouffons Que ceux des humaines folies, Et tes pleurs mêmes plus profonds Que r. )S fausses mélancolies.
LE rOÉME DE LA PANTOMIME 163
Je compreivls que Charles Gozzi, Que Champfleury le réaliste Aieut, pour rajeunir tes lazzi, Prodigué leur verve d'artiste.
Qu'Arsène ait quitté Pompadour Pour t'enrubaner de sa prose; Que Gautier voulût par amour Accomplir ton apothéose;
Que Janin, toujours conseillé Par la fantaisie et la grâce, Sur ton théâtre, ait effeuillé Les roses de son frère Horace ;
Que Sand, revenant des grands bois,
Où germait son récit rustique, Laissât le roman aux ahois Pour ton théâtre fantastique.
Car avec la réalité Ton art a bien des voisinages, Et, malgré leur air brillante, Ils vivent tous tes personnages.
Ton drame est le drame éternel Que la triste humanité joue.
Sous le fard qui couvre ta joue, Rien n'est fictif, tout est réel.
Pierrot, blanc spectre aux longues manches, Qu'immortalisa Debureau, C'est l'enchanteur de nos dimanches, Plus puissant qu'un roi de carreau.
Il a des reflets de Shakspeare, Qui passent sur son front rieur, Et clans l'air que Pierrot respire, On sent des brises d"Elseneur.
Mais plus souvent les gaîtés franches, Les gaités, mères du baiser, Comme des oiseaux sur les branches, Sur ses lèvres vont se poser.
Son corps imite les limaces Ou les affreux magots d'Yédo.
Sa tète branle, et ses grimaces Mettraient en fuite Cupido.
Scintillant comme des turquoises, Ses yeux vont chercher les croquants,
Ses mines; sont lestes, narquoises ; Ses cou] s de pied sont éloquent.- !
C'est le Français, vif et frivole Que n'incommode aucun bâillon, Et qui vers A su i ères s'envole Plus coquet qu'un bleu papillon;
L'ouvrier qui se plaît à boire, Qui sait son Béranger par cœur, Et chante madame Grégoire, Le gamin subtil et moqueur ;
C'est un bohème, un fantaisiste.
C'est l'esprit libre et révolté, Qui, toujours, comme un duelliste, Se bat contre la Pauvreté.
Sous les feuilles au vert de cendre, Voyez s'avancer triomphant Le vieux pédagogue Cassandre Et Léandre, ce vieil enfant.
Cassandre, épiant la façade Et le balcon de sa maison,
C'est la vieillesse âpre et maussade Qu'épouvante la floraison.
La vieillesse avec sa perruque !
Elle veut, dans ses noirs desseins, Comme une mégère caduque, Amours, disperser vos essaims.
Mais en multipliant les grilles, Les duègnes à dévotions, Ravira-t-elle aux jeunes filles Les jeunes adorations?
Les amoureuses sérénades, Soupirant dans les nuits d'éti, Et le tendre écho des ballades Du Lignon au Guadalété?
Les rendez-vous sous les arcades, Les conversations au bal, Les billets doux, les cavalcades, Les intrigues d'un festival ?
Non ! la sJduction voisine Vous frappe de son rameau d'or, Jaloux, et l'aimable Rosine Répète l'air du beau Lindor.
LE POÈME DE LA PANTOMIME Un
Ce Lindor, ce n'est pas Léandre, Insupportable compagnon,
Plus ennuyeux que Caloandre, Berger ridicule et grog-non.
Caricature en frac vert-pomme Comme Cham en dessinerait ; Dandy suranné, vieux jeune homme Un incroyable trait pour trait !
Sur sa poitrine que calfate Un gilet d'un vert incertain.
Tombant les flots d'une cravate En avalanche de satin.
Il fait, en mimant des sornettes, Dont rirait le crédule Argan, Onder de larges cadenettes, Un démesuré catogan.
Il a l'allure muscadine,
Les gestes tirés au cordeau, Et fait tournoyer sa badine, Ainsi qu'au théâtre Feydeau.
Quand les beaux de la République, Thermidorisant leur habit, Ne pouvaient, dans leur zèle oblique, Désencanailler leur esprit,
Et sous leurs fracs aux modes folles Laissaient passer, passer toujours Un lambeau de leurs carmagnoles, Ce vêtement des mauvais jours.
