PORTRAIT
\^i o m m e une jeune Infante, au mince et long corsage,
Au coup d'oeil à la fois hautain et sérieux,
Au dédaigneux maintien, à l'air religieux,
Dont rien ne peut troubler le calme et pur visage;
De ton regard éteint, froid et silencieux, Tu glaces les mortels, déesse au blanc nuage, Ou bien, reine, chacun s'écarte à ton passage : Car l'on croit voir toujours le mépris dans tes yeux.
Comme le nautonier sur sa barque rapide Se penche lentement, et dans l'onde limpiie D'un grand lac azuré plonge son œil profond,
Ainsi j'ai regardé dans tes noires prunelles, Hélas ! et je n'ai vu qu'un abîme sans fond, Une froideur sans fin, des neiges éternelles !
i J'ov viens-tu, me dit-on souvent, Toi dont le visage est si pâle Que tu n'as pas l'air d'un vivant ?
La mort t'a couvert de son hâle :
Ta voix, semblable aux pleurs du vent, Retenlit, sombre comme un râle!
— Je viens du pays de douleur, Où j'ai perdu toute espérance, J'arrive du pays sans fleur,
Du noir pays de la souffrance :
C'est de là que vient ma pâleur Et mon air froid d'indifférence!
— D'où viens-tu, cœur dénaturé, Homme d*airain, morne et farouche, Toi dont l'œil n'a jamais pleuré, Homme glacé, toi dont la bouche Sur rien jamais n'a murmuré,
Toi que nul mal humain ne toucha?
— Je viens du pays de douleur, Où j'ai perdu toute espérance.
J'arrive du pays sans fleur, Du noir pays de la souffrance :
C'est de là que vient ma pâleur Et mon air froid d'indifférence !
— De tout désir tu parais las, Ton esprit n'est plus sur la terre!
Homme fort, dirige nos pas
Et révèle-nous ce mystère :
Pour ne plus rien craindre ici-bas.
Dis-nous, dis-nous ce qu'il faut faire'
— Allez au pays de douleur,
Où vous perdrez toute espérance, Allez dans le pays sans fleur.
Dans le pays de la souffrance :
Vous y gagnerez ma pâleur Et mon air froid d'indifférence !
J e crois que Dieu, quand je suis né, Pour moi n'a pas fait de dépense, Et que le cœur qu'il m'a donne Était bien vieux, des mon enfance.
Par économie il logea Dans ma juvénile poitrine, Un cœur ayant servi déjà.
Un cœur flétri, tout en ruine.
11 a sabi mille combats,
Il est couvert de meurtrissures.
Et cependant je ne sais pas
D'où lui viennent tant de blessures.
Il a les souvenirs lointains De cent passions que j'ignore, Flammes mortes, rêves éteints, Soleils disparus dès l'aurore.
Il brûle de feux dévorants Pour de superbes inconnues, Et senties parfums délirants D'amours que je n'ai jamais eues !
O le plus terrible tourment !
Mal sans pareil, douleur suprême, Sort sinistre ! Aimer follement, Et ne pas savoir ce qu'on aime !