LE SOUVENIR
Pour soulager dans leur souffrance Ceux qui pleuraient sans avenir, Dieu fit un frère à l'Espérance , Et le nomma le Souvenir :
Le Souvenir, ange fidèle , Qui pleure sur les trépassés , .
Et qui réchauffe sous son aile Les cœurs mortellement blessés.
Nulle douleur ne lui résiste , Quand son œil tendre et langoureux Montre à notre âme qui s'attriste L'ombre d'un passé plus heureux.
Le Souvenir a quelque charme , Même lorsque du gouffre amer On ne rapporte qu'une larme, Comme une perle de la mer.
Mais le Souvenir, quand on aime , C'est écouter de douces voix , C'est faire vivre la mort même , C'est naître une seconde fois.
Il semble qu'une clarté pure Luit sur notre front abattu , Quand l'ange consolant murmure Ce doux mot : — Te rappelles -tu?
Te rappelles -tu notre joie- Quand , sur les bords irréguliers Où la Creuse indolente ondoie , Nous rêvions sous les peupliers?
Te rappelles- tu la nacelle
Où tous , en chantant nous glissions ,
Oubliant, hélas l' qu'avec elle
Le temps fuyait et nous passions?
Te rappelles -tu notre ivresse, En ces jours par le ciel bénis?
Te rappelles -tu la tendresse Qui nous a pour jamais unis?
Je pars et j'emporte ces choses Pour me consoler en chemin , Comme on garde un bouquet de roses Qui s'est fané dans une main.
LE SOUVENIR. 4Qt
De ce passé , fleur idéale Qu'en moi-même j'enfermerai , Je respirerai le pétale Précieux et décoloré.
Là -bas, dans ma triste demeure
Où le temps semble se traîner,
Ces beaux jours enfuis comme une heure ,
Viendront souvent m'illuminer.
De ses mains tendres et timides Le Souvenir, ange pieux , Touchant mes paupières humides , Essuîra les pleurs de mes yeux. .
Il viendra , quand la nuit m'enlève Au souci toujours renaissant, A travers le prisme du rêve Me peindre ton sourire absent;
Plus rapide qu'un trait de flamme De l'un à l'autre il volera ; D'une même voix , dans, ton âme Et dans la mienne, il parlera.
Plus tard , si je reviens encore Dans ces lieux féconds en beaux jours , L'ange au consolant météore Sur nous resplendira toujours,
Et confondant nos cœurs fidèles Dans d'ineffables entretiens , Quand je dirai : — Tu te rappelles?
Tu répondras : — Je me souviens 1
Saint-Gaultier, 22 septembre 1854.
IARME ET PERLE
— Où vas -tu, perle brillante Qui sors du fond de la mer?
— Où vas- tu, larme brûlante, De la douleur fruit amer?
— Moi, d'une couronne altière Je vais orner le milieu.
— Moi , je porte la prière
Et le deuil d'une âme à Dieu !