‹ Poésies (volume 2)Chapitre 133 sur 208 · A CHARLES BOUDOU · texte numérisé non relu

A CHARLES BOUDOU

C'est un étroit vallon que deux coteaux en pente

Resserrent ; un ruisseau lentement y serpente.

Sous les saules touffus , sous les grands peupliers

Qui voilent de fraîcheur ses bords irréguliers ,

J'écoute du moulin la note monotone ,

Le taureau qui mugit , la clochette qui sonne ,

Le pâtre au loin qui chante en gardant ses troupeaux ,

Bruits légers et charmants plus doux que le repos.

Les aunes inclinés , sous leur verdoyant dôme ,

Laissent apercevoir un pauvre toit de chaume,

Toit heureux ,. maintenant habité par l'espoir 1

Mille rires joyeux y résonnent le soir ;

Le jour on voit flotter de bleuâtres fumées

Sur le faite où les fleurs . par la brise animées ,

Se balancent au vent souriantes à l'œil.

Toit heureux !.... Tan dernier plein de pleurs et de deuil!

m POEMES ET POÉSIES.

Là vivait un vieillard, et près de lui sa femme Végétait seulement ; car dans cette pauvre âme Tout s'était fait obscur. L'âge , ce lent poison , En épargnant sa vie , avait pris sa raison ; Mais de ce cœur sans fiel la folie était douce. Elle aimait à s'asseoir au soleil sur la mousse , Et là , chantant des airs que l'écho répétait , Tour à tour s'étonnant de l'écho qui chantait, Tour à tour reprenant sa chanson suspendue , Elle usait sa journée , et la nuit descendue La trouvait souriante , et le naissant matin ' Mettait à ce front vieux un sourire enfantin.

L'époux, soldat jadis, était un homme austère , Qui , malheureux toujours, avait toujours su taire Ses douleurs , et gardant un visage serein , N'avait que dans le cosur les rides du chagrin.

Or un jour il ne put se lever de sa couche , La souffrance muette avait crispé sa bouche ; Il ne se plaignait pas ; ses enfants rassemblés Vers son lit inclinaient leurs visages troublés. Il les rassurait tous; mais sa voix haletante Démentait la fierté de son âme constante , Et de son pouls éteint les faibles battements Remontaient vers le cœur de moments en moments. Il s'en allait mourir. — Tandis que sa famille S'empresse autour de lui ; près du foyer qui brille , La pauvre femme assise, oubliée, à l'écart, Sur son vieux compagnon attache un lent regard.

DBUX VIEILLARDS. m

Elle ne chante plus.... Cette immobile face, Où chaque sentiment toujours glisse et s'efface, Semble se colorer d'un reflet de raison t Et le lit du malade est tout son horizon. Elle sourit pourtant , mais c'est avec contrainte , Et parce que sa bouche a gardé cette empreinte» Les soupirs incessants , les pleurs du désespoir , Peut-être auraient semblé moins douloureux à voir Que cet œil immobile où l'angoisse respire , Et ce visage en deuil grimaçant un sourire.

Vainement le soleil qui brillait sur les champs ,

Vainement les oiseaux dont elle aima les chants ,

L'onde qui captiva sa vue émerveillée ,

L'invitaient à s'asseoir sous la verte feuillée.

Sans faire un mouvement pendant quatre longs, jours,

Elle resta muette et souriant toujours.

En vain lui donnait-on sa nourriture aimée ;

Comme ce n'était plus la voix accoutumée

Qui disait : — a Lève-toi ! viens prendre ton repas ! »

Elle demeurait morne et ne répondait pas.

Un jour elle tressaille , elle lève la tête ; Un lumineux éclat dans ses yeux se reflète; Ce cœur , depuis longtemps couvert d'obscurité , Semble avoir reconquis son ancienne clarté ; Elle est debout. Sa main , vers le vieillard tendue , L'appelle... Mais soudain elle tombe éperdue, La pâleur envahit son front comme un reflux ; Quand on la releva , son cœur ne battait plus.

Une semaine après, les gens de la campagne Conduisaient le vieillard auprès de sa compagne Le fossoyeur les mit dans le môme tombeau.

Dans leur chaumière habite un ménage nouveau : On y voit tout le jour, souriante et légère , Aller et revenir l'active ménagère , Et , des jeunes époux cher espoir, doux orgueil , Un bel enfant sourit au soleil sur le seuil.

L'Étang, septembre 1851.

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