‹ Poésies. Précedees d'une noticeChapitre 53 sur 93 · AU MARQUIS DE BRAZAIS · texte numérisé non relu

AU MARQUIS DE BRAZAIS

Qui? moi? moi de Phébus te dicter les leçons? Moi, dans l'ombre ignoré, moi que ses nourrisson» Pour émule aujourd'hui désavoùraient peut-èlre, Dans ce bel art des vers le n'ai point eu de maître;

II n'en est point, ami. Les poètes vantés,

Sans cesse avec transport lus, relus, médilés;

Les dieux, l'homme . le ciel . la nature sacré*

Sans cesse étudiée, admirée , adorée:

Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatants

A peine avais-je vu luire seize printemps ,

Aimant déjà la paix d'un studieux asile ,

Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille,

Ma voix humble à l'écart essayait des concerts;

Ma jeune lyre osait baibulicr des vers.

Déjà même Sapho des champs de Milylène

Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.

Déjà dans les hameaux , silencieux , rêveur,

Une source inquiète , un ombrage , une fleur.

Des filets d'Arachné l'ingénieuse trame ,

De doux ravissements venaient saisir mon âme.

Des voyageurs lointains auditeur empressé ,

Sur nos tableaux savants où le monde est trace ,

Je courais avec eux du couchant à l'aurore.

Fertile en songes vains que je chéris encore ,

J'allais partout, partout bientôt accoutumé;

Aimant tous les humains, de tout le monde aimé.

Les pilotes bretons me portaient à Surate,

Que dis-jc? dès ce temps mon cœur, mon jeune cœur

Commençait dans l'amour à sentir un vainqueur;

Il se troublait dès lors au souris d'une belle.

Qu'à sa pente première il est resté fidèle '

C'est là , c'est en aimant que pour louer ton choii

I,es Muses delles-mcme adouciront ta voix.

Du scm de notre amie, oh 1 combien notre lyre

Abonde à publier sa beauté, son empire.

Ses grâces, son amour de tant d'amour payé!

Vlais quoi ! pour être heureux faut-^il être envié?

Quand même auprès de loi les yeux de (a maUr<'s«e N'attireraient jamais les ondes du Permesse, Qu'importe? Penses-tu qu'il ait perdu ses jours Celui qui, se livrant à ses chères amours, Recueilli dans sa joie, eut pour toute science De jouir en secret, fut heureux en silence?

Qu'il est doux, au retour de la froide saison. Jusqu'au printemps nouveau regagnant la maisoii. De la voir devant vous accourir au passage, Ses cheveux en désordre épars sur son visage! Son oreille de loin a reconnu vos pas; Elle vole et s'écrie et tombe dans vos bras ; Et sur vous appuyée et respirant à peine, A son foyer secret loin des yeux vous entraîne. Là , mille questions qui vous coupent la voix , Doux reproches, baisers, se pressent à la fois. La table entre vous deux à la hâte est servie; L'œil humide de joie , au banquet elle oublie Et les mets et la table, et se nourrit en paix Du plaisir de vous voir, de contempler vos tiails. Sa bouche ne dit rien; mais ses yeux, mais son àine, Vous parlent, et bientôt des caresses de tlammc Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous. C'est là qu'elle s'informe avec un soin jaloux Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle Habitait la contrée où vous étiez loin d'elle.

Mais ne m'a-t-elle pas juré d'être infidèle?

Mais n'est-ce donc pas moi qu'elle a banni loin d'elle?

ÉLÉGIES. i(fii

Mais sa voix intrépide, et ses yeux, et son front, Ne se vantaient-iis pas de m'avoir fait affront? C'est donc pour essuj'er quelque nouvel outrage, Pour Taccabier moi-même et d'insulte et de rage ; La prier, la maudire, invoquer le cercueil, Que je retourne encor vers son funeste seuil , Errant dans cette nuit turbulente, orageuse, Moins que ce triste cœur noire et tumultueuse ?

Ce n'était pas ainsi que, sans crainte et sans bruit,

Jadis à la faveur d'une plus belle nuit.

Invisible, attendu par des baisers de flamme...

0 toi, jeune imprudent que séduit une femme.

Si ton cœur veut en croire un cœur trop agité,

Ne courbe point ta tête au joug de la beauté.

Ris plutôt de ses feux <yt méprise ses charmes.

