‹ Poésies posthumes. Avec une noticeChapitre 6 sur 76 · LA FOLIE DU MAITRE CHANTEUR · texte numérisé non relu

LA FOLIE DU MAITRE CHANTEUR

LlCGKNDF,

Pauvre Maître cliantcur, hélas! pauvre poète, La folie a troublé ses chants harmonieux, Le mal coupe un sillon sur son front soucieux", Sa noble voix se tait et sa harpe est muette!

Sous les pieds de la vierge, au-dessus de l'autel Le prctre a suspendu l'instrument inutile. Et là, chaque malin, traînnut son corps débile. Portant le lourd fardeau d'un désespoir mortel, Le pauvre fou parr.it. — La foule recueillie S'écarlo à son aspect, et lui, triste, hagard, ElTouillant une fleur qu'aux champs il a cueillie Sur sa harpe muette attache un long regard.

LEiiENDES ET rOE.MES 27

Chacun domamlc à Diou la fin de ce dùlirc , L"cncens embaume l'aii', l'orgue chante et soupire , Mais l'insensé demeure immobile, interdit, Triste. Et la foule émue en s'éloignant se dit :

Pauvre Maître chanteui-, hélas! ])auvre i)oète, Sa noble voix se tait et sa harpe est muette.

Il reste seul au tcmiile et demeure longtemps Sombre, contemplatif. L'air par tièdes boutl'ées Souffle sous les arceaux les parfums du printemps; Les brises du matin, comme des doigts de fées, Eveillent sur la harpe un accord caressant. Pur comme un souvenir. — Quelquefois en passant Les oiseaux babillards, les vives hirondelles Sur l'instrument muet font palpiter leurs ailes, Et disent en leurs chants si simples et si doux : « Frère! le ciel est pur, viens chanter avec nous! » Mais le pauvre martyr, en proie à la démence, Articule à demi des mots désespérés; Ses yeux roulent des pleurs, son accès recommence, Et ses sanglots font fuir les oiseaux effarés.

Pauvre Maître chanteur, hélas! jiauvre poète , ,Sa noble voix se tait et sa harpe est muette.

Lorsque le vent du t--oir fait se pencher les blés.

Les laboureurs hiilés, les brunes moissonneuses,

Sous le chêne ombrageux en groupes rassemblés.

Eveillent les échos par leurs chansons joyeuses.

Quand du Maître chanteur on redit les refrains.

Il se calme. Son front, ilétri par les chagrins,

S'éclaircit. Une joie aimable et fugitive

Illumine un moment sa figure pensive;

11 semble moins souffrir et sourit quelquefois.

Or, le comte Manfred, observant qu'il oublie,

Au souvenir des airs qu'il créait autrefois,

Le tourment inconnu qui causa sa folie,

Dit : « Celle qui saura, par un de ses refrains,

« Le guérir en donnant l'essor à ses chagrins,

« Devant tous, devant Dieu, sera sa fiancée;

« S'il ressaisit sa harpe auprès de lui placée,

« Si sa main ranimée on fait jaillir l'accord,

« Si sa voix rompt enfin ce douloureux silence,

(t L'habile charmeresse aura pour récompense

't Mon anneau de rubis et deux cents florins d'or! »

ET POÈMES

La foule est rassemblée au tem])]e. On fait silence. Yers le Maître chanteur Isabelle s'avance : Déjà la blonde enfant au front rose, aux yeux clairs, D'un triomphe certain a savouré l'ivresse; Sa voix fraîche, à l'accent doux comme une caresse, S'élève pure dans les airs :

Les lys vers l'abeille amoureuse.

Aventureuse, Au matin se penchent tremblants.

Les grands lys blancs!

Et la rose que fait éclore

La pâle aurore, Pour s'attirer un doux larcin

Ouvre son sein ; Poète dont l'esprit sommeiUo,

Divine abeille, Cesse le rêve de ton cœur :

Je suis la fleur, La fleur nouvelle qui se penche.

Timide et l)]anche.

Sur mon front pur, oh ! viens poser

Ton doux baiser;

Du lys dans mon âme on découvre

La pureté, Et de la rose qui s'entrouvre

J'ai la ])cauté !

Elle se tut. Chacun regardait le poète,... Il rêvait, appuyé sur sa harpe muette.

IsaJjelle sortit, et Berthe s'avança, La ])rune jeune fdlc aux regards pleins de flamme ; Sa voix mâle exprimait tout l'espoir de son âme , Et chacun tressaillit lorsqu'elle commença :

La gloire est ta sœur, ô poète!

Lorsque tu passes triomphant,

Devant toi se courbe la tète

Du vieillard comme de l'enfant.

Les immensités étoilées

A peine osent te contenir ;

A tes regards sont dévoilées

Les profondeurs de l'avenir!

Viens! viens! Les baisers de mes lèvres

Cicatriseront tes douleurs.

Et do tes délirantes fijvres

Sauront effacer les pâleurs;

ET POEMES

Hâte-toi de penser, d'écrire; A ton œuvre de chaque jour J'applaudirai de mon sourire, J'applaudirai de mon amour!

J'arracherai, soumise et bonne.

Pendant ton immortel labeur.

Chaque épine de ta couronne Et chaque doute de ton cœur !

Elle se tut. Chacun regardait le poète.... Il rêvait, appuyé sur sa harpe muette.

Bcrthc sortit. Alors on vit venir Stella, Pauvre enfant que toujours le chanteur consola : La pitié sur le front, les pleurs à la prunelle; Si digne en son maintien, si touchante, si belle, Que la foule eut espoir et dit : écoutons-la :

0 mon appui, mon noble frère ,

Tu me donnas ton amitié,

Quand tous jetaient à ma misère

Le superflu de leur pitié.

Que te fait l'amour, triste chaîne

Aux anneaux brisés par le temps,

Et la gloire, espérance vaine

Des beaux jours de ton beau printemps';

32 LEr,E>"DES

Pour que du passé la lumière Dissipe la nuit de ton cœur, Je vais te parler de ta mère, Je vais te chanter la douleur.

C'est là ta muse inspiratrice :

Elle dicta tes premiers sons ; Hélas ! ce fut notre nourrice :

Aussi nous nous reconnaissons.

Nos lèvres à son sein aride En môme temps vinrent puiser.

Nos fronts portent la même ride.

Que traça le même baiser.

J'ai souflert comme toi, mon frère; Vois mes larmes, vois ma pâleur.

Et rappelle-toi notre mère, Et rappelle-toi la douleur!

Elle se tut. Chacun regardait le poète. . . 11 pleurait, appuyé sur sa harpe muette.

Il pleurait, et déjà sur les cordes ses doigts Erraient, cherchant l'accord et les notes voilées Qui peignent les sanglots des âmes désolées. L'instrument ranimé vibre enfin, et la voix

ET POEMES. 33

Tremblante du poète, à la foule attentive Achève de l'enfant la ballade plaintive.

Ce baiser pour St( lia valut bien plus encor Qu'un anneau de rubis et deux cents florins d'or.

Page 1