SCENE XIII. ■ MOLIÈRE, CHAPELLE, RÉGNIER
MOLIÈRE, brusquement.
Morbleu, monsieur le raisonneur.
C'en est assez.
CHAPELLE
Encore, un mouvement d'humeur Se doit-il expliquer!
MOLIÉr.E.
11 s'explique de reste.
Bonjour, maître Régnier.
DE se A PIN. 209
CHAPELLE
Cette fureur d'Oreste Sur un simple propos !
MOLIÈRE
Voilà bien de mes gens, Des médiocrités défenseurs indulgents !
Ils s'étonnent ensuite, en recevant le blâme, De nous voir courroucés jusques nu fond de l'âme.
CHAPELLE
Mais ce courroux...
MOLlÈRi:.
Paixl dis-je, et pas un mot de plus !
CHAPELLE
Mais...
MOLIÈRE
C'est perdre le temps en discours superflus.
RÉGNIER
Peut-on savoir au moins...
MOLIÈRE
Etre à ce point transfuge!
C'est bonteux... — Mathurin, je te choisis pour juge Entre nous,
RÉGNIER
Volontiers. — Çà, de quoi s'agit-il?
MOLIÈRE
Parlez, nous écoutons votre caquet sul>til.
210 LA DEUNIEllE FOURBERIE
CHAPELLE
Le siècle, lui disais-je, incline vers la prose.
IlÉGNIEn.
Vieux texte, qui fournit toujours nouvelle glose.
MOHÈRE.
Je déplorais ce mal : avais-je ou non raison?
Vos griefs aujourd'hui ne sont plus de saison,
Et l'époque présente a bien d'autres affaires
Que de s'intéresser aux choses littéraires :
Le positif d'abord et l'idéal après.
Les arts n'ont rien à voir avec les intérêts.
On (lirait aux neuf sœurs : Achetez des aiguilles!
Le poète est-il plus qu'un abatteur de quilles '!
— Non, répondait Malherbe.
liKf.MEI',.
Ilum 1 le brutal oison, S'il s'ai>pliquait l'adage, il avait bien raison.
Platon nous couronnait d'un laurier éphémère, Et nous chassait...
Platon était jaloux d'Homère.
Je vous le dis tout net, et n'en j'abattrai rien.
Do tout ce que je vois, j'augure jieu de bien. Les arts sont relégués à la dernière place, C'est un signe mauvais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Ecrire est un état : du jour au lendemain. Gomme on se fait huissier, on se fait écrivain ; Combien n'en voit-on pas, sans talent, sans vergogne. S'atteler trois ou quatre h la même besogne. Au pauvre sens commun bailler force soufflets, Suant, pour patoiscr quelques méchants couplets! Vous aurez beau railler, vous aurez beau sourire, Ce que je dis est vrai, partant pénible à dire; D'autres, pour rendre cncor le tableau plus complet, Font l'art à leur image et peignent tout en laid, On ne respecte rien dans ce dévergondage ; L'argot des cabarets souille notre langage, Comme un égout grossi par le ciel orageux Aux Ilots d'un fleuve pur mêle son flot fangeux.
J'accorde tout ceci; mais qu"y voulez-vous faire?.. Gela plaît aux lecteurs, ce n'est pas notre affaire ; Le siècle, sur ce point, a le cerveau blasé, Avant que de s'instruire on veut être amusé; Chaque époque aux auteurs impose ses coutumes, Ce sont piètres succès que les succès posthumes, Celle-ci marche vite : on veut de l'action; J'admire cette adresse et cette invention Qui renvoient au néant nos procédés gothiques ; Ces types pris sur vifs, ces profils authentiques,
'.'12 LA UKllNIHRE FOURBERIE
Et ces nombreux détails traités fidèlement, Geste, allure, maintien, parure, vêtement, Qui dans cet art nouveau, peignent le personnage Gomme un miroir fidèle...
MOLIÈRE
Assez ! morbleu, j'enrage !
