ÉPISODE
Schiller, ta grande Muse, en un recueil divers, Conte une parabole — étrange et sombre histoire - Qui, tout soudainement me revient en mémoire. Et qui répond si bien à ma tristesse noire. Et tellement chez mol flatte les maux soufferts Que Je vais à mon tour l'habiller de mes vers.
Uo jouvenceau vivait, nanti, dans sa belle &n>e, Des plus pura sentiments, de toutes les candeurs.
Il croyait eans réserve aux morales grandeurs. Comme un ange sur terre II regardait la femme Et ne voyait passer, dans ses rêves de flamme. Que mystiques édens, que célestes splendeurs.
11 tenait pour certain que tout cœur magnanime Inévitablement trouve son jour sublime, Et ne peut pas mourir dans son obscuriié. Il contestait le mal. Il appelait le crime Un mcnstre dépourvu de viabilité.
L'absolu, dans sa langue, avait nom l'équité.
D'amour et d'amitié la couronne suprême
Lui semblait Immanquable à qui la méritait.
Sur les' serments de prince et d'épouse il comptait.
L'ère des chevaliers, selon lui, persistait.
En un mot, le roman, le drame, le poëme,
Étaient, pour cet enfant, la réalité même.
Mais une ardeur funeste, un périlleux souci, Dana son chemlu vermeil l'agitaient sans merci : Le désir de savoir, la soif de tout connaître. — le Qu'est-ce que l'autre monde? Et surtout eelui-ciî
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Voir vrai dans la nature, et la vie, et mon ëtrel Attrayant labyrinthe! Il faut que j'y péoètre! «
L'orgueil n'entrait pour rien dans cette ambitiOD.
La curiosité pour peu. Le téméraire
Était mû fortement par la conviction
Que toute découverte en pays du mystère
Ne pouvait qu'apporter preuves, force et lumière
Aux choses qu'il avait en vénération.
Ah I qu'il rêvait souvent, dans son impatience, Un moyen d'embrasser d'un seul trait la science, Au lieu de ne l'avoir que fragment par fragment! Certes, chaque couleur a son rayonnement. Oui, mais sans Tarc-en-clel, en bonne conscience. Le prisme eût- il été découvert "prompteraeot 7
Un beau soir qu'il songeait assis au pied d'un chêne, Il entendit sortir d'une source prochaine... Dormait-il7 veillait- il 7... une Ineffable voix Lui disant : > Jeune sage, un temple est dans ce buia Solennel et sacré, qu'aux lianes des monts tu vols. Là règne une statue, image surhumaine...
( Un voile épais, immense, autour d'elle est jeté. Sur le socle est écrit son nom : la Vérité.
Halbeur — dit un oracle — à qui, toucbaot ce voile, L'ôteralt sans l'aveu du Destin irrité.
Celui-là, fut-il né sous la meilleure étoile, Trouverait son linceul dans la fatale toile.
t Or, le consentement du Destin ou du Ciel, Dans un pieux respect, il Taut savoir l'attendre; Il faut se bien garder surtout de s'y méprendre; Ne le point préjuger; ne pas tenir pour tel Quelque pressentiment. Il doit être formel. (Jn messager d'en ham doit venir nous l'apprendre.
La voix n'ajouta rien. N'était-ce pas assezî Le jeune homme voulait en vain se rendre maître Des effrois, des désirs dans son cœur amassés. Il s'était levé, pâle, en délire : — « 0 Grand Être 1 Quel arrêt ! Quoi I la mort, pour quelques plis froissés?.. . Olil voile tentateur 1... A la fols tout connaître 1
a Peut-être cependant qu'il n'est pas défendu D'en soulever un coin, d'une façon discrète; Pui?, d'ailleurs, cet oracle, est-Il bien entendu? En a-t-on le vrai sens, la formule complëteT Peut-être qu'un oseur, n'en faisant qu'à sa tète, Cbarmeralt le Destin, ne serait pas perdu 1
■ Autrefois toute fille, émule de Diane, Avait un talisman dans sa virginité; La féerique Licorne au long dard enchante Que fuyait justement l'Impure courtisane, Et même l'héroine un tant soit peu profane, La vierge l'abordait avec sécurité.
* J'ai l'âme vierge, moil L'arcane qui m'attire Peut-^tre aux seuls impurs par la foudre répond- Attendre qu'un esprit descende pour me dire : « VairOlympeveutblen. D Doutellangueurl martyre! S'il ne venait jamwsl... S'il m'apportait ce don Trop tard — quand le vieil âge et la mort diraient non!
■ En marche!... n L'y voilà, de par saint Promélhée!
1! gagne allëgremenl la forêt redoutée.
Et dans son grand dédale aventure ses pas.
