‹ Poésies. Précedees d'une noticeChapitre 63 sur 93 · HERMES · texte numérisé non relu

HERMES

André, par l'ensemble de ses poésie» connuesi nons apparaît, fl\ant 88, comme le poëte surtout de l'art pur et des plai^rs, comme i'iiomnie de h Grèce antique et de l'élcgie. Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats et les habitudes, il net s'en occupât point avec ardeur et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un artiste si désintéressé; et VHermèsl nous le montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, à sa ma-l nière, que pouvait l'être Raynal ou Diderot.

La doctrine du dix-huitièire siècle était, au fond, le matérialisme, ou le panthéisme, ou encore le na«.urisme, comme on voudra l'appeler ; elle a eu ses philosophes, et même ses poètes en prose. Boulanger, Bulfon ; elle devait provoquer son Lucrèce. Ccl.i est si vrai, et c'était tellement le mouvement et la pente d'alors de solliciteriin tel poëte, que, vers 17S0 et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du même sujet et visant chacun à la gloire dir&cile d'un poème sur Ja nature des çhascs. Le Brun tentait l'œuvre d'après BulTon ; Fontane, dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un surtout (tome I" de ses œuvres, page 381 ) est d'une réelle beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne de produire un vrai poème didactique dans le .^rand sens.

Mais la révolution vint; dix années, Gn de l'époque, s'écrnulereut brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou les hommes ; les trois Hermès manquèrent ; la poésie du dix-huitieme siècle n'eut pas son BuITon. Delille ne fit que rimer gentiment les Trois règnes.

Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs à son Her-

* Nous empruntons à un excellent travail de M. Sainte-Beuve ( Voir les Portraits, tome T) ce morceau qui donne l'unité aux fragments d'//ermès. Le chantre de la Jeune captive ne pouvait être mieux interprété que par le critique habile qui a su aussi se montrer poëte créateur et neuf dau» les vers charmants de Joseph Delorme et des Consolations,

mes, sont marqués en marge d'un delta; on chiffre, ou l'une des trois première* lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois chants auquel s* rapporte la note ou le fragment. Le pnëme devait avoir trois chants, à ce qu'il semble : le premier, sur l'origine de la terre, la formation des ani- °tiaux, de l'homme; le second, sur l'homme en particulier, le mécanisme de .««sens et de son intelligence, ses erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la uaissance des sociétés, l'origine des religions ; le troisième, sur la société pv^iitique, la constilutioc de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait se clore par un exposé du système du monde selon la science la plu* avancée.

Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le caractérisent :

« JELTaut. magnifiquement représenter la terre sous l'emblème joélapliorique d'un grand animal qui vil, se meut, et est sujet à des changements, des révolutions, des fièvres, des dérangements dans la circulation de son sang. >

< Il faut finir le chant I*' par une magnifique description de Imites les espèces animales et végétales naissant ; et, au printemps, la terre prœgnans ; et, dans les chaleurs de l'été, toutes les espèces animales et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles. >

Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,

Que la terre est nubile et brûle d'être mère ,

devait être imité de celui de Virgile, au livro II des Géorgiques : Tùm Pater omnipotens, etc., etc., quand Jupiter

De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.

Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui attendent leur place.

C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes les espèces à qui la nature ou les plaisirs [ftr Veneris ret \ ont ouvert les portes de la vie. >

< Traduire quelque part, se dlt-il, le magnum trescendi immissis certamtn habenis. >

Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou, comme il les appelle, des organes secrets vivants dont l'iuliaité coustilue

L'océan éternel où boiùllonne la vie.

< Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec le vase ou ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un végétal : ils en sont la scve, la force, les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal ; alors ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.

< Quand la terre formii lesespècesanimales, plusieurs périrent par plusie.ir!, eaiiscs à développer. Alors d'autres corps organisés (car les organes vivants secrets meuvent les végétaux, minéraux ' et tout ) héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étaient entrés dans la composition de celles qui s'élaion» (iolruites, et se formèrent de leurs débris. »

Une élégie à Camille ou l'ode A la jeune captive sont plus natten^e» que ces plans de poésie physique ; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici le coclemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis **.

Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par l'explication qu'il lente de l'origine des religions, au second chant. Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure, et ce qui se rapporte à cette partie du poërce, dans iies papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant (Sei(jiSaiiioviœ).

« Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance

céleste

< L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles, se

jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons Ainsi le voyageur,

dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les nuages des centaures* des lions, des dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là, souvent un peuple qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer. >

Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer. < Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau bouillante, les combats

* C'est peut-être animaux qu'il a voulu dire ; mais je copie. Ou'on ne s'étonnepas trop de voir le nom d'André ainsi mêlé à des idéei physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui, par le brillantde sou génie et la rapidité de son destin, fut comme l'André Chénier de la science, et, dans la liae des jeunes illustres, diversement ravis avant l'Age, je dis volontiers : Vauvenargues, Barnave, André, Hoche et Bit'nal,

particuliers. Que d'hommes dans tous les pays ont été immoles pour un éclat de tonnerre ou telle autre casse !...

Partout sur des autels j'entends mugir Apis, Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis. »

Mais voici le génie d'expression qui se retroave : < Des opinions puistantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, ont souvent été produits aar une idée sans fondement, une rêverie, an vain fantôme,

Comme on feint qu'au printemps d'amoureux aiguillons La cavale agitée erre dans les vallons, Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire, Devient épouse et mère au souffle du zéphire. «

Nous abrégeons les indications sur cette portion de son sujet, qu'il aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui ; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée.

< la plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues des sages ( expliquer cela comme Lucrèce au livre III ). C'est ainsi que l'on fit tels ou tels dogmes, tels ou tels dieux... mystères... initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poète Lucile, conservée par Lactance, Inst. div., liv. I, cb. XXII) :

Ut pueri infantes credunt si;;na omnia abena Vivere et esse bomines, sic isti omnia ficta Vera putant *...

Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à lui-même, ajoute, avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus excusables que les hommes faits : Illi enim Stmulacra homines putant esse, hi deos ". >

* « Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent pour vériiés toutes les chimèrcs.>

** * Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les autres les prennent pour des dieux. > L'opposition entre ces pensées d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s'offre naturellement à 'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir songé, et sans s'être posé Tobiec-

POEMES. ^on

Ofi second cLant de\ait renfermer, du ton lugubre de Pline l'ancien, ït lableau des premières misères, des égarements et des anarchies de VU-k manilé commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de melire Jans le premier chaut, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans celui-ci :

< Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par l'Hellespont... Les liommes se sauvèi ont au sommet des montagne» :

Et vêtus inventa est io montibus anchora summis.

[Ovide, Met., liv. XV.)

La ville d'Ancyre fut fondée sur une montagne où l'on trouva une ancre.: 11 voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd hui au-dessus de £on niveau, les membres det> grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs os déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait dans les pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonncrat, que les habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le Midi et fuyaient, sous terre, les fureurs du soUil. Il eût expliqué, par quelque chose d'analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens et le vœu présumé de son fondateur :

«Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude Uû peuple tout entier peut se faire une étude,

bon. Je trouve celte note encore -. < Mais quoi ! tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreurs bien ordinaire ; beaucoup d'hommes invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance mettent leur gloire, leur piélc, à prouver aux autres un système avant de se le protjver à eux-mcmes. Ils disent ; Ce système, je ne veux point l'examiner pour moi. Il est vni, il est incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut que je le démontre. Alors, plus ils ont d'esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et déligurer tous les faits pour en étayer leur échafaudage... Et, pour ne citer qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui ro garde la métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une aulre méthode. >

Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que pour Andié, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphère d'alors et, pour ainsi dire, a travers Condorcck

2oO POEMES.

Rétablir pour son culte, et des dieux bienfaisants Blasphémer de concert les augustes présents.

A ces époques de tAtonaernents et de délire, avant la vraie civilisalioD trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! Quedegéeéra» tioiis l'une sur l'autre entassées, dont l'amas

Sur les temps écoulés invisible et flottant

A tracé dans cette onde un sillon d'un instant ! •>

Mais (e poète veut sortir de ces ténèbres, il veut en tirer l'huroanitr. Et ici se serait placée probablement son étude de l'bomme, l'analyse des sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le parti enfin qu'en pourront tirer bientôt les habiles et les sages. Dans l'cxplicalion du mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois.

André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrèce, eût été le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet : ses notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les langues, sur les mots : < Bapides protécs, dit-il, ils revêtent la teinture de tous nos sentiments. Ils dissèqirent et étalent toutes les moindres de nos pensées, comme un prisme fait dts couleurs.

Avant que des États la base fût constante, Avant que de pouvoir, à pas mieux assurés, Des sciences, des arts monter quelques degrés, Du temps et du besoin l'inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire. D'autres arts l'ont poli ; mais aux arts, le premier, Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier. Sur la feuille d'Egypte ou sur la peau ductile, Même un jour sur le dos d'un albâtre docile , Au fond des eaux formé des dépouilles du lin , Une main éloquente, avec cet art divin, Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée, L'abstraite intelligence et palpable et tracée ; Peint les sons à nos yeux , et transmet à la foi» Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix

Quand des premiers traités la fraternelle chaîne

Commença d'approcher, d'unir la race humaine.

