A. MADAME R
Pourquoi faut -il que je te parle encore De ce lointain et touchant souvenir?
Pourquoi sans cesse un pouvoir que j'ignore Dans mes pensers le fait -il revenir?
Tu nous contais qu'en tes jeunes années, En ce passé si pur, si triomphant , Pour couronner tes belles destinées Un seul bonheur te manquait... Un enfant!
Mais une fois , nous dis - tu , je fus mère ; Un bel enfant, un ange aux cheveux d'or Était à moi!... Le ciel , à ma prière Avait donné ce fragile trésor.
Je le voyais dans les bras d'une femme ; Son cri vibrait à mon cœur maternel , Et pour cette âme éclose de mon âme , Mes vœux déjà montaient à l'Éternel.
Combien d'espoir, de crainte en toi repose , Fragile objet qui viens de t'animer, Mystère saint, tendre petite chose, Que malgré soi l'on a besoin d'aimer !
Il est à moi ! mon regard le dévore , Ma main s'étend , s'étend pour le trouver. Mais , ombre vaine , il fuit... Tout s'évapore ; La nuit est sombre et je viens de rêver !
Puis bien longtemps le regret du doux songe Êtreint mon cœur de son poids étouffant; Pendant la nuit, que ma douleur prolonge, Je vais criant : Mon enfant! mon enfant!
11 me suivra jusqu'à ma dernière heure; Je crois le voir en vous le racontant. D'avoir rêvé se peut -il que l'on pleure? Après vingt ans j'en pleure encor pourtant.
N'en rougis pas! cette triste chimère, Dans ton destin si fécond en douleurs , De tes douleurs n'est pas la moins amère ; N'en rougis pas; ne cache pas tes pleurs
Chimère ou non , ce que le temps emporte A notre cœur est- il moins enlevé?
Quand le bonheur est englouti , qu'importe Ce qu'il était, ou réel, ou rêvé?