‹ Poésies. Précedees d'une noticeChapitre 58 sur 93 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

Le courroux d'un amant n'est point inexorable. Ah ! si tu la voyais , cette belle coupable , Rougir et s'accuser, et se justifier, Sans implorer sa grâce et sans s'humilier, Pourtant de l'obtenir doucement inquiète. Et, les cheveux épars, immobile, muette, Les bras, la gorge nus, en un mol abandon. Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon ! Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche.

Viens près d'elle au matm , quand le dieu du repos Verse au mol oreiller de plus légers pavots , Voir, sur sa couche encor du soleil ennemie, Errer nonchalamment une main endormie ; Ses yeux prêts à s'ouvrir, et sur son teint vermeil Se reposer eucor les ailes du sommeil.

Va, sonore habitant de la sombre vallée, Vole, invisible écho, voix douce, pure, aiiée. Qui, tant que de Paris m'éloignent les beaux jours. Aimes à répéter mes vers et mes amours. Les cieux sont enflammés. Vole, dis à Camille Que je l'attends , qu'ici , moi , dans ce bel asile , Je l'attends ; qu'un berceau de platanes épais, Le même, en cette grotte, où l'autre jour au frais, Pour nous, s'il lui souvient, l'heure ne fut point lente. Va. Sous la grotte, ici, parmi l'herbe odorante, Dont l'oeil même du jour ne saurait approcher , Et qu'égayé, en courant, l'eau, fille du rocher...

Chez toi, dans cet asile où le soir me ramène, Seul, je mourais d'attendre, et tu ne venais pas.

Ces glaces, tant de fois belles de ta présence,

Ces coussins odorants , d'aromates rempUs, Sous tes membres divins tant de fois amollis ; Ces franges en festons que tes mains ont touchées; Ces fleurs dans les cristaux par toi-même attachées; L'air du soir si suave à la fin d'un beau jour, Tout embrasait mon sang : tout mou sang «;sl amour. Non, plus de jeux jamais, non, jamais plus d'ivresses N'ont chatouillé ce conur affamé de caresses.

xn.

Aller, mes vers, allez; je me confie en vous; Allez fléchir son cœur, désarmer son courroux j Suppliez , gémissez , implorez sa clémence , Tant qu'elle vous admette enfin en sa présence. Entrez; à ses genoux prosternez vos douleurs, Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs j Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche, Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche.

xm.

Quand l'ardente saison fait aimer les ruisseaux,

A l'heure où vers le soir, cherchant le frais des eaux,

La belle nonchalante à l'ombre se promène,

Que sa bouche enir'ouveite et que sa pure haleine

Et son sein plus ému de tendresse et de vœux

Appellent les baisers et respirent leurs feux;

Que l'amant peut venir, et qu'il n'a plus à craindre

La raison qui mollit et commence à se plaindre;

Que sur tout son \isage, ardente et jeune fleur,

Se répand un sourire insensible et rêveur ;

Que son cou faible et lent ne soutient plus sa tète;

Que ses yeux

Sous leur longue paupière à peine ouverte au jour. Languissent mollement et sont noyés d'amour; Alors

Il n'est donc plus d'espoir, et ma plainte perdue A son esprit distrait n'est pas même rendue ! Couchons-nous sur sa porte. Ici, jusques au jour Elle entendra les pleurs d'un malheureux amour. Mais, non... Fuyons... Une autre avec plaisir tentée Prendra soin d'accueillir ma flamiae rebutée , Et de mes longs tourments pour consoler mon cœur... Mais plutôt renonçons à ce sexe trompeur. Qui? moi? j'aurais voulu sur ce seuil inflexible Tenter à mes douleurs un cœur inaccessible; J'aurais flatté, gémi, pleuré, prié, pressé

Que l'amour au plus sage inspire de folie ! plions; me voilà libre, et pour toute ma vie. Oui, j'y suis résolu; je n'aimerai jamais; J'en jure... Ma perfide avec tous ses attraits Ferait pour m'apaiser un effort inutile... J'admire seulement qu'à ce sexe imbécile Nous daignions sur nos vœux laisser aucun pouvoir; Pour repousser ses traits, on n'a qu'à le vouloir. Ingrate que j'aimais, je te hais, je t'abhorre... Mais quel bruit à sa porte... Ah! dois-je attendre encore? J'entends crier les gonds... On ouvre, c'est pour moll...