Mais, qu'a-t-il? C'est sa cape, aux buissons arrêtée,
Qui le tire en arrière ; et la feuille tout bas
Oui chuchote [Il le croit) :f N'y va pas! n'y va pasi i
S'il ne revoyait plus sa mère et sa maîtresse !... Mais, pour la Vérité, tout braverl ô prouesse I... Fier et stoTque, il pousse en avant d'un pied sûr. Comme un soufile d'espoir, la brise le caresse.
VELLÉITÉS PHILOSOPaïQUES.
De l'eDceiote sacrée escaladant le muFi
Il arrive-., il franchit le seuil du temple obscar.
Il est troublé d'avoir déjà fourni sa route.
Son pas de temps en temps s'arrête sous la voAte^
Quel silence terrible 1 avec transe, il l'écoute.
Un silence — 6 dieux noirsl — si profond et si plein,
Que le bruit de son cœur qui bondit dans son sein
Lui parait retentir comme un fougueux tocsin.
Il fait froid dans la nef, un froid de nécropole. L'image au voile immense est debout au milieu. Devant, sur un trépied, tremblote un p&le feu. Un ample jet de lune, à travers la coupole. Vient doubler la blancheur du plastique symbole Qui se dresse Immobile et muet comme un dieu.
Le jeune homme éperdu, que tautôt la peur glace Et qu'enflamme tantôt l'bérolsme et l'audace, Est Immobile aussi, ne peut agir d'abord. Mais bientôt, dans son cœur prenant toute la place, L'espoir brise le charme, et lui rend son ressort. Vers le voile II étend le bras avec transport.
Derechef il hésite... et voilà qu'en son urne Le feu paie est plus p&le... il s'est évanoui.
Un lourd nuage couvre, éteint l'astre nocturne. Le silence devient encor plus inouï.
Dans ce surcroît d'horreur funèbre et taciturne. Personne — de la part du Destiu — ne dit oui.
« Pourtant.Je suis sans tache. Alloni^, ma cause est sainte!
Dieux immortels, voyez mon for intérieur.
C'est pour éclairer l'homme et le rendre meilleur,
Qu'à vos secrets jaloux j'ose porter atteinte.
J'ai le droit d'aborder la vérité sans crainte,
Je veux la voiri » — La voir! fait un écho railleur.
11 enlève le voile... Eh bien! l'on me demande
Ce qu'il vit. Par Hermès! qu'on tremble et qu'on attendei
Vous le saurez trop tôt, à l'heure sainte et grande, Où la mort nous amène au bord de l'inGnl; Où l'on dit, se sentant triomphant ou banni : Est-ce que je commence? Est-ce que j'ai fini?
Ce qu'il vit I ce qu'il vit! Que nul ne s'évertue A me questionner. Non loin de la statue. Le matin, par un prêtre, il fut trouvé gisant 11 avait le visage empreint d'un mal qui lue. Mais il n'était pas mort, ni même agonisant; Par-devant toute enquête, il resta se taisant.
11 était ruiné, Qétri. Plus de jcuoessel
Ses chefeux— hier si beaux — pendaient rares et blancs; Envahi tout d'un coup par Taride vieillesse, Il s'en allait courbé, trafnant des pas tremblants. Chancelant sous le poids de songes accablants, Honteux qu'on observât sa caduque faiblesse.
Vous avez toua présent certain drame d'Hugo : Lucrèce? Le maudit avait l'allure exacte Du spectre qu'on y voit passer an deuxième acte, Laid dëbrls d'un seigneur naguère jeune et beau, Que le poison papal si fort ronge et contracte Qu'il semble un centenaire évadé du tombeau.
Or, que fit sa maltresse, et que devint sa mère? La première, on l'admet, point ne le reconnut. En le reconnaissant, la seconde mourut.
0 nuitt délaissement! vldct insomnie amërel L'art divin, l'amitié, toute belle chimère. De ses jours condamnés, désormais disparut.
Un moment il voulut, surmontant sa ruine, Pour troubler les plaisirs du Malheur inhumain. Faire comme aux grands jours de stoique doctrine, Donner à son poignard pour fourreau sa poitrine... Mais il né put. Trop faible était sa pauvre main. Pour ce geste tragique, il faut un bras romain. 4t.
D'orage en calme plat, de crise en somnolence, Dans un alternement d'orgueil et de remord Bientôt du pays sombre II atteignit l'abord ; n lui vint, sur les traits Touillés d'âpre souffrance. L'ébauche d'un sourire, en avisant la mort. En6n il s'endormit, toujours plein de silence.
J'estime superflu d'apprendre au genre humain Que te terrible voile, avant le lendemaid. Sur l'Image s'était replacé de lui-même; Et que, si quelque enrant, déliant l'anath^me, Voulait recommencer l'aventure suprême.
Du temple il chercherait vainement le chemin.