Un semlilablo discours ne se peut supporter; 11 faut...
CHAPELLE
A tout propos on le voit s'emporter!...
MOLlK.r.E.
Oui, je veux m'em])orter, monsieur le bon apôtre.
J'ai subi votre avis, vous subirez le nôtre ;
Vous croyez m'éblouir avec votre fatras.
Mais de ces mots pompeux je ferai débarras;
Détails, types sur vifs, la belle chose en somme,
Que m'importe l'habit? coque je veux,- c'est l'homme;
Or, sous ces procédés, pour vous si pleins d'appas,
Je cherche, j'examine et ne le trouve pas.
Ges œuvres sont pour moi comme ces inventaires
Que vont, après décès, grossoyer les notaires ;
Tout s'y trouve en son lieu dûment enregistré :
Rien ne manque au logis, que le maître enterré.
Quoi! la réalité, mégère inévitable,
Me harcèle partout, vient s'asseoir à ma table,
Et quand je prends un livre à dessein de rêver,
G'est la réalité que j'y dois retrouver 1
Mon cœur, lassé d'ennui, bourrelé de souffrance,
Yous demande un moment de joie et d'espérance ;
DE SCAriN. 213
Il vient à vous ému, croyant se soulager :
Vous augmentez son mal au lieu de l'alléger,
Et même en ses plaisirs son tourment se prolonge.
Oh ! votre vrai m'irrite et j'ai soif du mensonge !
Fi du monde réel ! vive les songes creux I
Et mentez à votre aise, et que je sois heureux!...
RÉGNIEn.
Battu sur tous les points; j'iii dit.
CHAPELLE
Mais à la scène Serait-ce par hasard une chose malsaine Que ces inventions, que cette habileté Qui prêtent leur concours à la réalité? C'est du progrès, enfin ! Quand le gaz étincelle, Voyons, regrettez-vous la classique chandelle?... Et voudriez-vous voir, comme au temps de Grispin, Le marquis arrogant, le chevalier faquin. Envahir le théâtre, et là, prenant posture, Mettre des comédiens l'esprit à la torture ?
MOLIÈRE
Non certes, cent fois non !
RÉGNIER
Qui parle de cela?
MOLIÈRE
J'en ai pesté souvent.
CHAPELLE
Fort bien; je pars de là :
214 LA DEUNIÈUE FOURBERIE
Du lieu (lo l'action la fidèle peinture Par son exactitude égale la nature :
Voilà bien le salon do ce financier roi, Lui-même en le voyant se dit : « C'est mon chez moi I » Autre aspect : le marchand murmure : « Ma boutique ! » « Tiens! c'est mon épicier, s'écrie une pratique, « Voilà bien la balance et voilà les faux poids. » Nouveau décor : « Dieu! dit un gracieux minois, rt Mon boudoir !... et l'actrice a de plus ma toilette! » Pour chacun sur ce point la surprise est complète.
Soit! mais ce beau progrès n'est que matériel,
Et ce n'est pas pour moi le point essentiel.
Les types qu'au théâtre aujourd'hui l'on admii'o
Sur un public restreint exercent leur empire.
Logogriphe en province et bon mot à Paris,
Ce trait qu'ici l'on goûte est là-bas incompris.
Le monde est un peu grand, mais vos héros, je pense.
Devraient pouvoir gaîment faire leur tour de France !
Je leur voudrais trouver moins d'esprit apparent.
Mais l'allure plus ferme et le parler plus franc.
Un jaloux de Paris guettant ses représailles
Agit-il autrement qu'un jaloux de Versailles''
Le cœur bat à Strasbourg comme il bat à Saint-Cloud
Un type vraiment vrai doit être vrai partout.
Mais c'est peu d'être exact, je veux qu'on moralise,
Je veux que le public en s'amusant s'instruise. . .
