A LEON CLADEL
La voilà donc, ami, cette triste maison,
Qui, par une verte saison, Fut pour moi tout un monde et tout un horizon.
Jadis je fuyais cette rue Et je ne puis te suivre et détourner ma vue. Salut, ô chère reparue !
Quel magnétique attrait me force à revenir,
A m'attarder, à me tenir Fixe et silencieux comme le souvenir ?
Et, tandis que de sa mansarde Quelque fille aux yeux noirs m'épie et me regarde, Je reste là sans prendre garde
Aux propos des voisins, à l'abord du passant,
Au choc du bai-brun bondissant Qui peut sur le pavé faire jaillir mon sang.
Que me fait la fuite de l'heure Et l'aile de la mort qui peut-être m'effleure ? Ma vie est à cette demeure !
Mon âme est à ces murs, à ces témoins jaloux
Du charme impérieux et doux Qui souleva mon cœur et plia mes genoux.
Ces confidents de ma jeunesse Ils m'ont vu, prosterné dans l'enfantine ivresse, Devant la première maîtresse.
Ce sont eux les gardiens de cet ancien serment Qu'un jeune cœur où rien ne ment Garde en ses profondeurs comme un froid monument.
Ce sont eux qui sauraient te dire Que mon âme, fidèle à l'amoureux martyre, N'a pas renié son délire;
Et que, si dans un sombre et sinistre repli
Dort notre amour enseveli, La faute en est au sort et non pas à l'oubli.
Tu le sais, ô maison émue Par tant de visions que mon âme remue, Elle n'est pas une inconnue.
Et Moi je ne suis pas non plus un étranger.
Trois ans, bêlas! n'ont pu changer Cet. enfant qui venait, cœur libre et pied léger.
Tu le sais, ô Porte fidèle, Et tu semblés f ouvrir pour me mener chez Elle, Au nid où n'est plus l'hirondelle.
Une heure ! oh! je voudrais une heure dans ce nid
Vivre mon passé rajeuni Et des longs souvenirs épuiser l'infini.
J'irais tout droit à cette chambre Où nos soirs de juillet, où nos nuits de décembre Ont laissé le parfum de l'ambre,
L'arôme de l'éther, les rêveuses odeurs.
Les voluptueuses senteurs Qui voltigent dans l'air en fantômes rôdeurs.
Comme un riverain aux yeux caves, J'irais, j'irais partout, dédaigneux des entraves, Chercher d'amoureuses épaves.
Quelque bout de satin traînant dans son boudoir,
Des lettres au fond d'un tiroir, Son sourire flottant toujours sur le miroir.
Plongeant ma tête où fut sa couche, Là, je resterais là frissonnant et farouche,
Sur le parquet collant ma bouche,
Et jetant follement mes lèvres à l'entour
De tout ce qui vit mon amour, ' Regards encor ouverts de ce vivant séjour I
Aux glaces, au marbre, aux croisées, Aux lustres, aux tapis, aux tentures usées, A ces choses divinisées !
Au bord de ce passé comme sur un grand trou
Penchant le front, ployant le cou,
J'irais, ivre d'horreur et de joie, heureux fou!
Dans la demeure inanimée Courant, cherchant partout la présence semée De la perdue et de l'aimée,
J'irais .. Mais quand mou pas taquin et familier.
Comme dans mes jours d'écolier, Sonnerait sa fanfare eu scandant l'escalier,
Un valet, un rustre peut-être, Pourrait, en me voyant tout à coup apparaître, M' arrêter. . . il en est le maître!
Despote subalterne, il peut à sou loisir
Me défendre de ressaisir La brève illusion d'un douloureux plaisir,
Et me chasser comme un infâme De ce mélancolique asile où je réclame Ce qu'il y reste de mon âme !
Septembre Cl.
A EM1I.E MONTEOVT
La flamme aux yeux, le froid au cœur, l'âme au supplie; Raymond s'était couché sombre aux genoux d'Alice,
Muet, et pendant que le jour Laissait encor flotter ses confuses peintures Sur les murs du boudoir aux épaisses tentures,
Il attendait blessé d'amour.
Il attendait, fidèle à son craintif silence,
Un sourire, un regard qui guérit sa démence.
Un mot de résurrection Qui le fit remonter à la pure lumière Des tristes souterrains du cœur et de la bière
Où le clouait sa passion,
Il se mourait devant cette splendeur tranquille D'une idole hautaine et toujours immobile
Dans son implacable beauté; Devant ces yeux profonds, pareils à des abîmes, Vagues et noirs, remplis de mystères intimes
Et de secrète cruauté.
