A MON CHER FILS PAUL
Quand j'ignorais encor que la vie est amère; Quand je ne connaissais, de ce monde nouveau ,
Que la douce voix de ma mère Et son visage aimant penché sur mon berceau ,
Un ange radieux me souriait en rêve ;
Sa tète aux cheveux blonds brillait d'un éclat pur
Comme l'aurore qui se lève , Et je lisais l'espoir dans ses grands yeux d'azur.
Il volait devant moi tel qu'un oiseau rapide , Me couvrant de son aile , et la paix du Seigneur
Inondait mon âme limpide; Car cet ange adoré s'appelait le bonheur.
Mais les jours ont passé ; le messager de joie Qui devançait mes pas, s'est lassé du chemin ;
Il s'est détourné de ma voie, Sa main consolatrice a délaissé ma main.
A peine si parfois je l'entrevois encore, Cet astre qui brilla sur mon joyeux matin.
Il fuit, pâlissant météore, Et se perd dans la brume à l'horizon lointain. /
Il ne reviendra plus , aux heures de tristesse , Illuminer ma nuit d'un rayon de ses yeux; Dans mon cœur ses chants d'allégresse Ne réveilleront plus un seul écho joyeux.
Doux ange, cher soutien de mon heureuse enfance, Qui me guidais partout, quand je n'avais senti
Ni la tristesse ni l'offense , Pour quels bords préférés, doux ange, es-tu parti?
Es-tu sous l'humble toit , où je te vis sourire Dans les yeux de ma mère , à mon premier réveil?
Aux bords du ruisseau quWsoupire?
Dans le bois qui frémit au lever du soleil?
Es-tu sous les cyprès, au coin du cimetière,
Où j'ai vu déposer mon frère, mon seul bien, ^
Pauvre enfant qui dort sous la pierre , Cœur brisé, qui jamais ne battra près du mien?
Es-tu dans un baiser de celle qui, tranquille, J
Repose sur mou sein gonflé d'émotion ; Comme dans son nid qui vacille , Près des flots orageux se berce l'Alcyon?
Es-tu dans ces milliers de limpides étoiles, Dont j'admirais, enfant, l'éclat mystérieux?
Où te caches-tu ? sous quels voiles?
Es-tu sur terre encore? as- tu fui dans les cieux?
Hélas ! c'est un autre ange au sévère visage (Jui me montre aujourd'hui l'horizon menaçant.
Il marche au milieu d'un orage, Et ses yeux sont rougis de larmes et de sang.
Lorsque vers l'avenir, où maint éclair s'allume, 11 tourne son œil morne et son front sans couleur,
Mon cœur se gonfle d'amertume ; Car cet ange effrayant s'appelle la douleur.
Adieu donc pour jamais, bel ange de la joie ! Toi, son frère, salut! je t'attends sans remord;
C'est aussi le ciel qui t'envoie , Ainsi que l'ouragan , la tempête et la mort.
Salut, ange des pleurs ! je te crains et je t'aime; Je te crains, car ton œil est noir comme la nuit;
Je t'aime, car sur ton front blême J'entrevois un reflet du jour pur qui te suit.
Je te crains , car ta main fatale et toujours sûre Ne doit toucher mon cœur que pour l'endolorir.
Je t'aime , car chaque blessure Rend mon âme plus forte et m'apprend à souffrir.
Frappe donc ! je suie prêt. Bien que mon cœur chancelle, L'espérance y survit, rebelle â ton pouvoir.
La Consolatrice éternelle Dort jusque dans les plis de ton vêtement noir.
Que dis-je, Esprit fatal! mon cœur n'est point ta proie, Un astre brille eocor dans mon ciel assombri ,
Car je vois Fange de la joie S'éveiller dans les yeux de mon enfant chéri.