Oh! ma m'aime et me garde sa foi...

Je l'adore toujours... Ahl dieux! ce n'est pas eilef Le vent seul a poussé celte porte cruelle.

Partons, la -voile est prête, et Byzance m'appelle.

Je suis vaincu; je suis au joug d'une cruelle.

Le temps , les longues mers peuvent seuls m'arrache?

Ses traits que malgré moi je vais toujours chercher ;

Son image partout à mes yeux répandue,

Et les lieux qu'elle habite, et ceux où je l'ai vue,

Son nom qui me poursuit, tout offre à tout moment ■

Au feu qui me consume un funeste aliment.

Ma chère liberté, mon unique héritage,

Trésor qu'on méconnaît tant qu'on en a l'usage,

Si doux à perdre, hélas! et sitôt regretté,

M'attends-tu sur ces bords, ma chère liberté?

Eh ! le pourrais-je au moins ! suis-je assez intrépide? Et toute belle enfin serait-elle perfide? Moi, tendre, même faible, et dans l'âge d'aimer, Faut-il n'oser plus voir tout ce qui peut charmer! Quand chacun à l'envi jouit, aime, soupire, Faut-il donc de Vénus abjurer seul l'empire! Ne plus dire : Je t'aime! et dormir tout le jour, Sans avoir pour adieux quelques baisers d'amour ! Et lorsque les désirs, les songes, ou l'aurore, Troubleront mon sommeil, me réveiller encore, Sans que ma main déserte et seule à s'avanror Ti-ouve dans tout mon lit une main à presser f

xvn.

Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs , Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs.

Ainsi l'Allobroge recèle

Sur ses monts, de Thiver la patrie éternelle, VA les fleurs du printemps et les bieus de rélé. Sur d'arides sommets le voyageur porté S'étonne. Auprès des rocs dâge en âge entassée En flots âpres et durs brille une mer glacée. A peine sur le dos de ces sentiers luisants Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. Il entend retentir la voix du précipice. Il se tourne, et partout un amas se hérisse De sommets ou brûlés ou de glace épaissis, Fils du vaste mont Blanc , sur leurs tètes assis , Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes Qu'ils s'élèvent eux-méme au-dessus des abîmes. Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux S'étendent mollement vallons délicieux, Pâturages et prés, doux enfants des rosées, Trientz, Cluse, Magland, humides Élysées, Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.

xvm.

0 délices d'amour I et toi , molle paresse , Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse! 'f.es belles sont partout. Pour chercher les beaux-artu, Des Alpes vainement j'ai franchi les rfisnparts :

FRAGMENTS D'ÉLÉGIES. iG»

Rome d'amours en foule assiège mon asile. Sage vieillesse, accours! 0 déesse tranquille, De ma jeune saison éteins ces feux brûlants, Sage vieillesse! Heureux qui dès ses premiers ans A senti de son sang, dans ses veines stagnantes, Couler d'un pas égal les ondes languissantes ; Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison ; Pour qui les yeux n'ont point de suave poison

Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux, Ne le voit plus sitôt qu'il a fermé les yeux! Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes. Femmes, de ma mémoire habitantes divines. Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer. 0 mon cœur! ô mes sens! laissez-moi respirer; Laissez-moi dans la paix et l'ombre solitaire Travailler à loisir quelque œuvfe noble et fière Qui , sur l'amas des temps propre à se maintenir, Me recommande aux yeux des âges à venir. Mais non! j'implore en vain un repos favorable; Je t'appartiens. Amour, Amour inexorable!

Eh bien ! conduis-moi aux pieds de... Je ne refuse aucun esclavage

Conduis-moi vers elle, puisque c'est elle que lu me rappelles toujours

Allons, suivons les fureurs de ràge;mais puisse-t-il passer vite!... Puisse venir la vieillesse !... La vieillesse est seule heureuse. (Contredire pied à pied l'élégie contre la vieillesse. )

Le vieillard se promené à la campagne, se livre à des goûts innocents, étudie sans que les vaines fureurs d'Apollnn le fatiguent... Les soms de la' propreté, une vie innocente font fleurir la santé sur son visage; s'il devient smoureux d'une jeune belle,

Il a le bien d'aimer sans en avoir les peines; Il n'en exige rien, il ne veut que l'aimer.

