‹ Poésies. Précedees d'une noticeChapitre 55 sur 93 · A DE PANGE AÎNÉ · texte numérisé non relu

A DE PANGE AÎNÉ

De Pange, le morlcl dont l'âme est innocente, Dont la \ie est paisible et de crimes exempte, K'a besoin ni du fer qui veille autour des rois , Ni des traits dont le Scythe a rempli son carquois, Ni du plomb que l'airain vomit avec la tlamme. Incapable de nuire , il ne voit dans son âme Nulle raison de crainte, et loin de s'alarmer, Confiant, il se livre aux délices d'aimer. 0 de Pange ! ami sage , est bien fou qui s'ennuie. Si les destins deux fois nous permettaient la vie. L'une pour les travaux et les soins vigilants, L'autre pour les amours, les plaisirs nonchalants, On irait d'une vie âpre et laborieuse Vers l'autre vie au moins pure et voluptueuse. Mais si nous ne vivons , ne mourons qu'une fois , Eh I pourquoi , malheureux , sous de bizarres lois Tourmenter cette vie et la perdre sans cesse, Haletants vers le gain, les honneurs, la richesse; Oubhant que le sort, immuable en son cours, Nous fît des jours mortels, et combien peu de jouis? Sans les dons de Vénus , quelle serait la vie ? Dès l'instant où Vénus me doit être ravie, Que je meure. Sans elle ici-bas rien n'est doux :

Humains , nous ressemblons aux feuilles d'un oiiibra[;f

Dont au faîle des cieux le soleil remonté

Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de Télé.

Mais l'hiver, accourant dun vol sombre el rapide,

Nous sèche, nous ilélrit, et son souffle homicide

Secoue et fait voler, dispersés dans les vents ,

Tous ces feuillages morts qui font place aux vivants.

La Parque, sur nos pas , fait courir devant elle

Midi, le soir, la nuit, et la nuit élernellc;

Et par grâce, à nos yeux qu'attend le long sommeil,

Laisse voir au matin un regard du soleil.

Quand cette heure s'enfuit, de nos regrets suivie,

La mort est désirable , et vaut mieux que la vie.

0 jeunesse rapide! ô songe d'un moment!

Puis l'infirme vieillesse, arrivant tristement,

Presse d'un malheureux la tète chancelante,

Courbe sur un bâton sa démarche tremblante,

Lui couvre d'un nuage et les yeux et l'esprit,

Et de soucis cuisants l'enveloppe et l'aigrit :

C'est son bien dissipé, c'est son fils, c'est sa femme,

Ou les douleurs du corps, si pesantes à l'âme;

Ou mille autres ennuis. Car, hélas! nul mortel

>'e vit exempt de maux sous la voûte du ciel.

Oh! quel présent funeste eut l'époux de i'Aurore,

De vieillir chaque jour, et de vieillir encore.

Sans espoir d'échapper à l'immortalité!

Jeune, son front plaisait. Mais quoi ! toute beauté

Se flétrit sous les doigts de l'aride vieillesse.

Sur le front du vieillard habite la tristesse;

Il se tourmcnle, il pleure, il veut que vous pleuries.

Ses yeux par un beau jour ne sont plus égayés.

i/ombre épaisse et touffue , et les prés et Zéphire

Ne lui disent plus rien, ne le font plus sourire.

La troupe des enfants, en l'écoutant venir,

ÉLÉGIES. tz3

Le fuit comme ennemi de leur jeune plaisir* El s'il aime , en tous lieux sa faiblesse exposée Sert aux jeunes beautés de fable et de risée.

xxxin.

A LE BRUN

Qu'un autre soit jaloux d'illustrer sa mémoire;

Moi, j'ai besoin d'aimer : qu'ai-je besoin de gloire,

S'il^ faut, pour obtenir ses regards complaisants,

A l'ennui de l'étude immoler mes beaux ans;

S'il faut, toujours errant, sans lien, sans maîtresse,

Etouffer dans mon cœur la voix de la jeunesse

Et sur un lit oisif, consumé de langueur,

D'une nuit solitaire accuser la longueur?

aux sommets où Phébus a choisi sa retraite,

Enfant, je n'allai point me réveiller poëte;

Mon cœur, loin du Permesse , a connu dans tm jour

Les feux de Calliope et les feux de l'amour.