Lecteur, qui me surprends à parler d'an&thëme. Tu souris ; selon toi, j'en mérite un moi-même. Pour avoir de Schillor ainsi noyé le thème. Va, ne m'accuse pas d'avojr cru faire mieux ! l'ai voula seulement, triste, malade et vieux, D'un long rhythme bercer mon cœur sevré des cieui-
Et les sages disaient: — Qu'est-ce que la Naturel Quel sens ont-ils ces moto: créateur, créature? Est-il sûr, est-il faux, que la création Soit d'un être Éternel l'étemelle actionf
VELLÉITÉS PHILOSOPHIQUES. tS7
Qu'est-ce que llncréé, l'IiiBnlT Daasle rêve, Ces TutguraDts concepts nous égarent sans trêve. Qu'est-ce que le Destin, qu'est-^ïe que te Hasard T
Le Néant et le Vide ont-ils leup coin, leur partî
Cet Univers a-t-il une âmeï La Pensée
A tout degrË de vie est elle dispensée?
Ou bien du monde est-elle absente? Et Tbomme seul
Est-il pourvu d'un moi, qui s'éteint au linceul?
Sied-il que l'on admette, ou vaut-il mieux qu'on nie
Qu'il est dans le Cosmos un ordre, une harmonie?
Entre le Oui superbe et l'âpre A'on sur Dieu
Le Doute qni s'abstient, prend-il un bon milieu?
Ou bien faut-li, hélas I doutant même du doute.
Craindre encor ce milieu, l'estimer fausse route?
Sans penser, sans nier, sans croire, sans douter,
En pleine indifférence est-il mieux de rester?
Qu'est-ce que notre vie î A quoi sert-elle? En somme.
Est-ce UQ état de veiileî est-ce un morbide somme?
Qu'est-ce que la vertu, la raison, l'art, l'amour?
Doit-on les voir ouvrant à l'âme un divin jour,
L'Idéal? Ou plutêt faut-il qu'on ne les tienne
Que pour le complément d'une bonne hygiène?
LeBiejt, le Mai sonC-i!a7 Le Mal contre le Bien,
Ce duel Inénarrable, est-ce tout? n'est-ce rien?
Du Progrès social, ou de !a Décadence,
Lequel, exameu fait, possède Tévidence?
A quoi livrer notre âme? aux espoirs? aux regrets?
Mais ne peut-on nier décadence et progrès?
Ne peut-on supposer qae notre destinée
Sans lois, dans maint désordre est toujours entraînée?
Ou que l'humanité, sur son globe natal.
Se meut, ainsi que lui, dans un cercle fatal?
Son globe? Sait-on bien vraiment si c'est un globe?
Qu'est-ce qu'à l'inconnu la science dérobe?
Les bits qu'elle déclare, en ses arrêts hautains,
Consiatés, positifs, entièrement certains.
Quels en sont les trouveurs, les collecteurs liabllesT
Des bommes opérant avec leurs sens débiles.
Et D'augmentant ces sens qu'à l'aide d'iastruments,
Conçus et fabriqués d'après leurs errements.
Les savants. Il est vrai, dans leurs calculs sublimes.
Sont tous tombés d'accord, demeurant unanimes.
Si cela ne prouvait, — 0 désolation! —
Qu'upe conformité d'hallucination?
C'est ainsi qu'ils disaient, égrenant les formules Des sceptiques; vaguant parmi des crépuscules; Plongeant de tous cAtés maint regard anxieux. .. Cependant que le jour fuyait mystérieux, lia s'écriaient: «Lumière! oh! viens. Surgis, Lumiërelu Chose étrange! Ils semblaient prier... Vaine prière! Ce qui restait de jour de plus en plus baissait. Autour d'eux l'horizon partout se noircissait. Et, — comme dit un vers latin, riche de nombre, — Ils allaient à l'aveugle en pleine nuit, par l'ombre...
SONNET
Or, qu'est-ce que le VMI7 Le Vrai, c'est le malheur. Il souffle, et l'heur vaincu s'éteint, vaine apparence. Ses pourvoyeurs coustauts, le Désir, l'Espérance, Sous leur flamme, nous font mûrir pour la Douleurl
Le Vrai, c'est l'incertain, le Vrai, c'est l'ignorance, C'est le tâtonnement dans l'ombre et dans l'erreur;
Cest un concert de f€te avec un fond d'horreur. C'est le neutre, l'oubli, le froid, Tindlfférence.
C'est le pauvre — insulté jusque dans sa vertu. C'est — aux pieds des tyrans — l'homme libre abattu. C'est d'un amour trahi l'angoiase inexprimable.
C'est Peut-être. A quoi bon? Qu'importe f Je ne soi. Pourquoi? Comment t Où donc? Voilà, voilà le Vrai. Ah Ile VRAI n'est pas beau! Le VRAI n'est pas aimable!