‹ PoésiesChapitre 83 sur 85 · LA MARQUISE DE MORÈDE · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE MORÈDE

Puis sa mère mourut, — et dans une ile anglaise, Vert oasis du Nord, ceint d'une âpre falaise, Son père l'emporta, pour que le vent amer, Soir et matin, passât sur cette enfant trop frêle, Et, souffle cordial, fit refleurir en elle La sauvage santé des filles de la mer.

Comme ses pieds étaient légers et prompts aux courses, En ces temps-là i Ses yeux purs comme l'eau des sources, Réfléchissaient l'azur du ciel clair et changeant; Elle peignait, courait à cheval sous les branches, Chantait, dansait, ramait, toujours en robes blanches, — Voiles d'ondine ourlés d'une écume d'argent. —

Elle grandit. Un jour vint qu'elle fut aimée Et qu'elle aima. — Voici qu'elle écoute, pâmée, Des cloches de l'hymen l'appel mystérieux. Elle revoit l'encens qui flottait dans l'église, Ses voiles parfumés, et la gaité permise, Et les yeux de l'époux ne quittaient pas ses yeux.

Oh! cette joie unique et si forte, qu'il semble Qu'elle n'est pas donnée ici-bas: vivre ensemble! S'aimer, s'appartenir sous la beauté du ciel,

Oublier tout, le monde, et le temps, et l'espace, Ne pas sentir le vent de mort qui souffle et passe, Et croire que ce feu du cœur est éternel!

Un an s'enfuit, et deux, et, mère heureuse et fière A son tour, c'est alors, — dans la pleine lumière De son bonheur si pur qu'il en était pieux, — Que le mal dont sa mère était morte, au même âge, S'en vint, inexorable et terrible héritage, Pâlir son front sans ride et creuser ses grands yeux.

En vain, pour dissiper cette langueur profonde, A-t-elle promené sous tous les ciels du monde Le germe inattaquable éclos dans son beau corps. Elle a vu l'Italie, et Florence, et Venise, Et Xaples qu'un azur éclatant divinise, Et Rome, la cité des antiques trésors.

Elle a vu l'Archipel et les plages fleuries Où se développaient les blanches théories Sous l'ardente pâleur du ciel oriental.

Ses pieds fins ont erré sur les sables d'Asie; Mais ce soleil nouveau, mais cette poésie, N'ont pas exorcisé l'hôte obscur et fatal.

LA M A : : S E DE V. OREDE.

Maintenant tout est dit, et, revenue en France, Elle passe des jours entiers sans connaissance, Toute raide, la bouche et les yeux grands ouverts. Hélas! lorsqu'elle sort de ces crises tragiques, C'est pour s'exaspérer par de folles musiques, Ou respirer des fleurs qui lui font mal aux nerfs.

Or, ce soir, elle pense, et toute illuminée Par le rayonnement de cette destinée, Se rappelant sa mère et se sentant souffrir, Elle a peur, elle tremble et voudrait crier grâce. Elle sent trop peser sur elle et sur sa race Une fatalité qui la fera mourir.

Mais tandis qu'elle songe ainsi, dans l'ombre assLe,

Une rumeur s'élève, indistincte, indécise.

Dans la cour de l'hôtel s'arrête le coupé.

Des portes bruyamment s'ouvrent. Un rire éclate,

Et sa fille, une enfant nerveuse et délicate,

Accourt en bondissant près du grand canapé.

Elle se jette aux bras de sa mère malade.

Elle a neuf ans; l'air vif, la longue promenade,

Ont fouetté tout son sans; et coloré son teint.

Qu'elle est fraîche! on dirait d'une rose mouillée. Elle est blonde, et des pieds à la tête habillée Tout en bleu: de velours, de soie et de satin.

Elle court à sa mère, et déjà, dans son geste,

Dans ses grands yeux d'un bleu trop profond, trop céleste,

Dans son rire mignon et dans ses mots câlins,

Je ne sais quoi séduit qui n'est pas de son âge,

Er la mère tressaille, et sur son blanc visage

Passe un frisson d'effroi qui fait trembler ses mains.

Elle la voit jouer, l'écoute, la contemple.

Elle a dans sa mémoire un douloureux exemple,

Et cherche en son angoisse à prévoir l'avenir.

Elle voit ce col frêle et ces attaches fines,

Ces pieds nerveux cambrés dans leurs minces bottines,

Tous ces signes d'un sang si beau qu'il va finir.

Ah ! comme elle voudrait se tromper elle-même,

Ne pas désespérer de cet enfant qu'elle aime !

— Les deux portraits sont là, cruels comme le sort :

C'est bien le même azur des beaux yeux des deux femmes,

Le même azur vivant. Ce sont les mêmes âmes.

Marquise, ce sera la même triste mort.

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La marquise se jette en arrière, affolée. La cloche des douleurs sonne à pleine volée Sur cette âme qui meurt de trois morts à la foi: La malheureuse souffre une triple torture, Tout à la fois passée, et présente, et future. Elle s'est révoltée et refuse sa croix.

Elle, la catholique et la sainte, elle doute. L'Ange mauvais lui parle à l'oreille. Elle écoute. S'il est un Dieu, pourquoi frappe-t-il son enfant i Quel mal ont-elles fait, sa fille, elle, sa mère, Elles qui n'ont jamais dédaigné la misère Et que n'endurcit pas leur luxe triomphant?

Et pâle, dans l'effroi de sa pensée obscure, Elle entrevoit le bras de la grande nature, Qui leur fait, justicier simple et mystérieux, Héritières du sang des races patriciennes, Expier longuement les splendeurs anciennes Et la beauté des jours qu'ont vécus leurs . .

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