Elle y consent, tout le monde le sait; elle le permet,

iG2 FRAGMENTS D'ÉLÉGIES.

et n'en fait pas mystère,

Et ne le reçoit point avec un œil sévère ,

N'affecte point de rire en le voyant pleurer,

Ne met point son étude à le désespérer,

Non. Il entre, elle accourt. Une aimable indulgence

Sourit dans ses beaux yeux au vieillard qui s'avance.

Il l'embrasse. Il n'a point ces suprêmes plaisirs

Dont son âge paisible ignore les désirs...

Kais il ûst assis près d'elle, il la voit : elle livre ses bras à ses baisers,

A ses débiles mains laisse presser ses flancs , Et le caresse, et joue avec ses cheveux blancs.

tes petits garçons et les petites tilles, qui jouent, sautent de joie en l'entendant venir. 'îse mêle avec eux, il fait la paix, il estl'arbitre de leursjcui. Quand il y a une belle partie à la promenade, à l'ombre on l'attend, on lut garde la meilleure place.

Au sein de ses amis il éteint son flambeau ,

Et ceux fjui l'ont connu pleurent sur son tombeau.

Que ton oeil voyageur de peuples en déserts Parcoure l'ancien monde et traverse les mers : Rome antique partout, Rome, Rome immortelle. Vit et respire , et tout semble vivre par elle. De l'Atlas au Liban, de l'Euphrale au Bétis, Du Tage au Rhin glacé, de l'Elbe au Tanaïs; Et des tlots de l'Euxin à ceux de l'Hyrcanie , Partout elle a gravé le sceau de son génie. Partout de longs chemins, des temples, des cilés^ Des ponts, des aqueducs en arcades voûtés,

Des théâtres, des forts assis sur des collines, Des bains , de grands palais ou de grandes ruines Gardent, empreints eneor d'une puissante main. Et cette Rome auguste et le grand nom romain. Et d'un peuple ignorant les débiles courages , Étonnés et confus de si vastes ouvrages. Aiment mieux assurer que de ces monuments Le bras seul des démons jeta les fondements.

Je SUIS en Ilalie, en Grèce. 0 terres ! mères des arts favorables aux Terluo. 0 beaux-arts! de ceux qui vous aiment délicieux tourments! Seul au milieu d'un cercle nombreux, tantôt de vivantes couleurs une toile enOainméa — s'offre tout à coup à mon esprit.

Et ma main veut fixer ces rapides tableaux , Et frémit et s'élance et vole à ses pinceaux. Tantôt, m'éblouissant d'une clarté soudaine, La sainte poésie et m'échauffe et m'entraîne, Et ma pensée, ardente à quelque grand dessein, En vers tumultueux bouillonne dans mon sein. Ou bien dans mon oreille un fils de Polymnie, A qui Naple enseigna la subUme harmonie , A laissé pour longtemps un aiguillon vainqueur, Et son chant retentit dans le fond de mon cœur.

Alors mon visage s'enflamme, et celui qui me voit me dit que ma raison a besoin d'ellébore. Mais des clioses bien plus importantes... je parcours le Forum, le sénat; j'y suis entouré d'ombres sublimes. J'entends la voix des Gracchus, etc.. Cincinnatus, Caton, Brutus... Je vois les palais qu'ont babilés Germanicus et sa femme... Thrascas, Soranus, Sénécion, Ruslicus. En Grèce, tous les peuples différents, chacun avec son front, son visage, sa physionomie, passent en revue devant mes yeux. Chacun est conduit par se« héros qu'il faut nommer. (Comme rénumération d'Homère.jPérissent ceux qui traitent de préjugé l'admiration pour tous ces modèles antiques, et qui ne veulent pomt savoir que les grandes vertus constantes et solides no sont qu'aux lieux où vit la liberté. Hos ut-inam t'nier A-rocM telluj me prf'na tulisset .' Si j'avais véca dans ces temps...