La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts,

Des contrats attestés garants sûrs et muets ,

Furent le livre auguste et les lettres sacrées

Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées.

Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi

L'un de l'autre emporter la parole et la foi ;

Ils surent donc , broyant de liquides matières ,

L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières,.

Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher,

Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher.

De là dans l'Orient ces colonnes savantes ,

Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes,

De la religion ténébreux monuments,

Pour les sages futurs laborieux tourments.

Archives de l'État, où les mains politiques

Traçaient en longs tableaux les annales publiques.

De là, dans un amas d'emblèmes captieux,

Pour le peuple ignorant monstre religieux ,

Des membres ennemis vont composer ensemble

Un seul tout, étonné du nœud qui les rassemble ;

Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs

Joint l'écaillé et les flancs d'un habitant des mers.

Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être

Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître

Que les objets présents dans la nature épars.

Et que tout notre esprit était dans nos regards.

Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre.

Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre,

Du cœur, des passions les plus secrets détours.

Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts,

Quel cercle étroit bornait cette antique écriture.

Plus on y mit de soins , plus incertaine , obscure ,

Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte combien de mots Théréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé, Et la main qui l'entend des lèvres répété Se souvient d'en tracer cette image fidèle ; Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux. Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.

C'est alors, sur des pas si faciles à suivre. Que l'esprit des humains est assuré de vivre. C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux Livre en dépôt sacré , pour les âges nouveaux , Nos âmes et nos mœurs fidèlement gardées, Et l'œil sait reconnaître une forme aux idées. Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus! Le passé du présent est l'arbitre et le père, 1^ conduit par la main, l'encourage, l'éclairé. Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux, Tous sont du même temps , ils ont les mêmes vœux. La patrie, au milieu des embûches, des traîtres. Remonte en sa mémoire , a recours aux ancêtres , Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil , Et des siècles vieillis assemble le conseil. »

Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste profond »e déclare et se termine en poëte :

< Les mêmes passions générales forment la constitution générale des hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation vicieuse ou autre, produisent le crime on la vertu, la lumière ou la nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu aigrit la plus douce liqueui.

€ L'élude du cœur de Ibomme eot notre plus tfisne étude :

Assis au centre obscur de cette forêt sombre Qui fuit et se partage en des routes sans nombre, Chacune autour de nous s'ouvre, et de toute part Nous y pouvons au loin plonger un long regard. »

Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du labyrinthe, comprenant tout, iuimobile! i'nis le pocte n'est pas immobile longtemps :

< En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai assignées, souvent je perds le Cl, mais je le retrouve :

Ainsi, dans les sentiers d'une forêt naissante, A grands cris élancée, une meute pressante, Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants, D'un agile chevreuil suit les pas odorants. L'animal, pour tromper leur course suspendue, Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue. Furieux , de ses pas cachés dans ces déserts , Leur narine inquiète interroge les airs, Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle. Ils volent à grands cris sur sa route fidèle. »

La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal ; la brusquerie du début nous représente assez bien André en personne, causant :

«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse lusàl à son tour. I! vrie : Tout est vanité ! — Oui, tout est vain sans doute, et cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le reste.

< La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un tronc, et, qui plus est, un roi. « Le monde est unebranloire pcrpétuellc,> dit. Montaigne (à celle occasion, les conquérants, les bouleversements successili des invasions, des conquêtes, d'ici de là.. ). Les hommes ne fout allËnliuu

à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes : il est pourtant to» jo;i;s. L'homme ne juge les choses que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Alfecté de telle manière, il appelle un accident un bien; aiïeclé de telle autre manière, il l'appellera un mal. La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui...

El si le bien existe, il doit seul exister. »

Nous livrons ces pensées hardies à la méditation et à la sentence de chacun, sans commentaire. André Clu'nier rentrerait ici dans le système de l'optimisme de Pope, s'il faisait inlervrnir Dieu; mais, comme il s'en abslient absolument, il fout convenir que cette morale va plutôt à l'éthique de Spinoza, de même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie zoologique de Lamarck.

Le poète se proposait de clore le morceau des sens par le développement de cette idée : < Si quelques individus, quelques générations, quelques peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empêche pas que l'àme et le jugement du genre humain tout entier ne soient portés à la vertu et à la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit, et ne s'en redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand une longue habitude l'a tenu courbé, il oe se redresse plus: cela fournit un autre emblème :

Et traîne

Encore après ses pas la moitié de sa chaîne. »

Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile qui en dépend, la constitution des sociclés, la civilisation enOn, sous l'influence des illustres sages, des Orphée, des Numa, auxquels le poète assimilait Uoïse.