Vois d'un œil sec et froid ses» soupirs et ses larmes.

Règne en tyran cruel ; aime à la voir souffrir ;

Laisse-la toute seule et transir et mourir.

Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles,

Son souris venimeux , ses caresses mortelles.

Ah ! si tu connaissais de quel art inouï

La perfide enivra ce cœur qu'elle a trahi !

De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en souvienne! ]

Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne !

Avait-elle bien pu vivre et ne m'aimer pas ?

Combien de fois, de joie expirante en mes bras.

Faible, exhalant à peine une voix amoureuse :

Il Ah! dieux! s'écriait-elle, ah ! que je suis heureuse!»

Combien de fois encor, d'une brûlante main

Pressant avec fureur ma tète sur son sein,

Ses cris me reprochaient des caresses paisibles ;

Mes baisers, à l'entendre, étaient froids , insensibles;

Le feu qui la brûlai' ne pouvait m'enflammer,

Et mon sexe cruel ne savait point aimer. Et moi, lier et confus de son inquiétude, Je faisais le procès à mon ingratitude : Je plaignais son amour, et j'accusais le mien; le haïssais mon cœur si peu digne du sien.

Je frissonne. Ah ! je sens que je nrapproche d'elle. Oui, je la vois, grands dieux! cette maison cruelli Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas. Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas. Mais elle n'avait point, sans pitié même feinte, Rassasié mon cœur et de fiel et d'absinthe. Ah ! d'affronts aujourd'hui je la veux accabler. De véritables pleurs de ses yeux vont couler. Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère, Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire Ce siloDce indulgent qui semble caresser, Qui pardonne et rassure, et plaint sans offenser. Oui, laissons le dépit et l'injure farouche : Allons, je veux entrer le rire sur la bouche, Le front calme et serein. Camille, je veux voir S'il est vrai que la paix soit toute en mou pouvoir. Prends courage, mon cœur : de douces espérances Ile disent qu'aujourd'hui finiront tes souffrances.

L'art des transports de l'âme est un faible interprète ; L'art ne fait que des vers ; le cœur seul est poète. Sous sa fécondité le génie opprimé A'e peut garder l'ouvrage en sa tête formé.

ÉLÉGIES. m

Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèlo

Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.

Son cœur dicte; il écrit. A ce maître divin

fl ne fait qu'obéir et que prêter sa main.

S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente,

Si la folâtre joie et la jeunesse ardente

Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs,

Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,

Brillants de la santé qui luit sur son visage,

Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.

Si , pauvre et généreux, son cœur vient de souffrir

Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir ;

Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère,

L'oublie en écoutant une amour étrangère ;

De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,

Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés.

Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes ,

Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes.

Toujours vrai, son discours souvent se contredit.

Comme il veut, il s'exprime ; il blâme , il applaudit.

Vainement la pensée est rapide et volage :

Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage.

Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant.

Il fixe le passé pour lui toujours présent.

Et sait, de se connaître ayant la, sage en>ie ,

Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.

lieste, reste avec nous , ô père des bons vins î Dieu propice , ô Bacchus ! toi dont les flots diviaa

Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore j Toi, devant qui Tamour s'enfuit et s'évapore, Comme de ce cristal aux mobiles éclairs Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.

Eh bien ! mes pas ont-ils refusé de vous suivre ? Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains, Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table; Viens , viens y consoler ton âme inconsolable.

Vous voyez , mes amis , si de ce noble soin

Mon cœur tranquille et libre avait aucun besoin.

Camille dans mon cœur ne trouve plus des armes,

Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes ;

Ma pensée est loin d'elle , et je n'en parie plus ;

Je crois la voir muette et le regard confus ,

Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine

Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne,

Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis ?

Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits.

Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent:

Que des verresplus grands dans nos mains se remplissento

Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés,

Sous le liège tenace encore emprisonnés?

Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie,

Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie,

Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux,

Ou la vigne foulée aux pressoirs de Citeaux.

Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille

Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile,

Parmi les entretiens, les jeux et les banquets,

Laisse couler sa vie et n^y pense jamais.

ÉLÉGIES. Ujr

Ali .' qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie

Feignent malaisément et le rire et la joie !

Je ne sais , mais partout je Tentends , je la voi ;

Son fantôme attrayant est partout devant moi ;

Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.

Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille ;

Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,

Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.

J'ai peur que , pour tromper ma haine et ma vengeance^

Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence.