L'amour seul dans mon âme a créé le génie •

L'amour est seul arbitre et seul dieu de ma vie;

En faveur de l'amour quelquefois Apollon

Jusqu'à moi volera de son double vallon.

Mais que tous deux alors ils donnent à ma bouche

Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche ;

Celte voix qui dispose à ne refuser rien ,

Cette voix des amants le plus tendre îien.

Puisse un coup d'oeil flaUeur, provoquant mon hommage,

A ma langue incerlaine inspirpr du courage!

Sans dédain , sans courroux , puissé-je être écoulé I

Puisse un vers caressant séduire la beauté!

Et si je puis encore, amoureux de sa chaîne,

Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine;

Si je puis par mes sons touchants et gracieux

Aller grossir un jour ce peuple harmonieux

De cygnes dont Vénus égayé ses rivages

Et se plaît à parer les eaux de ses bocages,

Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l'air

Mes yeux verront planer Toiscau de Jupiter.

Sans doute, heureux celui qu'une palme certaine

Attend victorieux dans l'une et l'autre arène;

Qui, tour à tour convive et de Gnide et des cieux,

Des bras d'une maîtresse enlevé chez les dieux ,

Ivre de voluplé, s'enivre encor de gloire,

Et qui , cher à Vénus et cher à la victoire ,

Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos ,

Soupire l'élégie et chante îcs héros.

Mais qui sut à ce point, sous un astre propice.

Vaincre du ciel jaloux l'inflexible avarice?

Qui put voir en naissant, par un accord nouveau,

Tous les dieux à la fois sourire à son berceau?

Un seul a pu franchir cette double carrière :

C'est celui qui bientôt, loin des yeux du vulgaire,

Va graver sa mémoire aux fastes d'Hélicon ,

Digne de la nature et digne de Buffon.

Fortunée Agrigente , et toi, reine orgueilleuse,

Rome, à tous les combats toujours victorieuse.

Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus.

Par l'ombre d'Empédocle étions-nous donc vaincus?

Lucrèce auiiiit pu seul, aux flambeaux d'Epicurc,

i::l£gies. iss

Dans ses temples secrets surprendre la nature? La nature aujourd'hui de ses propres crayons Vient d'armer une main qu'éclairent ses rayons. C'est toi qu'elle a choisi ; toi , par qui l'Hippocrène Mêle encore son onde à l'onde de la Seine; Toi , par qui la Tamise et le Tibre en courroux Lui porteront encor des hommages jaloux; Toi , qui la vis couler plus lente et plus facile Quand ta bouche animait la flûte de Sicile; Toi, quand l'amour trahi te fit verser des pleurs, Qui l'entendis gémir et pleurer tes douleurs*. Malherbe trçssaillit au delà du Ténare A te voir agiter les rênes de Pindare; Aux accents de Tyrtée enflammant nos guerriers, Ta voix fît dans nos camps renaître les lauriers. Les tyrans ont pâli quand la main courroucée Écrasa leur Thémis sous les foudres d'Alcée'**. D'autres tyrans encor, les méchants et les sots, Ont fui devant Horace armé de tes bons mots***; Et maintenant, assis dans le centre du monde, Le front environné d'une clarté profonde, Tu perces les remparts que t'opposent les cieux, El l'univers entier tourne devant tes yeux. Les fleuves et les mers, les vents fl\e tonnerre, Tout ce qui peuple lair, et Téthys, et la terre, A ta voix accouru, s'offrant de toutes parts, Rend compte de soi-même et s'ouvre à tes regards. De l'erreur vainement les antiques prestiges Voudraient de la nature étouffer les vestiges; Ta main les suit partout, et sur le diamant Us vivront, de ta gloire éternel monument

* Voir Le Brun, 1. III, od. ix.

•* Ibia. 1. V, od. XV.

