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AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE

Amis, couple chéri, cœurs formés pour le mien, Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien. L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue; Mais cette liberté sera bientôt perdue.

Je méconnais. Toujours je suis libre et je sers;

4Î8 ÉLÉ-CIES.

Etre libre pour moi n'est que changer de fers. Autant que l'univers a de beautés brillantes, Autant il a d'objets de mes flammes errantes. Mes amis, sais-je voir d'un œil indifférent Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant. Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse, Ou d'un luxe poli la savante richesse?

Sais-je persuader à mes rêves flatteurs Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs? Qu'une bouche où la rose , où le baiser respire , Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire? Que sous les beaux contours d'un sein délicieux Peut habiter un cœur faux, parjure, odieux? Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule, Dupe de mes regards, à mes désirs crédule. Elles trouvent mon cœur toujours prêt à s'ouvrir. Toujours trahi, toujours je me laisse trahir. Je leur crois des vertus dès que je les vois belles. Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles! Relevé d'une chute, une chute m'attend; De Charybde à Scylla toujours vague et flottant. Et toujours loin du bord jouet de quelque orage, Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.

Ah ! je voudrais jamais n'avoir reçu le jour Dans ces vaincs cités que tourmente l'amour, Où les jeunes beautés, par une longue étude, Font un art des serments et de l'ingratitude. Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs. Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles. Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles! Oh ! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté Où trois pâtres héros ont à la liberté

Rendu tous leurs neveux et l'Helvélie entière!

Faible, dormant encor sur le sein de ma mère,

Ohl que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux,

Ces fleuves , ces torrents , qui , de leurs froids berceaux,

Viennent du bel Assly nourrir les doux ombrages.'

\ssly! frais Elysée ! honneur des pâturages!

Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé,

Où l'Ar roule un or pur en son onde semé.

Là je verrais, assis dans ma grotte profonde,

La génisse traînant sa mamelle féconde,

Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent,

A pas lents agiter sa cloche au son d'argent,

Promener près des eaux sa tète nonchalante,

Ou de son large flanc presser l'herbe odorante.

Le soir, lorsque plus loin s'élend l'ombre des monts.

Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds,

Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes,

Cet air que d'Appenzcl répèlent les montagnes.

Si septembre, cédant au long mois qui le suit.

Marquait de froids zéphyrs l'approche de la nuit,

Dans ses flancs colorés une luisante argile

Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille.

Ou , brûlant sur la cendre à la fuite du jour,

Un mélèze odorant attendrait mon retour.

Une rustique épouse et soigneuse et zélée ,

Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée

Les fureurs du soleil n'osent les outrager).

M'offrirait le doux miel , les fruits de mon verger.

Le lait enfant des sels de ma prairie humide,

Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide.

En un globe fondant sous ses mains épaissi,

En disque savoureux à la longue durci;

El cependant sa voix simple et douce et légère

Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.

\Kn ËLÉGIES.

Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné

Ce repos à mes jours ne fut point destiné.

J'irai : je veux encor visiter ce rivage.

Je veux, accompagné de ma muse sauvage,

Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds.

Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons,

Et d'Arve aux tlots impurs la nymphe injurieuse.

le vole, je parcours la cime harmonieuse

Où souvent de leurs cieux les anges descendus,

En des nuages d'or mollement suspendus,

Emplissent l'air des sons de leur voix éthéree.

0 lac, fils des torrents! ô Thoun, onde sacrée!

Salut, monts chevelus, \evls et sombres renipails

Qui contenez ses flots pressés de toutes parts!

Salut, de la nature admirables caprices,

Où les bois, les cités pendent en précipices!

Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus;

Je veux, jouet errant de vos sentiers confus,

Foulant de vos rochers la mousse insidieuse,

Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse;

Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux,

Qui d'un ami des saints^fus l'asile pieux,

Voûte obscure où s'étend et chemine en silence

L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance.

Ah ! sous tes murs , sans doute, un cœur trop agile

Retrouvera la joie et la tranquillité I

FRACxMENTS D'ÉLÉCxIES.

