CHANSON NORMANDE
— N’entends-tu rien, bon matelot?
— J’entends encore,
J’entends comme un lointain sanglot Venu du pays que j’adore.
Ma mère est morte, après ma sœur; De la maison, c’était la joie Et la douceur.
Faut-il qu’au tombeau je l’envoie!
Ma fiancée est morte aussi ;
Pauvre colombe !
Adieu, compagnons, j’ai souci De la rejoindre dans la tombe.
— Descends vite, bon matelot; Voici le port, voici la terre Et puis ta mère
Qui te cherche avec un sanglot.
Voici ta pâle fiancée.
Ta sœur, hélas!
Et ton père, dont la pensée Te suivait dans tous les climats.
Amis, votre clameur est vaine, Mort est celui qui souffrait tant !
— Et Porî entend Lèvent souffler dans la misaine.
Côtes normandes, 1880.
CHASSE D’HIVER
OÙ vas-tu, chasseur, où vas-tu.
Le fusil chargé sur l’épaule ?
La foulque, le canard pattu Avec l’oie arrivent du pôle :
Prends garde, chasseur aguerri !
Tirliri ! !
Adroit tireur de bécassines.
Si tu m’en crois, à la maison Tu resteras, c’est la raison.
Loin des rafales assassines :
Chauffe-toi, chasseur attendri!
Tirliri!!
Les sarcelles, les marouettes.
Les geais, les râles des marais Sont abrités dans les forêts.
Épuisés par de longues diètes :
On n’entend pas le moindre cri !
Tirliri ! !
Perçant la brume et la nuée, Dans un coin du ciel exigu,
Les canards en triangle aigu Volent, troupe diminuée :
Quitte au plus tôt la hutte-abri!
Tirliri ! 1
La crique est profonde et peu sûre.
Les sables mouvans sont nombreux, La glace a des trous ténébreux Qu’on voit par plus d’une fissure :
Sois prudent, ô chasseur meurtri !
Tirliri !
Ta ménagère dans la peine Comprime un sanglot étouffant;
Sur les carreaux ton jeune enfant Fait un brouillard de son haleine :
En route, chasseur peu nourri !
Tirliri!!
CHASSE D’HIVER
Surveillant la broche qui tourne, Le chat ronronne auprès du feu ; Aux amours il a dit adieu :
Le souriceau joue et séjourne, Mais de la chasse il est guéri !
Tirliri ! !
Fais comme lui ! de la passée Dédaigne les appâts trompeurs; l/horizon s’emplit de vapeurs, La lune est comme trépassée : Sois sage enfin, pauvre mari!
Tirliri ! !
Rentre au logis qui s’inquiète; Ta femme t’attend sur le seuil, Malgré le froid, malgré son deuil, Et ta soupe est dans ton assiette :
L’enfant t’accueille avec un cri l
Tirliri!!
Au plus près de la cendre chaude Ton chien va se coucher en rond ; Le chat interrompt son ronron;
Il y restera jusqu’à laude :
Malgré son compagnon marri !
Tirliri ! !
Le coucou de la forêt Noire Sort avec fracas du boîtier!
Il est heureux, ce forestier, De faire échec à la bouilloire Le coquemar en a tari 1
Tirliri ! !
Dans le dressoir, sur une assiette.
Les bras croisés. Napoléon Au fier bâtard de Mauléon Fait une grimace inquiète :
Marlborough en est ahuri !
Tirliri 1 !
Allons, chasseur, tirant la patte.
Regagne le lit conjugal;
Sois heureux du bonheur légal Et dors à poings fermés, pirate :
Sans crainte du charivari !
Tirliri ! !
CHASSE D’HIVER
Depuis les beaux jours de Tenfance, Le temps, hélas! t’a bien changé, Sur tes cheveux il a neigé,
Et ta glace à la glace offense :
Adieu donc, chasseur défleuri !
Tirliri ! !
Villequier.