Calme et sans rien changer au rhythme de sa pose Et dans sa main distraite effeuillant une rose
Sur le velours de ses coussins, Elle se reposait comme une vierge sage Sans qu'un seul battement soulevât son corsage,
Qu'un seul soupir gonflât ses seins.
Ou par un brusque élan de cavale indomptable Elle se dressait, puis courait vers une table
Et, comme d'un doigt étourdi, Froissait des billets doux ou des coupons de rente Ou bien au piano brisait sa voix vibrante
Dans un air strident de Verdi.
Et pourtant, reniant le silence farouche, Raymond, navré d'horreur avait ouvert la bouche
Pour maudire et pour supplier Cette Alice haïe et toujours adorée Qui ravissait son cœur, cette chose sacrée,
Son cœur d'enfant pour le broyer !
Et triste il lui disait : « 0 reine de ma vie, 0 toi que si longtemps dans l'ombre j'ai suivie
Avec des vers, avec des fleurs, 0 terrible splendeur, ne feras-tu pas grâce A ce cœur dévoré par toi ? n'es -tu pas lasse
De te griser avec mes pleurs?
J'aurai, sous les rayons d'une aurore épbémère Délaissé mon foyer, épouvanté ma mère,
Et tant souffert et tant pleuré Pour qu'elle me repousse et qu'elle me dédaigne, Ainsi que le martyr qui sur l'arène saigne
Par la panthère déchiré.
Et toi, qui donc es-tu, meurtrière chérie, Pour que ce dévoûment et que cette furie
De tous mes désirs comprimés Xe puisse t'émouvoir, ô déesse de neige, Et pour qu'un moins aimant ait seul le privilège
D'ouvrir tes bras pour moi fermés ? »
« — Qui je suis ? répondit la moderne Aspasie, Les artistes en chœur m'appellent Poésie
Et les grands seigneurs Volupté.
J'ai mon nom qu'on invoque et mon nom qu'on profane. L'un me dit : « Charmeresse » et l'autre : « Courtisane. »
Mon vrai nom c'est Fatalité.-
Ah ! tu ne connais pas la guerre intérieure
Qui s'émeut dans mon sein. Sais-tu pas que je pleure
Sur mes rêves désabusés, Moi qui de ton amour depuis deux ans me sèvre, Et qui ne laisse pas aller à toi ma lèvre
Frémissante vers tes baisers.
C'est parce que toi seul es mon idolâtrie,
Mon seul dieu, mon seul maître et ma seule patrie,
Et ma conscience et ma loi, Et que je jetterais mon sang-, mon âme même A tes pieds dédaigneux, et parce que je t'aime,
Que je ne veux pas être à toi. »
Et Raymond s'élançait quand Alice d'un geste
Le retint : « Oh ! va-t'en ! ma tendresse est funeste ;
Mon amour est l'amour fatal.
Il ne féconde pas comme on le croit; il tue ! On me sculpte en Vénus; je suis une statue
De la mort au noir piédestal.
Loin de toi mes baisers, puisque je t'adore.
0 le meilleur de moi, Raymond, si jeune encore,
0 toi si pur, ô toi si beau, Pourquoi te condamner au sort sinistre et fauve De ceux qui s'endormaient au fond de mon alcôve
Pour s'éveiller dans le tombeau.
Tu ne les connais pas, ces spectres en gant paille Que je vois toujours là, fixes sur la muraille,
Eternels comme mes remords.
L'un montre son poignard et dit : « Miséricorde. » L'autre agite en passant son poison ou sa corde.
Tous disent : « Nous sommes tes morts ! »
Et ce sont ces rivaux qui dans leur froid cortège T'attireraient, hélas ! ô Raymond que protège
Mon amour maître de mes sens, Ce sont ces revenants dont la jalouse envie, Dans mes bras, sur mon sein, viendrait prendre ta vie,
Ces fantômes adolescents.
Moi je les crains pour toi comme un essaim avide Tous ces ensorcelés du pâle suicide
Qui te font signe de la main ; Et moi la méprisée, et moi l'aventurière, Je renonce au bonheur qui me rendrait si fière
Pour ne pas te perdre demain.
C'est que je neveux pas, ù Raymond, que tu meures, Laisse-moi loin de toi jusqu'aux suprêmes heures
T'aimer en silence et souffrir.
Chère âme, tu mourrais si j'étais ta maîtresse! » Mais Raymond la pressa dans ses bras, fou d'ivresse,
Et s'écria : « Je veux mourir ! »