‹ Poésies posthumes. Avec une noticeChapitre 58 sur 76 · SCENE II. SCAPIN, SGANARELLE, tl descend le péristyle en halUant · texte numérisé non relu

SCENE II. SCAPIN, SGANARELLE, tl descend le péristyle en halUant

SCAXAr.ELI.K.

Qui donc fait ce \acarmc-l.'i '

sCAPi.x, apercevant S'jnnarelle.

Sganareile?

DE SOAPIN. 18J

SGANARELLE

Scapin !

C'est toi, mon camarade !

Dans mes bras 1

SGANARELLE

Mais d'où vient ta bruyante algarade?

C'est d'avoir avalé cette atroce liqueur.

SGANARELLE

Quoi ?

Le seul souvenir m'en fait lever le cœur Morbleu ! j'en dois avoir la face cramoisie; L'infâme drogue!

SGANARELLE

Ça I mais c'est de l'ambroisie, C'est la liqueur des Dieux, que nous buvons dans l'or,

Me rattrape Pluton si j'en avale encor!

SCANAIIELLE.

Que veux-tu dire?

Eh ! oui, j'ariive du Tartare, D'où je me suis enfui tout à l'heure.

SGANARELLE

Tarare!

Mon pauvre ami Scapin, quoi, tu grillais là-bas ? Entre nous, toutefois, ça ne m'étonne pas; Car tu menais sur terre une triste conduite.

Bah ! des légèretés !

SGANAKELLE.

Raconte-moi ta fuite.

Volontiers I Assieds-toi.

SGANARELLE

Ce sera donc bien long?

Choisis du pas assez ou du trop.

SGANARELLE

C'est selon.

Pourtant, à tout hasard, j'aime mieux l'abondance Que la sobriété.

Place à mon éloquence I Figure-toi, mon cher, qu'en ce morne séjour L'ennui me consumait lentement nuit et jour.

DE SGAPIN. 185

SGANARELLE

Tu souffrais donc lieaucoup?

Plus que je ne puis dire, Car, sans compter le vin qu'il me fit interdire, Minos, affreux barbu, pour ma punition, Parmi tous les tourments choisit l'inaction ! Je n'avais en ce lieu maudit, pour me distraire. Qu'à regarder l'un geindre et qu'à voir l'autre braire. C'était trop ! il fallait en sortir à tout prix! Ce sublime dessein conçu, je l'entrepris. Et, comme tu le vois, la fin couronne l'œuvre.

SGANARELLE

Mais par quelle subtile et savante manœuvre?

Il s'agissait pour moi de tromper le portier

Cerbère, et d'empêcher le drùle d'aboyer;

Tu sais qu'il a six yeux, six oreilles, trois gueules.

Qui font autant de bruit qu'une meute, elles seules!

Il fallait museler ce dogue sans pareil.

Ayant bien réfléchi, j'essayai du sommeil,

Et, grâce au feu maudit de la flamme éternelle.

Je composai mon charme en jetant pèle-mèle

Le roman d'un bas bleu, le poème en vingt chants

D'un immortel défunt, les petits vers touchants

D'un pâle élégiaque, assommant le Tartare

Des flons-flons enroués de sa vieille guitare.

isr, LA DERNIERE FOURBERIE

Les sanylots éloquents d'un avocat enclin

A submerger la veuve en noyant l'orphelin,

Aristotc et Platon, puis Zenon, Mpicure.

La monade Leibnitz, Kant et la raison pure,

Tout ce que le sommeil a su forger d'outils.

Les atomes crochus, les tourbillons subtils,

Et la Psychologie et la Métaphysique,

Le vouloir, l'attribut, l'argot dialectique.

Le moi, puis le non-moi, puis tous les vieux rébus,

Apophtegmes boiteux, syllogismes fourbus,

Néologismes grecs, dilemmes, logogriphcs,

Qui servent aux savants pour aiguiser leurs griffes!

Bref, après un travail inouï, forcené,

Ayant tout condensé, mêlé, mixtionné,

De cet épais ragoût je formai trois boulettes;

J'avançai vers Cerbère, il tourna ses trois tètes

Vers moi.— Je pris mon temps.— Bientôt chaque gosier

Eut sa pâture. Ardent à se rassasier,

Il se tut, dégustant en glouton émérite;

C'était le premier point. — Mais j'attendais la suite

Avec anxiété. — Quel ébahissement

Quand je le vis d'abord se coucher lourdement,

Et puis, une, deux, trois, ses trois gueules...