Ovide, livre II.

Oij ! puisse le ciseau qui doit trancher mes jours

Sur le sein d'une belle en arrêter le cours !

Qu'au milieu des langueurs, au milieu des délices,

Achevant de Vénus les plus doux sacrifices,

Mon âme, sans efforts, sans douleurs, sans combats,

Se dégage et s'envole, et ne le sente pasl

Qu'attiré sur ma tombe, où la pierre luisante

Offrira de ma fin l'image séduisante.

Le voyageur ému dise avec un soupir :

« Ainsi puissé-je vivre, etpuissé-je mourir! »

Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre; Ma voix plaît, ô Camille, elle est Ilexible et tendre. Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts. Les Muses, le printemps, habitent dans mes vers. Le baiser dans mes vers étincelle et soupire. La source au pied d'argent, qui m'arrête et respire,

<52 FHACMLlMS D'ÉLÉGIES.

Y roule en riiuiinuraul son flol léger et pur. Souvent avec les cieux ils se parent d'azur. Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage, Voltige dans me? vers comme dans le feuillage. Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs, Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs, Soit celles que seize ans, éié plus doux encore, Sur ta joue innocente ont l'art de faire éclore.

Eh bien 1 je le voulais. J'aurais bien dû me croire! Tant de fois à ses torts je cédai la victoire ! Je devais une fois du moins, pour la punir, Tranquillement l'attendre et la laisser venir. Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience Hier sut me contraindre à la fuife, au silence. Ce matin, de moA cœur trop facile bonté I Je veux la ramener sans blesser sa fierté ; J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse. Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux : Je prends sur sa faiblesse un empire odieux. Et sanglots et fureurs, injures menaçantes. Et larmes, à couler toujours obéissantes ; Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, Confus et repentant, demander mon pardon. 0 Camille 1 Camille!...

FUAGMENTS D'ELEGIES. AZô

Les esclaves d'Amour ont tant versé de pleurs I

S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs!

Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille

Les Muses contre lui nous offrent un asile;

Les Muses, seul objet de mes jeunes désirs,

Mes uniques amours, mes uniques plaisirs.

L'Amour n'ose troubler la paix de ce rivage.

Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage,

Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi.

Chastes Muses, veillez, veillez toujours sur moi.

Mais, non , le dieu d'amour n'est point l'effroi des Muses;

Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses.

Le cœur qui n'aime rien a beau les implorer,

Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer.

Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire :

C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre.

Si je chante les dieux ou les héros , soudain

Ma langue balbutie et se travaille eu vain.

Si je chante l'Amour, ma chanson d'elle-même

S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.

fout mortel se soulage à parler de ses maux. Le suc que d'Amérique enfantent les roseaux Tempère au moins un peu les breuvages d'absintliC. Ainsi le Del d'amour s'adoucit par la plainte;

Soit que le jeune amant raconte son ennui

A quoique ami jadis agité comme lui,

Soit que, seul dans les bois, ses éloquentes peines

Ne s'adressent qu'aux vents, aux rochers, aux fontaines.

La grâce, les talents, ni l'amour le plus tendre, D'un douloureux affront ne peuvent nous défendre. Encore si vos yeux daignaient, pour nous trahir. Chercher dans vos amants celui qu'on peut choisir, Qu'une belle ose aimer sans honte et sans scrupule. Et qu'on ose soi-même avouer pour émule ! Mais, dieux ! combien de fois notre orgueil ulcéré A rougi du rival qui nous fut préféré t Oui, Thersite souvent peut faire une inconstante. Souvent l'appât du crime est tout ce qui vous tente.

Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frùres Chacun d'un front serein déguise ses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui. Nul des autres lEortels ne mesure les peines , Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes Et chacun, l'oeil en pleurs, en son cœur douloureux Se dit : « Excepté moi, tout le monde est heureux, c

FRAGMENTS D'ËLÉGIES. 133

Ils sont tous malheureux. Leur prière importune Crie et demande au ciel de changer leur fortune. Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.

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