Du moins il m'en souvient, quand autrefois auprès

De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,

Je portais à la hâte à ma bouche ravie

La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,

Ce nectar, de l'amour ministre insidieux.

Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.

Ma main courait saisir, de transport chatouillée ,

Sa tête noblement folâtre, échevclée.

Elle riait ; et moi, malgré ses bras jaloux.

J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux ;

J'avais soin de reprendre, utile stratagème !

Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même ;

Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,

Les cherchaient, les suivaient, et les étaient longtemps

Ah! je l'aimais alors ! Je l'aimerais encore, Si de tout conquérir la soif qui la dévore Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager, Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger. Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre. Si je ne l'abhorrais ! Ah ! qu'un cœur est à plaindre De s'être à son amour longtemps accoutumé, Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant ainaé I Pourauoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle?

414 ËLËGIES.

Mais ne me parlez plus , amis , de l'infidèle S

Que m'importe qu'un autre adore ses attraits,

Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets ;

Que tous deux en riant ils me nomment peut-étie ;

De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître ;

Qu'un autre ait ses baisers , son cœur ; qu'une autre maia

Poursuive lentement des bouquets sur son sein ?

Un autre ! Ah ! je ne puis en souffrir la pensée!

Riez, amis; nommez ma fureur insensée.

Vous n'aimez pas, et j'aime , et je brûle, et je pars

Me coucher sur sa porte, implorer ses regards;

Elle entendra mes cris, elle verra mes larmes ;

Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes,

Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,

Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.

0 nuit, nuit douloureuse! ô foi, tardive aurore, Viens-tu? vas-tu venir? es-tu bien loin encore? Ah! tantôt sur un flanc, puis sur l'autre, au hasard Je me tourne et m'agite, et ne peux nulle part Trouver que rinsomnie amère, impatiente, Qu'un malaise inquiet et qu'une fièvre ardente. Tu dors, belle Camille; et c'est toi, mon amour, Qui reliens ma paupière ouverte jusqu'au jour. Si tu l'avais voulu, dieux ! celle nuit cruelle Aurait pu s'écouler plus rapide et plus belle. Mon àme comme un songe autour de ton sommeil 'Voltige. En me Usant, demain à ton réveil

Tu verras , comme moi , si moa cœur est paisible.

J'ai soulevé, pour toi, sur ma couche pénible,

Ma lèle appesantie. Assis et plein de toi.

Le nocturne tlambeau qui luit auprès de moi

Me voit, en sons plaintifs et mêlés de caresses,

Verser sur le papier mon cœur et mes tendresses.

0 Camille, tu dors ! tes doux yeux sont fermés.

Ton haleine de rose aux soupirs embaumés

Entr'ouvre mollement tes deux lèvres vermeilles.

Mais, si je me trompais ! dieux ! ô dieux! si tu veilles !

Et, lorsque loin de toi j'endure le tourment

D'une insomnie amère, aux bras d'un autre amant,

Pour toi, de cette nuit qui s'échappe trop vite.

Une douce insomnie embellissait la fuite 1

Dieu d'oubli, viens fermer mes yeux. 0 dieu de paix! Sommeil, viens, fallût-il les fermer pour jamais. Un autre dans ses bras 1 ô douloureux outrage! Un autre I ô honte 1 ô mort 1 ô désespoir 1 ô rage l Malheureux insensé! pourquoi, pourquoi les dieux A juger la beauté formèrent-ils mes yeux ? .Pourquoi ce cœur est-il si facile aux blessures De ces regards féconds en douces impostures ? Une amante moins belle aime mieux, et du moins, Humble et timide à plaire, elle est pleine de soins; Elle est tendre; elle a peur de pleurer votre absence. Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance; Et son égale humeur, sa facile gaîté , L'habitude , à son front tiennent lieu de beauté. Mais celle qui partout fait conquête nouvelle , Celle qu'on ne voit pas sans dire : « Qu'elle est belle! i Insulte, en son triomphe, aux soupirs de l'amour. Souveraine au milieu d'une tremblante cour, Dans son léger caprice, inégale et soudaine,

ne ÉLÉGIES.

Tendre et douce aujourd'hui , demain froide et hautaine. Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements, Qu'est-ce alors qu'un de moins dans un peuple d'amauts? On brigue ses regards, elle s'aime, s'admire, Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.

xxni.