*** Ibid. 1. I, épit. I.

Mais toi-même , Le Brun , que l'amour d'Uranic Huide à fous les sentiers d'où la mort est bannie; Qui , roi sur l'Hélicon, de tous ses conquérants Réunis dans ta main les sceptres différents; loi-même, quels succès, dis-moi, quelle victoire Chatouille mieux ton cœur du plaisir de la gloire? Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour Admirent tes regards qui fixent l'œil du jour? Qu'aux rayons dont l'éclat ceint ta tête brillante Ils suivent dans les airs ta route étincelante, Animent de leurs cris ton vol audacieux, Et d'un œil étonné le perdent dans les cieux; Ou lorsque, de l'amour interprète fidèle, . Ta naïve Érato fait sourire une belle; Que son âme se peint dans ses regards touchants, Et vole sur sa bouche au-devant de tes chants; Qu'elle interrompt ta voix, et d'une voix timide S'informe de Fanny , d'Églé, d'Adélaïde, Et. vantant les honneurs qui suivent les chansons. Leur envie un amant qui fait vivre leurs noms?

Hier, en te quittant, enivré de tes charmes,

Belle Daphné, vers moi, tenant en main des armes»;

Une troupe d'enfants courut de toutes parts :

Ils portaient des flambeaux, des chaînes et des dards.

Leurs dards m'ont pénétré jusques au fond de l'âme ,

Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme,

Leurs chaînes m'ont saisi. D'une cruelle voix:

« Aimeras-tu Daphné? criai^ul-ils à la fois,

L'aimeras-tu toujours? » Troupe auguste et supréinOp Ah! vous le savez trop, dieux enfants, si je l'aime. Mais qu'avez-vous besoin de chaînes et de traits? Je n'ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprêts? Sa beauté pouvait tout; mon âme sans défense N'a point contre ses yeux cherché de résistance. Oui , je brûle ; ô Daphné 1 laisse-moi du repos. Je brûle ; oh ! de mon cœur éloigne ces (lambeaux. Ah! plutôt que souffrir ces douleurs insensées, Combien j'aimerais mieux sur les Alpes glacées Etre une pierre aride , ou dans le sein des mers Un roc battu des vents, battu des flots amers I 0 terre ! ô mer ! je brûle. Un poison moins rapide Sut venger le centaure et consumer Alcide. Tel que le faon blessé fuit, court, mais dans son liane Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang; Ainsi là, dans mon cœur, errant à l'aventure. Je porte cette belle , auteur de ma blessure. Marne, Seine, Apollon n'est plus dans vos forêts, Je ne le trouve plus dans vos antres secrets. Ah ! si je vais encor rêver sous vos ombrages , Ce n'est plus que d'amour. Du sein de vos feuillages, Daphné, fantôme aimé, m'environne, me suit De bocage en bocage , et m'attire et me fuit. Si dans mes tristes murs je me cherche un asile, Hélas! contre l'amour en est-il un tranquille? Si de livres, d'écrits, de sphères, de beaux-arts, Contre elle, contre lui je me fais des remparts, A l'aspect de l'amour une terreur subite Met bientôt les beaux-arts elles Muses en fuite. Taciturne, mon front appuyé sur ma main. D'elle seule occupé, mes jours coulent en vain. Si j'écris, son nom seul est tombé de ma plume; Si je prends au hasard quelque docte volume,

Encor ce nom chéri , ce nom délicieux , Parfont, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux. Je lui parle toujours, toujours je l'envisage; Daphné, toujours Daphné , toujours sa belle image Erre dans mon cerveau, m'assiège, me poursuit, M'inquiète le jour, me tounncnlc la nuit. Adieu donc vains succès , studieuses chimères , Et beaux-arts tant aimés, Muses jadis si chères; Malgré moi mes penscrs ont un objet plus doux, Ils sont tous à Daphné, je n'en ai plus pour vous. Que ne puis-je à mon tour, ah ! que ne puis-je croire Que loin d'elle toujours j'occupe sa mémoire I

0 nécessité dure! ô pesant esclavage I 0 sort ! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge , Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs, Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs!

Souvent, las d'être esclave et de boire la lie

De ce calice amer que l'on nomme la vie,

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté.

