LE ROUET
De peur que la fauvette étouffe, Pour que le pinson soit au frais, L’églantier fleurit tout exprès.
Et le sureau blanchit sa touffe.
Tourne, rouet, tourne toujours.
Avec le lin file mes jours 1
Le ramier gémit dans les chênes Et répète aux échos son deuil.
Les corneilles mangent les faînes.
Le linot tient tête au bouvreuil ; Le râle court dans la prairie,
La bécassine nous revient.
L’hirondelle qui se souvient A ma fenêtre pour patrie.
Tourne, rouet, tourne toujours.
Avec le lin file mes jours!
Je n’ai pas une grande peine A voir mes ans tôt écoulés;
Lorsque de pain la huche est pleine.
Tous mes ennuis sont refoulés.
POÉSIES DOMESTIQ.UES.
Les fleurs, les oiseaux, la famille.
Suffisent à dorer mon sort :
Je vends mes toiles, pauvre fille.
N’en gardant qu’une pour la mort.
Tourne, rouet, tourne toujours.
Avec le lin file mes jours !
FABLE
On vous dira qu’en se jouant La Fontaine écrivit ses fables;
Que le bonhomme aux yeux affables Les composait tout en rêvant.
N’en croyez rien : la Muse est comme les coquettes, Il faut à son amour un cœur non partagé,
Des soins toujours nouveaux, un culte protégé Par des prévenances discrètes;
A faire imprudemment ses deux tristesconquêtes, Malheur à qui s’est engagé!
Moi-même, ce n’est pas sans peine Que de rimer pour vous j’ai pris quelque souci ; Pourtant mon vers est dur, mal rimé, sans haleine. Par là, jugez si La Fontaine
POÉSIES DOMESTIQ.UES.
Sans le travail eût réussi 1 Avec son cortège de jours,
L’an nouveau qui pour nous commence Est comme un bataillon de soldats qui s’avance Au son du fifre et des tambours :
Trente de ces soldats font une compagnie,
Ayant pour officier le premier jour du mois.
Chacune a son guidon qui dans l’air se déplie;
Elles obéissent à la voix D’un général en chef, dont l’active mémoire,
Malgré leur latin, leur grimoire.
Prend soin de retenir les noms De chacun de ses compagnons.
— Qui ne connaît, je le demande.
Le général Calendrier?
Il est très-pacifique et sans talent guerrier.
— Sous les ordres d’un chef qui jamais ne gourmande Les jours, ai-je dit, nos soldats.
Sans souci du péril, sans crainte, à l’aventure,
Sans litière et sans nourriture.
Dans des sentiers affreux qu’ils ne connaissent pas. Vont gaiement égarer leurs pas.
Morne, sur son rocher, le temps qui les regarde Et monte une invisible garde.
Les abat tour à tour avec son arc vainqueur :
— D’un trait fatal percés au cœur
FABLE
Comme un château de cartes qui s’écroulent,
Ils tombent lourdement et roulent Dans ton abîme, Eternité !
A toute fable, il faut une moralité :
O vous qui sans regret voyez couler les heures.
Si, grâce au fabliau que je vous ai conté,
Vous oubliez en vos demeures Le doigt que tient sur vous le Temps, maître irrité. Ce conte, amis, vous aura profité.
Et moi, qui tranche ici du bon Jean La Fontaine,
Je n’aurai pas perdu ma peine.