Pendant que cette aigre famille Distille aux passants ses ennuis, Regardez cette jeune fille, Franche comme le vin de Nuits.
C'est bien le type où se combine La rêverie à l'enjoûment.
C'est Colombine, Colombine, Celle qui sait rire en aimant I
Colombine, la colombelle Qui veut à nos yeux éblouis Toujours se montrer gaie et belle, Mais surtout en lointain pays.
Car cette rose aventureuse, Svelte quêteuse d'infini, Ne se sent vraiment amoureuse Que dans l'éloignement du nid.
Et jamais larmes plus joyeuses Ne viennent emperler ses cils Qu'aux profondeurs mystérieuse^ Des plus introuvables exils !
Etrang-e enfant ! vierge docile Au seul amour impérieux.
Comme une brune de Sicile Dès le premier accord des yeux ;
Pourtant savante en artifices,
Cœur douteux comme un faux sequin,
Pleine de subtils maléfices
Pour tous, hormis pour Arlequin !
Il passe ag-ile, et l'a domptée; Et la rieuse au vol d'éclair Suit, comme une esclave enchantée, Cet appel qui vibre dans l'air.
Ainsi — pale et frêle anémone . .
Qui livrait sa tige au courant —
L'insouciante Desdémone Suivit son fatal conquérant.
Telle à son amant s'abandonne Cette fille, ivre d'un vainqueur, Qui danse,, coquette, et fredonne, Mais qui porte une flèche au cœur
Et toi, vif enfant de Bergame, Tu représentes les amants; Nous avons tous chanté ta gamme; Tu traduis tous nos sentiments.
Arlequin au masque de nègre, Tu me séduis plus, noir Rolla, Que les Arthurs à la voix aigre Qu'au Vaudeville on adula.
Fantocchino dont l'art prospère, 0 bariolé nécroman, Laisse-moi te nommer le père De tous les héros de roman.
C'est toi qui nous donnas l'exemple, Oui c'est toi qui nous appelas
Au culte d'amour dans un temple Où se glissent les Dalilas.
La fidélité chevalière C'est toi, More, qui nous l'appris.
On devrait porter ta bannière, 0 roi des cœurs les mieux épris !
Plus dévoué pour ton amante Que les Antonys ténébreux, Tu restes dans notre tourmente Le premier, le dernier des preux.
Quand tous tes rivaux, cœurs de roche, N'aiment que leur ambition, Toi seul tu restes sans reproche, 0 Bayard de la passion !
Ton amour, rien ne l'intimide, Et, malgré les sots réunis, Tu fuis avec ta jeune Armide Dans les espaces infinis ;
Dans les ravissants labyrinthes Où naissent les Oarystis ; Où, loin des périls et des craintes, Fleurit le bleu myosotis;
Où l'on entend les dialogues De la pervenche et des oiseaux ; Où le printemps fait des églogues Que chantent les petits oiseaux ;
Pays que Mignon vit en rêve, C'est là qu'Arlequin précéda Tous ceux dont l'âme en fleur s'élève Comme Cédar vers Daïdha.
Oui ! c'est bien le vallon féerique.
C'est l'oasis de l'idéal Où fleurit le pampre lyrique :
Pour nous c'est le pays natal;
Et nos âmes, ces exilées Qui sans l'amour devraient mourir, Lis arrachés de leurs vallées, Y pourront un jour refleurir,
Mais si nous touchons cette terre, Visapour, Golconde ou Xankin, Dans cette éternelle Cythère Tu régneras, grand Arlequin !
L!i POÈME DE LA PANTOMIME 173
Heureux qui peut aux Funambules Contempler, et silencieux Voir s'élever comme des bulles Tous ses élans insoucieux ;
Ou, mordant à l'absinthe amère Avec le public émigrant, Suivre la fantasque chimère Sur les traces de Paul Legrand.
Sous ce règne du vaudeville Heureux qui peut t'étudier, Inspiratrice de Banville, Consolatrice de Nodier !
Car la pantomime révèle Au jeune cœur qui s'ignorait Toute une existence nouvelle, Dont l'avenir sait le secret.
Espoir des âmes inquiètes, Audace des cœurs langoureux, Elle a formé des amoureux, Elle a réjoui des poètes !
Pantomime au g'esto fiirtif, Au rire franc, dans ton domaine, Tu contiens pour l'œil attentif Toute la comédie humaine.