II n'est que d'être roi pour être heureux au mondy..

Bénis soient les décrets , ô Sagesse profonde !

Qui me voulus heureux et, prodigue envers moi.

M'as fait dans mon asile et mon maître et mon roi.

Mon Louvre est sous le toit, sur ma tête il s'abaisse,

De ses premiers regards l'orient le caresse.

Lit, sièges, table y sont portant de toutes parts

Livres, dessins, crayons, confusément épars.

Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.

Là, dans un calme pur, je médile en silence

Ce qu'un jour je veux être, et, seul à m'applaudir,

Je sème la moisson que je veux recueillir.

Là, je reviens toujours, et toujours les mains plclucs.

Amasser le butin de mes courses lointaines.

Soit qu'en un livre antique à loisir engagé.

Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé.

Soit plutôt que, passant et vallons et rivières,

J'aie au loin parcouru les terres étrangères.

D'un vaste champ de fleurs je lire un peu de miel.

Tout m'enrichit et tout m'appelle ; et chaque ciel

M'offrant quelque dépouille utile et précieuse,

Je remplis lentement ma ruche industrieuse.

Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne, Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne ; Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux s'unisse à la vapeur des vins délicieux. Hâtons-nous, l'heure fuit. Un jour inexorable, Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs» Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes, Respirent près de nous leur haleine de roses; Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux.

Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante^ Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? Nos cœurs en la voyant ne palpiteront plus.

C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile. De l'antique sagesse admirateur tranquille, Du mobile univers interrogeant la voix, J'irai de la nature étudier les lois : Par quelle main sur soi la terre suspenaue Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue; Quel Titan foudroyé respire avec effort Des cavernes d'Etna la ruine et la mort; ^^uel bras guide les cieux ; à quel ordre enchaînée Le soleil bienfaisant nous ramène l'année; Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger^ O'^el autre sur la mer conduit le passager,

IdS ÉLÉGIES.

Quand sa patrie absente et longtemps appelée Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée ; El quel , de Fabondance heureux avant-coureur. Arme d'un aiguillon la main du laboureur. Cependant jouissons; l'âge nous y convie. A.vant de la quitter, il faut user la vie : Le moment d'être sage est voisin du tombeau.

Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau, Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse. J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants, N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.

S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?

Quel mortel, inhabile à la félicité,

Regrettera jamais sa triste liberté.

Si jamais des amants il a connu les chaînes?

Leurs plaisirs sont bien doux , et douces sont leurs peines ;

S'ils n'ont point ces trésors que l'on nomme des biens ,

îîs ont les soins touchants, les secrets entreliens;

Des regards , des soupirs la voix tendre et divine ,

Et des mots caressants la mollesse enlantLie.

Auprès d'eus tout est beau , tout pour eux s'attendrit,

Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit.

Aréthuse serpente et plus pure et plus belle;

Une douleur plus tendre anime Philomèle.

Flore embaume les airs; ils n'ont que de beaux cieux.

Elégies. iiu

Aux plus ar'des bords Teuipé rit à leurs yeux. A leurs yeux tout est pur comme leur âme est pure, Leur asile est plus beau que toute la nature. La grotte, favorable à leurs embrassements , D'âge eu âge est un temple honoré des amants. 0 rives du Pénée ! antres, vallons, prairies, Lieux qu'Amour a peuplés d'antiques rêveries; Vous, bosquets d'Anio; vous, ombrages fleuris. Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes du Liris; Toi surtout, ô Vauclusc! ô retraite charmante 1 Oh I que j'aille y languir aux bras de mon amante; De baisers, de rameaux, de guirlandes lié. Oubliant tout le monde, et du monde oublié! Ah! que ceux qui, plaignant l'amoureuse souffrance, N'ont connu qu'une oisive et morue indifférence. En bonheur, en plaisir pensent m'avoir vaincu : Ils n'ont fait qu'exister, l'amant seul a vécu.

Souffre un moment encor; tout n'est que changement L'axe tourne, mon cœur; souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? L'hiver ne glace point tous les mois de l'année. L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux ; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va , par des pentes fleuries, S étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que , d'écucils et de vagues pressé. Pour mieux goûter le calme il faut avoir passé,

Des pénibles détroits d'une vie orageuse,

Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.