Chassez de vos autels, juges vains et frivoles, Ces héros conquérants , meurtrières idoles ; Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs, De massacres fumants, teints de sang et de pleurs. Venez tomber aux pieds de plus nobles minges : Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages. Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants, Out éclairé la terre et mérité l'encens;

POLMES. iiOD

Qui, dépouillés d'eux-m<?me et vivant pour leurs frèrca,

Les ont soumis au frein des règles salutaires ,

Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens ;

En leur donnant des lois leur ont donné des biens,

Des forces, des parents, la liberté, ia vie;

Enfin qui d'un pays ont fait une patrie.

Et que de fois pourtant leurs frères envieux

Ont d'affronts insensés, de mépris odieux.

Accueilli les bienfaits de ces illustres guides.

Comme dans leurs maisons ces animaux stupides

Dont la dent méfiante ose outrager la main

Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim !

Mais n'importe; un grand homme au milieu des suppliceîT

Goûte de la vertu les augustes délices.

Il le sait, les humains sont injustes, ingrats.

Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas ;

Qu'un jour entre eux et lui s'élève avec murmure

D'insectes ennemis une nuée obscure ;

iV'importe, il les instruit, il les aime pour eux.

Même ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux.

Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence.

Doit être son ouvrage et non sa récompense,

Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau ,

De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau.

Au loin dans l'avenir sa grande âme contemple

Les sages opprimés que soutient son exemple ;

Des méchants dans soi-même il brave la noirceur.

C'est là qu'il sait les fuir; son asile est son cœur.

De ce faîte serein , son Olympe sublime ,

U voit, juge, connaît. Un démon magnanime

Agite ses pensers, vit dans son cœur brûlant,

rravailleson sommeil actif et vigilant,

Arrache au long repos sa nuit laborieuse,

Allume avant le jour sa lampe studieuse,

Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits , Indompté dans la guerre, opulent dans la paix; Son beau nom remplissant leur cœur et leur histoire, Les siècles prosternés au pied de sa mémoire.

Par ses sueurs bientôt Tédifice s'accroît. En vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit, En vain le seul présent les frappe et les entraîne , En vain leur raison faible et leur vue incertaine Ne peut de ses regards suivre les profondeurs , De sa raison céleste atteindre les hauteurs; Il appelle les dieux à son conseil suprême. Ses décrets, conDés à la voix des dieux même. Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui Pense adorer les dieux en n'adorant que lui. II fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage Un buisson enflammé receler l'Éternel ; C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel, De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre ; Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois Une nymphe l'appelle et lui trace des lois , Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, A son oreille vient lui dicter des oracles. Tout agit pour lui seul , et la tempête et l'air. Et le cri des forêts, et la foudre et l'éclair; Tout. Il prend à témoin le monde et la nature ; Mensonge grand et saint 1 glorieuse imposture , Quand au peuple trompé ce piège généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux J

< chaque individu dans l'état sauvage est ud tout indépendant ; dans l'état de sociélé, il est partie du tout, il vit de la \u commune. Ainsi, dans le cliaos des poètes, rbaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'ison

poids. Mais, quaud tout cela est arraogë, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand tout. Chaque monde roule sur lui-mtme et roule aussi autour du centre. Tous ont leurs lois à part, et toutes a^ lois diverses tendent à une loi commune et forment l'univers... >

Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant, Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant, Ne gardent point eux-mème une immobile place. Chacun avec son monde emporté dans l'espace. Ils cheminent eux-mème : un invincible poids Les courbe sous le joug d'infatigables lois , Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible, Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.

C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce Iroisioma chanta la description de l'ordre dans la société d'abord, puisa l'expose de l'ordre dans le système du monde, qui devenait l'idéal rclléchissant et suprême. •

11 établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre : t On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue éliocelante des coiuctes. >

Dans nos vastes cilés , par le sort partagés ,

Sous deux injustes lois les hommes sont ranges.

Les uns, princes et grands, d'une avide opulence

Étalent sans pudeur la barbare insolence;

Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands.

Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans,

Admirer ces palais aux colonnes hautaines

Dont eux-même ont payé les splendeurs inhumaines ,

Qu'eux-mème ont arrachés aux entrailles des monts ,

Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts.

Moi, je me plus toujours, client de la nature, A voir son opulence et bienfaisante et pure, Cherchant loin de nos murs les temples, les palais

Où la Divinité me révèle ses traits.

Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre,

Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre,

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