‹ Poésies. Précedees d'une noticeChapitre 54 sur 93 · A DE PANGE AÎNÉ · texte numérisé non relu

A DE PANGE AÎNÉ

De Pange , ami chéri, jeune homme heureux et sage,

Parle , de ce matin dis-moi quel est iouvrage.

Du vertueux bonheur montres-tu les chemins

A ce frère naissant dont j'ai vu que tes mains

Aiment à cultiver la charmante espérance?

Ou bien vas-tu cherchant dans l'ombre et le silence,

Seul , quel encens le Gange aux flots religieux

Yit les premiers humains brûler aux pieds des dieux?

Ou comment dans sa route, avec force tracée,

Descartes n'a point su contenir sa pensée?

Consumant ma jeunesse en un loisir plus vain

Seul , animé du feu que nous nommons divin ,

Qui pour moi chaque jour ne luit qu'avec l'aurore,

Je rêve assis au bord de celle onde sonore

Qu'au penchant d'Hélicon. pour arroser ses bois,

Le quadrupède ailé fit jaillir autrefois,

A nos festins d'hier un souvenir fidèle

Reporte mes souhaits, me flatte, me rappelle

Tes pensers, tes discours, et quelquefois les miens;

L'amicale douceur de tes chers entretiens ,

Ton honnête candeur, ta modeste science ,

De ton cœur presque enfant la mûre expérience.

Poursuis : dans ce bel âge où , faibles nourrissons ,

Nous répétons à peine un maître et ses leçons,

Il est beau dans les soins d'un solitaire asile

(Uême dans tes amours, doux, aimable, tranquille)

De savoir loin des yeux, sans faste, sans fierté, Sage pour soi, content, chercher la vérité. Va , poursuis ta carrière , et sois toujours le même; Sois heureux , et surtout aime un ami qui f aime. Ris de son cœur débile aux désirs condamné , De l'étude aux amours sans cesse promené , Qui, toujours approuvant ce dont il fuit l'usage , Aimera la sagesse, et ne sera point sage.

A LE BRUN

Mânes de Callimaque , ombre de Philélas , Dans vos saintes forêts daignez guider mes pas. J'ose, nouveau pontife, aux antres du Permesse, Mêler des chants français dans les chœurs de la Grèt<; Dites en quel vallon vos écrits médités Soumirent à vos vœux les plus rares beautés. Qu'aisément à ce prix un jeune cœur s'embrase! Je n'ai point pour la gloire inquiété Pégase. L'obscurité tranquille est plus chère à mes yeux Que de ses favoris l'éclat laborieux.

Peut-être, n'écoulant qu'une jeune manie, J'eusse aux rayons d'Homère allumé mon génie, Et, d'un essor nouveau jusqu'à lui m'élevant. Volé de bouche en bouche heureux et triomphanl. Mais la tendre Élégie et sa grâce touchante M'ont séduit : l'Élégie à la voix gémissante,

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars;

Belle, levant au ciel ses humides regards,

Sur un axe brillant c'est moi qui la promène

Parmi tous ces palais dont s'enrichit la Seine ;

Le peuple des Amours y marche auprès de nous ;

La lyre est dans leurs mains. Cortège aimable et doux^

Qu'aux fêtes de la Grèce enleva l'Italie !

Et ma fîère Camille est la sœur de Délie.

L'Élégie, ô Le Brun! renaît dans nos chansons^

Et les Muses pour elle ont amolli nos sons.

.\vant que leur projet, qui fut bientôt le nôtre,

Pour devenir amis nous offrît l'un à l'autre,

Elle avait ton amour comme elle avait le mien ;

Elle allait de ta lyre implorer le soutien.

Pour montrer dans Paris sa langueur séduisante.

Elle implorait aussi ma lyre complaisante.

Femme, et pleine d'attraits, et fille de Vénus,

Elle avait deux amants l'un à l'autre inconnus.

J'ai vu qu'à ses faveurs la part est la plus belle;

Et pourtant je me plais à lui rester fidèle,

A voir mon vers au rire, aux pleurs abandonné,

De rose ou de cyprès par elle coui'onné.

Par la lyre attendris , les rochers du Riphée

Se pressaient, nous dit-on, sur les traces d'Orphée.

Des murs fils de la lyre ont gardé les Thébains;

Arion à la lyre a dû de longs destins.

Je lui dois des plaisirs : j'ai vu plus d'une belle,

A mes accents émue, accuser l'infidèle

Qui me faisait pleurer et dont j'étais trahi,

Et souhaiter l'amour de qui le sent ainsi.

Mais , dieux! que de plaisir quand, muette , immobile,

Mes chants font soupirer ma naïve Camille;

Quand mon vers, tour à tour humble, doux, outrageant.

Éveille sur sa bouche ua sourire mdulgcot;

[juand ma voix altérée enllammant son visage, Son baiser vole et vient l'arrcter au passage! Dh! je ne quitte plus ces bosquets enchanteur» dh rêva mon TibuUe aux soupirs séducteurs, Où le feuillage encor dit Corinne charmante, Où Cynthie est écrite en l'écorce odorante , Où les sentiers français ne me conduisaient pas, Où mes pas de Le Brun ont rencontré les pas.

Ainsi, que mes écrits, enfants de ma jeunesse. Soient un code d'amour, de plaisir, de tendresse ; Que partout de Vénus ils dispersent les traits; Que ma voix , que mon âme y vivent à jamais ; Qu'une jeune beauté, sur la plume et la soie, Attendant le mortel qui fait toute sa joie, S'amuse à mes chansons, y médite à loisir Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir. Qu'à bien aimer tous deux mes chansons les excitent; Quils s'adressent mes vers, qu'ensemble ils les récitent : Lassés de leurs plaisirs, qu'aux feux de mes pinceaux Ils s'animent encore à des plaisirs nouveaux; Qu'au matin sur sa couche , à me lire empressçe , Lise du cloître austère éloigne sa pensée; Chaque bruit qu'elle entend, que sa tremblante main Me glisse dans ses draps et tout près de son sein ; Qu'un jeune homme, agité d'une flamme inconnue, S'écrie aux doux tableaux de ma muse ingénue : « Ce poëte amoureux, qui me connaît si bien. Quand il a peint son cœur, avait lu dans le mien, •

Elégies. isj

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