LA MARQUISE DE MO RE DE
Mais ce soir la marquise An nette ne regarde Ni le tableau qu'attriste une lueur blafarde, Ni la serre endormie où palpitent des fleurs. Sur la table de bois de rose à côté d'elle, Elle a, sans l'entr'ouvrir, mis son livre fidèle: Cette Imitation chère aux longues douleurs.
Elle fixe, du fond de cette chambre aimée, Son âme. avec ses yeux tout entière abimée, Sur deux portraits, celui de sa mère et le sien. Deux beaux portraits, de ceux qui valent un poème: Riches, fiers, et parés de ce charme suprême, La royale pâleur d'un sang trop ancien.
Le portrait de la mère est bien simple: — une tête Toute jeune, — et, tressés comme pour quelque fête, En couronne soyeuse autour de son grand front, Ses cheveux presque blancs, teintés d'or. Tête d'Ange! Hélas ! dans ses yeux clairs dont l'azur vit et change, Elotte un pressentiment des larmes qui viendront.
Elles vinrent, et vite. — A l'âge où, déjà mère,
Elle réalisait sa plus pure chimère,
Un mal mystérieux toucha son corps charmant.
Quel mal? L'inexplicable et subtile névrose, Dont l'étreinte consume, et qui la fit, sans cause Apparente, mourir de langueur, longuement.
Et ce mal dont la mère est morte, — ô Destinée! —
Consume après vingt ans la fille condamnée:
Ces deux portraits muets semblent, pour qui comprend,
Ainsi mis à côté l'un de l'autre, prédire
A ces mêmes beaux yeux, à ce même sourire,
A ce même air suave, un sort trop ressemblant.
Que cette vision est douce, bien qu'amère!
La marquise s'y plaît; du portrait de sa mère
Elle passe à celui qui fut un jour le sien,
Elle songe à sa vie, et la douceur touchante
Du soir éveille en elle un concert. — Ainsi chante
Un piano sous les doigts ailés du musicien.
Son enfance un peu triste, et cependant heureuse, S'écoula dans un vieux château près de la Creuse, Qu'entourent des volcans éteints et de grands bois. Elle revoit ces bois, le parc, l'orangerie, L'eau si gaie et si bleue, — et sa mère chérie Qui vivait sans marcher et parlait à mi-voix.