SGANARELI.E.

J'en tremble!

Bailler l'une après l'autre et rebailler ensemble, Et ses trois paires d'yeux se fermer coup sur coup, Et pendre les serpents hérissés à son cou!

DE SCAPIX. . 1S7

Cerbère était dompté, terrassé, sans défense. Son premier rontlement sonna ma délivrance. Des ombres à ce bruit la terreur redoubla, L'Érèbe en retentit, le Tartare en trembla ; Moi-même je faillis en perdre l'équilibre !... J'ai voulu fuir, j'ai fui, me voici, je suis libre. J'ai tout dit. —

SGANARELLE

Sur ma foi, voilà du merveilleux!

C'est liien joué, Scapin.

Bab! jadis j'ai fait mieu.x.

SGANAr.ELLE.

Mieux! j'aftirme que non.

Ah!

SG.\NARELLE.

Tu fais le modeste.

Je n'ai pas ce travers inoui.

SGANARELLE

Sans conteste.

Jamais on n'inventa tour mieux imaginé ! Jupin, Minas, Pluton, pour vous quel pied de né !

C'e:-;t admirable!

SCAl'IN.

Tu me flattes.

SGANAKELI.E.

Non ])as! je ne suis qu'une bète Auprès de toi.

C'est vrai.

SCA»ARELLE.

Ce Scapin ! quelle tète!

bCAPIN.

Allons! tout doux.

SGANARELI.C.

C'est merveilleux!

Giand homme!

SCAl'IN.

Assez.

SGA^ARELLE.

Héros! — Mais que diront les Dieux?

Ce qu'ils vuutlront.

SGANARELI.E.

Pluton est un des plus austères, 11 connaît par leurs noms ses nombreux locataires, Il saura te trouver, tremble !

Je ne crains rien.

Mo serais-jc échappé sans avoir un moyen? La ruse, Dieu merci, m'est toujours familière.

SGANARELLE

Mais lequel?

N'est-ce pas la fête de Molière Aujourd'hui?

SGANAEEUE.

C'est exact.

SCAPTN.

Eh bien! notre patron N'a qu'à me réclamer au roi de l'Achéron, Et je reste.

&GANARELLE.

Et je reste.

. se AFIN.

Eh bien! grand iml)écille, Molière va venir, la chose est donc facile.

SGANARELLE

11 va venir, oui, mais en attendant...

Parbleu!

Tu sauras bien ici me cacher quelque peu.

SGANAHELLE, h part.

Le cacher! Do sa fuite on a sans doute indice : En lui donnant aliri jo deviens son complice. .

Que dis-tu?

sGANAr.ELLE, à part..

Pas si sot! Cette bonne action Compromettrait le rat sans sauver le lion ; Qu'il ronpc le filet tout seul !

SCAPI\.

Hé! Sgana relie !

SGANARELLE

Le coquin ! vous a-t-il la face criminelle!

SCAI'IN.

Les héros sont sauvés [inr leurs admirateurs : C'est l'usage en tout temps.

SCANAnEI.LE.

Chez messieurs les auteurs I

Comment?

SGANAnELt.E.

Et tout d'abord, cherchez qui vous admire Autre part que céans.

SCAPl.N.

Ne viens-tu pas de dire ?

Tout à l'heure.,.

DE SHAPIN. 101

SGANARELLE

Qui, moi?

Scapin, c'est merveilleux!

Héros, grand homme enfin...

SCANABELLE.

Allons! de mieux en mieux Je me moquais de toi.

Tu plaisantes, je pense.

Entrons,

SGANARELLE

Moi te cacher ! Ya, gibier de potence, Te faire pendre ailleurs.

Quoi ! sérieusement ?

SGANARELLE

Sans doute.

SganaroUo, allons, pour un moment...

SGANARELLE

Moi, cacher un fripon, un...

SCM'IN.

Boni je sais mes titres.

SCANAKELLE.

Gueux fieffé, malandrin, butor, roi des bélitres! Non, je rentre dormir.

Songe à mon embarras, .r.'ii Ju])itor, Minos et Pluton sur les bras.

SGANARELLE, lui fermant lu porte au nez. Mets-les à terre!

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