Des belles voluptés la voix enchanteresse N'aurait point entraîné mon oisive jeunesse. Je n'aurais point en vers de délices trempés, Et de l'art dos plaisirs mollement occupés, Plein des douces fureurs d'un délire profane, Livré nue aux reçards ma muse courtisane. J'aurais, jeune Romain, au sénat, aux combats. Usé pour la patrie et ma voix et mon bras ; El si du grand César l'invincible génie A Pharsale eût fait vaincre enfin la tyrannie, j'aurais su, finissant comme j'avais vécu. Sur les bords africains, défait et non vaincu. Fils de la liberté , parmi ses funérailles , D'un poignard vertueux déchirer mes entrailles I Et des pontifes saints les bancs religieux Verraient même aujourd'hui vingt sophistes pieux Prouver en longs discours appuyés de maximes Que toutes mes vertus furent de nobles crimes ; Que ma mort fut d'un lâche, et que le bras divin M'a gardé des tourments qui n'auront point de fin.

Mais, mes deux amis, mes compagnons, je ne veux point souliailer ua monde meilleur ou vous ne seriez pas ! Plût au ciel que nous y eussions été

ensemble. Nous aurions formé un triumviral plus vertueux que celui

Hais vivons comme ces grands hommes. Que la fortune en agisse avec aous comme il lui plaira : nous iommes trois contre elle ' I

Salut, dieux de TEuxin, Hellé, Sestos, Abyde, El nymphe du Bosphore et nymphe propontide,

* Ce fragment plein de verve et d'émotioD a dû être composé sur les lienz par André Cbénier, lors de son voyage en Italie. , tfott de l'éditeur.

FRAGMENTS D'ÉLÉGIES. *.ÇÔ

Qui voyez aujourd'hui du barbare Osmalin Le croissant oppresseur loucher à son déclin ; Ilèlrt, Pangée, Hémus, et Rhodope et Riphée; Salut, Thrace , ma mère et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps. Belle , au lit d'un époux nourrisson de la France , Me fit naître Français dans les murs de Byzance.

. . . . Ile charmante, Amphitrite, ta mère, N'environne point d'ile à ses yeux aussi chère. Paphos, Gnide, ont perdu ce renom si vanté. C'est chez toi que l'amour, la grâce, la beauté, La jeunesse , ont fixé leurs demeures fidèles. Berceau délicieux des plus belles mortelles. Tes cieux ont plus d'éclat, ton sol plus de chaleurs; Ton soleil est plus pur, plus suaves tes fleurs. Fanny reçut le jour sur tes heureux rivages. Que toujours tes vaisseaux ignorent les naufrages. Que l'ouragan jamais ne soulève tes mers, Que la terre en tremblant, l'orage, les éclairs, N'épouvantent jamais la troupe au doux sourire Des vierges aux yeux noirs , reines de ton empire I

Soit que le doux amour des nymphes du Permesso, D'une fureur sacrée enflammant sa jeunesse,

L'emporte malgré lui dans leurs riches déserts, Où l'air est poétique et respire des vers; Soit^ue d'ardents projets son âme poursuivie L'aiguillonne du soin d'éterniser sa vie ; Soit qu'il ait seulement, tendre et né pour l'amour, Souhaité de la gloire, afin de voir un jour. Quand son nom sera grand sur les doctes collines , Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître, et, l'entendant nommer, Lui parler, lui sourire , et peut-être l'aimer.

xxm.

Tel j'étais autrefois et tel je suis encor : Quand ma main imprudente a tari mon trésor; Quand la nuit, accourant au sortir de la table, Si Fanny m'a fermé le seuil inexorable. Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux. Je crie : « 0 soins de Ihomme , inquiétudes vaines l Oh ! que de vide, hélas ! dans les choses humaines! Faut-il ainsi poursuivre , au hasard emportés , Et l'argent et l'amour, aveugles déités! » Mais si Plu tus revient de sa source dorée Conduire dans mes mains quelque veine égarée ; A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement , Adieu les grands discours, et le volume antique. Et le sage Lycée, et l'auguste Portique ; Et reviennent en foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums et fêtes, et banquets. Et longs regards d'amour, et molles élégies, Et jusques au matin amoureuses orgies.

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