Je regarde la tombe, asile souhaité;

Je souris à la mort volontaire et prochaine;

Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne;

Le fer libérateur qui percerait mon sein

Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main ;

El puis mon cœur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse:

Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,

Mes écrits imparfaits; car, à ses propres youx, L'homme sait se cacher d'un voile spécieux, A quelque noir dcsHn qu'elle soit asservie, D'une circinte invincible il embrasse la vie, Et va chercher bien loin , plutôt que de mourir. Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. H a souffert , il souffre : aveugle d'espérance , 11 se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

XXXYl.

Allons, l'heure est venue, allons trouver Camille. Elle me suit partout. Je dormais, seul, tranquille; Un songe me l'amène, et mon sommeil s'enfuit. Je la voyais en songe au milieu de la nuit; Elle allait me cherchant sur sa couche fidèle Et me tendait les bras et m'appelait près d'elle. Les songes ne sont point capricieux et vains; Ils ne vont point tromper les esprits des humaijis. De l'Olympe souvent un songe est la réponse. Dans tous ceux des amants la vérité s'annonce. Quel air suave et frais! le beau ciel ! le beau jour* Les dieux me le gardaient; il est fait pour l'amour.

Quel charme de trouver la beauté paresseuse, De venir visiter sa couche matineuse, De venir la surprendre au moment que ses yeux S'efforcent de s'ouvrir à la clarlé des cieux;

Douce dans son éclat, el fraîche et reposée, Semblable aux autres fleurs, filles de la rosée. Oh! quand j'arriverai, si, livrée au repos. Ses yeux n'ont point encor secoué les pavots, Oh ! je me glisserai vers la plume indolente, Doucement, pas à pas,, et ma main caressante Et mes fougueux transports feront à son sommeil Succéder un subit, mais un charmant réveil; Elle reconnaîtra le mortel qui l'adore, Et mes baisers longtemps empêcheront encore Sur ses yeux, sur sa bouche, empressés de courir, Sa bouche de se plaindre et ses yeux de s'ouvrir.

Mais j'entrevois enfin sa porte souhaitée.

Que de bruit I que de chars ! quelle foule agitée !

Tous vont revoir leurs biens > leurs chimères , leur or ;

Et moi, tout mon bonheur, Camille , mon trésor.

Hier, quand malgré moi je quittai son asile,

Elle m'a dit : « Pourquoi t'éloigner de Camille?

Tu sais bien que je meurs si tu n'es près de moi. »

Ma Camille, je viens, j'accours, je suis chez toi.

Le gardien de tes murs , ce vieillard qui m'admire ,

M'a vu passer le seuil et s'est mis à sourire.

Bon ! j'ai su (les amants sont guidés par les dieux)

Monter sans nul obstacle et j'ai fui tous les yeux.

Ah! que vois-je?... Pourquoi ma porte accoutumée, Celle porte secrète, esl-elle donc fermée? Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moi. L'on ne vient pas. Ciel ! elle n'est point seule ! Ou murmure tout bas. Ah ! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble. On se hàle; l'on court; on vient enfiu ; je tremble. Qu'est-ce donc? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais ? Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits?

tLECIES. 141

Pourquoi celle terreur dont vous semblez frappée ?

D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée ?

J'ai cru , prêtant l'oreille, ouïr entre vous deux

Des murmures secrets, des pas tumultueux.

Pourquoi celle rougeur, celte pâleur subite ?

Perfide! un autre amant?... Ciel! elle a pris îa fiiite

Ah ! dieux! je suis trahi. Mais je prétends savoir...

Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez ! mais fol espoir!

La digne confidente auprès de sa maîtresse

Lui travaille à loisir quelque subtile adresse,

Quelque discours profond et de raisons pourvu ,

Par qui ce que j'ai vu , je ne l'aurai point vu.

Dieux! comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide ^^

S'asseyant, effrontée à la fois et timide.

Voulant hâter l'effort de ses pas languissants,

Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissants,

Abattue, et sa voix altérée, incertaine.

Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine,

Ses cheveux en désordre et rajustés en vain ,

Et son haleine encore agitée, et son sein...

Des caresses de feu sur son sein imprimées,

El de baisers récents ses lèvres enllammées,

J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit.

Sans même oser répondre, interdite, elle fuit,

Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge;

Et moi , comme abusé des promesses d'un songe »

Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité.

Plein d'amour et de joie, et de tranc^uillitô i

442 ÉLCGÏEK.

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