Ah ! messieurs les auteurs, si vous étiez ici,
Sans préambule aucun je vous dirais ceci :
DE SGAPIN, 215
Les vices aujourd'hui marchent la tète haute, Eh hien ! répondez-moi, n'est-ce pas votre faute, A vous qui sur la scène ou bien dans vos romans Osez prendre avec eux des accommodements, Qui réhabilitez dans vos lâches tendresses Les amours effrontés qui vendent leurs caresses, Tandis que vous feignez trop souvent d'oublier La femme pure, l'ange assise à son foyer, Les mères et les sœurs, ces gardiennes soigneuses Et du sourire honnête et des larmes pieuses, Dont les saints dévouements dans l'ombre ensevelis N'inspirent pas un vers à vos cœurs avilis ! Allez ! c'est une honte, une lâche équipée, . . La plume a sa noblesse aussi bien (jue l'épéo, Morbleu, noblesse oblige!,., héritiers oublieux, Songez à l'avenir, songez à vos aïeux : Osez donc être bons, osez donc être honnêtes, Moins subtils, moins malins, le dirai-je ?,.. plus bêtes 1 Et montrez-nous, au nez de ce siècle moqueur. Plus de pauvres d'esprit, moins de pauvres de cœur.
Va, Mohère, il vaut mieux sucrer notre moutarde. Tu leur dirais cela qu'ils n'y prendraient pas garde ; A quoi bon s'épuiser en efforts superflus? L'honneur est un vieux saint (jue l'on ne chôme pins; Je fus de la satyre un des plus francs apôtres, J'y croyais comme toi, mais maintenant, à d'autres ! Le monde, sans souci du prêcheur mécontent. Comme un fieffé vaurien vieillit impénitent!...
CUAPELLE,
Mais vous qui sur leurs dos exercez vos sévices, Vous étiez, entre nous, gai compagnon des vices, Hantant les mauvais lieux, les tripots incongrus. Les femmes de tous rangs et les vins de tous crus, Et passant tour à tour, capricieux poète, Du Suresne au Bourgogne et do Lise à Macetle.
RÉGNIER
Bélitre ton discours empeste le pédant.
Je devrais rester coi, je réponds cependant,
Non pour m'cnvelopper d'une vertu nouvelle,
Mais pour que le bon sens éveille ta cervolle,
Ce dont je doute fort. — Moi, Mathurin Régnier,
Dînant au cabaret et couchant au grenier.
J'étais un franc vaurien, un coureur de ruelles;
Trop souvent mon amour douteuse ouvrait ses ailes
A cette heure indécise où,, dans le brouillard gris,
Planent seuls les hiboux et les chauves-souris,
Et j'osais hardiment courir sus aux vieux vices !
Mon vers leur inlligeait de larges cicatrices I
Eh bien, oui ! Qu'importaient mes travers, mes méfaits''
Faites ce que je dis, et non ce que je fais I
Ce vieux dicton gaulois suffit pour mon excuse.
Voyons, écoute encore un peu, toi qui m'accuse :
As-lu vu (luebjuefois, par le printemps vermeil.
Sur le coteau le ceps dormir au grand soleil.
Boiteux, tortu, courbé, noueux, retors, sans grfice,
Ayant l'air au passant de faire la grimace?
En le considérant sur son air, quelque sot
En voudrait tout au plus pour lier un fagot.
UE SCAl'lN. 217
Mais, arrive l'automne, arrive la pressée !
"Voyez sur le coteau cette foule empressée :
Sous les grappes le ceps se courbe avec fierté,
Sa laideur disparaît sous sa fécondité,
Son feuillage vert pâle en pourpre alors se change,
Le vieux pampre difforme est roi de la vendangi"".
Veux-tu voir maintenant (juelle est ta di''raison ''.
Entre le ceps et moi fais la comparaison :
J'ai pu prêter au blâme en mon temps de liesse,
Mais je vous ai versé le vin de la jeunesse;
Le bien que j'aurais fait, mes vers l'ont fait pour moi;
Que cela te suffise, ou sinon, par ma foi,
Aux esprits timorés compte tes balivernes,
Laisse en jmix mon ncct.-ir et vii lioire aux citernes!