A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS
Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine*, Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne ; Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, Sans qui de l'univers je vivrais exilé ; Depuis que de Pandore un regard téméraire Versa sur les humains un trésor de misère, Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié ?
Ah ! si quelque mortel est né pour la connaître , C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître. Le cruel trop souvent empoisonne ses coups ; Elle garde à nos cœurs ses baumes les plus doux. Malheur au jeune enfant seul , sans ami, sans guide, Qui près de la beauté rougit et s'intimide, Et d'un pouvoir nouveau lentement dominé, Par l'appât du plaisir doucement entraîné, Crédule, et sur la foi d'un sourire volage, A celle mer trompeuse et se livre et s'engage ! Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux, Ses cris accuseront l'inconstance des dieux ! Combien il frémira d'entendre sur sa tête Gronder les aquilons et la noire tempête ,
* André Chénier était alors en garnison à Strasbourg, sous-lieutcnaut dans le régiment d'Angoumois. Il avait à peine vingt ans. On peut voir, * la fin de c« volume, la réponse de Le Bion.
Et d'ëcueils en écueils portera ses douleurs Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs ! Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage, Viendra le recueillir, le pousser au rivage ; Endormir dans ses flancs le poison ennemi , Réchauffer dans son sein le sein de son ami, -Çl de son fol amour étouffer la semence , Ou du moins dans son cœur ranimer l'espérance ! Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien, Au repos d'un ami sacrifier le sien 1 Plaindre de s'immoler l'occasion ravie, Etre heureux de sa joie et vivre de sa vie I
Si le ciel a daigné d'un regard amoureux Accueillir ma prière et sourire à mes vœux, Je ne demande point que mes sillons avides Roivent l'or du Pactole et ses trésors liquides. Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné, Pare mon cœur esclave au Louvre prosterné; Ni même, vœu plus doux! que la main d'Uranie Embellisse mou front des palmes du génie ; Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes brasj Se partagent ma vie et pleurent mon trépas ; Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire A consacré les noms au temple de Mémoire Plutôt que leurs talents, inspirent à mon cœur Les aimables vertus qui firent leur bonheur ; Et que de l'amitié ces antiques modèles Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles. Si le feu qui respire en leurs divins écrits D'une vive étincelle échauffa nos esprits ; Si leur gloire en nos cœurs souffle une noble envie. Oh ! suivons donc aussi l'exemple de leur vie : Gardons d'en négliger la plus belle moitié ;
fcyons Iicureux comme eux au sein de ramilic.
Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère,
y retrouvait d'un port l'asile salutaire;
Lui-même au doux ïibulle , à ses tristes amours,
l^réta de l'amitié les utiles secours.
L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie;
Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie.
Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur,
De Gallus expiiaul consolé le malheur?
Voilà l'exemple saint que mon cœur leur demande.
Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande»
Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités
Agréer de tes vers les lâches faussetés ;
Je plains ton abandon , ta douleur solitaire.
Pas un cœur qui, du tien zélé dépositaire,
Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi,
Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi!
Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace;
Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce
Nous frappe, leur tonnerre aura trompé leurs mains;.
Nous resterons unis en dépit des destins.
Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle;
Qu'elle arme tous ses traits, nous sommes trois contre elle.
Nos cœurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combals.
L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas.
Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse.
Que nous importe alors si le dieu du Perrnesse
Dédaigne de nous voir, entre ses favoris.
Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris?
Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple
Où la félicité les reçut dans son temple,
Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau,
De leur double laurier su ravir le plus beau.
470 ÊPITRES.
Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et Taulre.
Ils reçurent du ciel un cœur tel que le nôtre ;
Ce cœur fut leur génie, il fut leur Apollon,
Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon.
Castor charme les dieux, et son frère Tinspire.
Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre.
C'est près de Pollion, dans les bras de Varus,
Que Virgile envia le destin de rs'isus.
Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine.
K'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine*,
Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs
Que jadis Simonide anima de ses pleurs?
Et toi, dont le génie, amant de la retraite,
Et des leçons d'Ascra studieux interprète ,
Accompagnant l'année en ses douze palais.
Étale sa richesse et ses vastes bienfaits;
Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée,
Quand ils vont couronner cette vierge adorée
Dont par la main du temps l'empire est respecté.
Et de qui la vieillesse augmente la beauté I
L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindie
Ces sentiments du cœur que l'esprit ne peut feiudre;
De ses tableaux fardés les frivoles appas
N'iront jamais au cœur dont ils ne viennent pas.
Eh ! comment me tracer une image fidèle
Des traits dont votre main ignore le modèle?
Mais celui qui, dans soi descendant en secret.
Le contemple vivant, ce modèle parfait.
C'est lui qui nous enfiamme au feu qui le dévore;
Lui, qui fait adorer la vertu qu'il adore;
Lui, qui trace, en un vers des Muses agréé,
* Fils de l'auteur du poème De la religion, et pelit-GIs du grand Racine ; il mourul à Cadix, lors do désastre qui détruisit Lisbonne et qui ébranla toute te î**- *- »««-tugal et d'Espagne. Aote de l'auuur.
ÉPiihES. ^7^
Un sentiment profond que son cœur a créé.
Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée
Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée.
Calliope jamais daigna-t-elle enOammer
Un cœur inaccessible à la douceur d'aimer?
Non : Tamour, l'amitié, la sublime harmonie,
Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie ;
Même souffle anima le poète charmant,
L'ami religieux et le parfait amant.
Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière.
Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière,
Aux concerts d'Apollon ne furent point admis.
Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis.
Et ceux qui, par leurs mœurs dignes de plus dcstime,
Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime,
Voyez-les , dans des vers divins, délicieux,
Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux;
Badinage insipide où leur ennui se joue.
Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue.
Voyez si d'une belle un jeune amant épris
A tressailli jamais en lisant leurs écrits;
Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes,
De la sainte amilié respirèrent les flammes.
0 peuples de héros, exemples des mortels!
C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels;
C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène,
Aux temps sanctifiés par la vertu romaine;
Quand l'àme de Lélie animait Scipion ,
Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion ;
C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie,
Où les vertus étaient les lois de la patrie.
0 demi-dieux amis! Atticus, Cicéron,
Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et VarronI
Ces héros , dans le sein de leur ville perdue . S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue. Unis par la vertu, la gloire, le malheur. Les arts et l'amitié consolaient leur douleur. Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertikl N'eût été pour le sage un désirable asile , Quand du Tibre avili le sceptre ensanglanté Armait la main du vice et la férocité; Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage; Quand l'exil, la prison , le vol , l'assassinat, Étaient pour l'apaiser l'offrande du sénat ! Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, Vous tous dignes enfants de la patrie antique, Je vous vois tous, amis, entourés de bourreaux, Braver du scélérat les indignes faisceaux, Du lâche délateur l'impudente richesse.
Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs. Garder une patrie, et des lois, et des mœurs; Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure, Les fiots contagieux de celle mer impure; Vous créer, au llambeau de vos mâles aïeux, Sur ce monde profane un monde vertueux.
Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives, Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives. Viens, viens : que nos climats, par ton souffle épurés, Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France hcu- Descendre des vertus la troupe radieuse , [ reus«
De ces tilles du ciel qui naissent dans ton sein, Et toutes sur tes pas se tiennent par la main. Ranime les beaux-arts, éveille leur génie,
Chasse de leur empire et la haine et l'envie : Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avihs; Pour conserver leur trône ils doivent être unis. 41ors de Funivers ils forcent les hommages : Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images- Tout devient juste alors ; et le peuple et les grands, Ouand rhomme est respecfable, honorent les talents.
Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle
La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle;
La main de Phidias créa des immortels,
Et Smyrne à son Homère éleva des autels.
Nous, amis, cependant, de qui la noble audace
Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse.
Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis;
Soyons cités comme eux entre les vrais amis.
Qu'au delà du trépas notre âme mutuelle
Vive et respire encor sur la lyre immortelle.
Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux
Soient pour tous les amis un code précieux.
Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées;
Qu'ds raniment encor nos muses éclipsées.
Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour
D'être chez leurs neveux imités à leur tour.
ib.
i:4 ÉPiTRES.
A LE BRUN
Laisse gronder le Rhin et ses flots destructeurs, Muse; va de Le Brun gourmander les lenteurs. Vole aux bords fortunés où les champs d'Elysée De la ville des lisent couronné l'entrée; Aux lieux où sur l'airain Louis, ressuscité, Contemple de Henri le séjour respecté, Et des jardins royaux l'enceinle spacieuse Abandonne la rive où la Seine amoureuse, Lente, et comme à regret quittant ces bords chéris, Du vieux palais des rois baigne les murs flétris * , Et des fils de Condé les superbes portiques **. Suis ces fameux remparts et ces berceaux antiques Où , tant qu'un beau soleil éclaire de beaux jours, Mille chars élégants promènent les amours. Un Paris tout nouveau sur les plaines voisines S'étend, et porte au loin , jusqu'au pied des collines ^ Un long et riche amas de temples, de palais, D'ombrages où l'été ne pénètre jamais : C'est là son Hélicon. Là, ta course fidèle Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle. S'il est ainsi, respecte un moment précieux; Sinon lu peux entrer; tu verras dans ses yeux, Dès qu'il aura connu que c'est moi qui t'envoie, Sourire l'indulgence et peut-être la joie. Souhaite-lui d'abord la paix, la liberté. Les plaisirs, l'abondance et surtout la santé.'
* Le Brun était alors logé au Louvre. [Voir ses Odes, 1. IV, od. II.» ** Le Brun était né à Thôtel de Conti.
Puis apprends si, toujours ami de la nature,
II s'en tient comme nous aux bosquets dÉpicure,
S'il a de ses amis gardé le souvenir,
Quelle muse à présent occupe son loisir,
Si Tibulle et Vénus le couronnent de rose,
Ou si dans les déserfs que le Perjnesse arrose,
Uu vulgaire troupeau prompt à se séparer,
Aux sources de Pindare ardent à s'enivrer,
Sa lyre fait entendre aux nymphes de la Seine
Les sons audacieux de la lyre thébaine ;
Et dis-lui qu'à m'écrire il est lent à mon gré ;
Que, de mon cher Brazais pour un temps séparé,
Les ruisseaux et les bois , et Vénus , et l'élude ,
Adoucissent un peu ma triste solitude.
Oui ! les cieux avec joie ont embelli ces champs.
Mais, Le Brun, dans l'effroi que respirent les cnnips.
Où les foudres guerriers étonnent mon oreille ,
Où loin avant Phébus Bellone me réveille,
Puis-je adorer encore et Vertumne et Paies ?
Il Vaut un cœur paisible à ces dieux de la paix.