La Fortune arrivant à pas inattendus

Frappe , et jette en vos mains mille dons imprévus :

On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage

N'a mis le pied. Mais quoi ! son opulent passage .

Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil,

Viendra , sans que j'y pense , enrichir mon révelL

Toi qu'aidé de l'aimant plus sûr que les éloiles,

Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles;

Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant,

De diamant, d'azur, d'émeraudes ardent.

Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde,

Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde.

Brillante déité! tes riches favoris

Te fatiguent sans cesse et de vœux et de cris :

Peu contente le pauvre. 0 belle souveraine !

Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne,

Sur les bords où , malgré ses rides , ses revers ,

Belle encor l'Italie attire l'univers,

Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille!

C'est là que mes désirs m'ont promis un asile;

C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs

Éteindra les douleurs et les sables brûlants.

Là j'irai t'oublier, rire de ton absence;

Là, dans un air plus pur respirer en silence,

Et nonchalant du terme où finiront mes jours,

Va santé j le repos, les arts et les amours.

xxvn.

Non, je ne l'aime plus; un autre la possède. On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède. De ses caprices vains je ne veux plus souffrir : Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir/ \llez, Muses, partez. Votre art m'est inutile; Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien. Allez, Muses, partez , si vous n'y pouvez rien.

Voilà donc comme on aime 1 On vous tient , vous caresse^

Sur les lèvres toujours on a quelque promesse :

Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis.

Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.

— Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville;

Ignorés et contents, un silence tranquille

Ke montrera qu'au ciel notre asile écarté.

Là son âme viendra m'aimer en liberté.

Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse ,

Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,

Jamais d'un œil mortel un regard indiscret

N'osera la connaître et savoir son secret.

Seul je vivrai pour elle , et mon âme empressée

Épira ses désirs, ses besoins, sa pensée.

C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux

Sur sa tète le soir assemblerai les nœuds.

Par moi de ses atours à loisir dépouillée ,

Chaque jour par mes mains la plume amoncelée

La recevra charmante , et mon heureux amour

Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour.

Sa table par mes mains ser^ prête et choisie, L'eau pure de ma main lui sera l'ambroisie. Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment, Son esclave fidèle et son fidèle amant. — Tels étaient mes projets qu'insensés et volages Le vent a dissipés parmi de vains nuages !

Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs, On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t'ai dit : « Garde d'être inconstante, Le monde entier déteste une parjure amante. Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. » 0 honte ! A deux genoux j'exprimais ces alarmes ; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes. Tu me priais alors de cesser de pleurer : En foule tes serments venaient me rassurer. Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles * Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi, Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi? Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire. Tu pleurais même; et moi , lent à me défier. J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgré toi séchées; Et je baisais ce lin qui les avait touchées. Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis. Mille fois Ta louange a monté ma lyre avec m» f"^. Je voudrais que Vulcain, et l'onde (>«* wut s'oublie, Eût consumé ces vers témoins de ma folie. La même lyre encor pourrait bien me venger. Perfide ! Mais , non , non , il faut n'y plus songer. Quoi ! toujours un soupir vers elle me ramène I

Alloas. Haïssons-la , puisqu'elle veut ma haine. Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus ! N'ai -je pas dit assez que je ne Taimais plus?

Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prèle?

Et la belle Amélie est aussi de la fête;

Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs,

Et dont la danse molle aiguillonne aux plnisirs?

Et sa sœur aux accents de la voix la plus rare

Unira, dites-vous, les sous de la guitare?

Et nous aurons Julie, au rire élincelant,

Au sein plus que l'albâtre et solide et brillant?

Certe , en pareille fête autrefois je l'ai vue ,

Ses longs cheveux épars, courante, demi-nuo :

En ses brillantes nuits Cithéron n'a jamais

Vu ménade plus belle errer dans ses forêts.

J'y consens. Avec vous je suis prêt à m'y rendre.

Allons. Mais si Camille , ô dieux 1 vient à rapproiidie'

Quel orage suivra ce banquet tant vante ,

S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté I

Oh ! vous ne savez pas jusqu'où va son empire.

Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire;

Ou si , près d'une belle assis en un repas,

Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas.

Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure ;

Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure.

i< Chacun pour cette belle avait vu mes égards.

Je lui parlais des yeux , je cherchais ses regarJ^. »

Et puis despleurs! des pleurs... que Memnonsur sa cendre

A sa mère immortelle en a moins fait répandre.

Que dis-je? sa vengeance ose en venir aux coups;

Elle me frappe. Et moi, je feins , dans mon courroux,

De la frapper aussi, mais d'une main légère,

Et je baise sa main impuissante et colère ;

Car ses bras ne sont forts qu'aux amoureux exploits.

La fureur ne peut même aigrir sa douce voix.

Ah! je l'aime bien mieux injuste qu'indolente.

Sa colère me plaît et décèle une amante.

Si j'ai peur de la perdre, elle tremble à son tour;

Et la crainte inquiète est fille de l'amour.

L'assurance tranquille est d'un cœur insensible...

Loin ! à mes ennemis une amante paisible ;

Moi, je hais le repos. Quel que soit mon effroi

De voir de si beaux yeux irrités contre moi,

Je me plais à nourrir de communes alarmes.

Je veux pleurer moi-même , ou voir couler ses larmes,

Accuser un outrage ou calmer un soupçon ,

Et toujours pardonner en demandant pardon.

Mais quels éclats, amis? C'est la voix de Julie: Entrons. 0 quelle nuit! joie, ivresse, folie! Que de seins envahis et mollement pressés! Malgré de vains efforts que d'appas caressés ! Que de charmes divins forcés dans leur retraite! Il faut que de la Seine , au cri de notre fête , Le flot résonne au loin, de nos jeux égayé, Et qu'en son lit voisin le marchand éveillé, Écoutant nos plaisirs d'une oreille jalouse, Redouble ses baisers à sa trop jeuae épouse.

De l'art de Pyrgotcle olcve ingénieux ,

Dont , à l'aide du (our, le fer industrieux

Aux veines des cailloux du Ganfje ou de Syrie

Sait conGer les traits de la jeune Marie,

Grave sur raméthyste ou l'onyx étoile

Ce que d'elle aujourd'hui les dieux m'ont révélé.

Souvent, lorsqu'aux transports mon àme s'abandonne, L'harmonieux démon descend et m'environne, Chante; et ses ailes d'or, ajjitant mes cheveux, Rafraîchissent mon front qui bouillonne de feui. II m'a dit ta naissance, ô jeune Florentine! C'est vous, nymphes d'Arno, qui des bras de Luoiir Vîntes la recueillir, et vos riants berceaux L'endormirent au bruit de l'onde et des roseaux; Et Phébus, du Cancer hôte ardent et rapide, Ne pouvait point la voir, dans celle grotte humide , -Sous "des piliers de nacre entourés de jasmin, Reposer sur un lit de pervenche et de thym. ' Abandonnant les fleurs, de sonores abeilles Vinrent en bourdonnant sur ses lèvres vermeilles S'asseoir et déposer ce miel deux et flatteur Qui coule avec sa voix et pénétre le cœur. Reine aux yeux éclatants, la belle Poésie Lui sourit et trempa sa bouche d'à mbroisie,

IIG ELEGIES.

Arma ses faibles mains des fertiles pinceaux Qui font vivre la toile en magiques tableaux, Et mit dans ses regards ce feu, celle âme pure Qui sait voir la beauté, iille de la nature. Une lyre aux sept voix lui faisait écouter Les sons que Pausilippe est fier de répéter. Et les douces Vertus et les Grâces décentes, Les bras entrelacés, autour d'elle dansantes. Veillaient sur son sommeil , et surent la cacher A Vénus, à l'Amour, qui brûlaient d'approcher ; Et puis au lieu de lait, pour nourrir son enfance, Mêlèrent la candeur, la gaîlé, l'indulgence, La bienveillance amie au sourire ingénu, Et le talent modeste à soi seul inconnu ; El la sainte fierté que nul revers n'opprime, La paix, la conscience ignorante du crime, La simplicité chaste aux regards caressants. Près de qui les pervers deviendraient innocents.

Artiste, pour l'honneur de Ion durable ouvrage, Graves-y tous ces dons brillants sur son visage. Grave, si tu le peux, son âme et ses discours, Sa voix, lien puissant d'où dépendent nos jours; Les jours de ses amis, troupe heureuse cl fidèle, Qui vivent tous pour elle , et qui mourraient pour elle. De \a seule beauté le flambeau passager Allume dans les sens un feu prompt et léger; Mais les douces Vertus et les Grâces décentes N'inspirent aux cœurs purs que des flammes constantes.

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