‹ Poésies (volume 2)Chapitre 204 sur 208 · LEGENDE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

LEGENDE ALLEMANDE

La rêveuse Allemagne était encor soumise, Comme une enfant docile, aux canons de l'Église ; De toutes parts, au fond des vallons, l'Ângelus Tintait dans les couvents pour de pieux reclus. Déjà pourtant les cœurs s'égaraient dans la route, Et sur les plus fervents flottait l'ombre du doute. L'un des plus vénérés de ces religieux Était le moine Alfus. Âlfus était si vieux Qu'il avait dépassé la limite ordinaire ; Aussi l'appelait- on le moine centenaire. Il semblait au-dessus de notre humanité, Par son âge non moins que par sa piété. A voir la majesté de sa noble figure Et sa barbe d'argent sur sa robe de bure , On aurait dit un saint. En le voyant passer Les lévites semblaient tout près de l'encenser. Alfus avait la foi; mais cette longue vie, D'amertume abreuvée et de douleur suivie ,

L'OISEAU DU PARADIS. 49i

Était lourde à son âme encor plus qu'à son front.

Les heures que le temps pousse d'un doigt si prompt ,

Ces heures lui pesaient. Comme un buveur avide,

Dont on remplit la coupe aussitôt qu'elle est vide ,

Succombe sous le vin qu'on lui verse toujours,

Las de la vie , Alfus était ivre de jours.

Pour tous, son existence était sainte et bénie;

Mais quand venait la nuit , une ardente insomnie

Tenait ses yeux ouverts , et l'aube en renaissant

Le retrouvait plus sombre et plus réfléchissant.

L'ennui le consumait. Un dégoût invincible

A toute impression le rendait insensible.

Parfois il appelait la mort, lente à venir ;

Parfois épouvanté de ce vaste avenir,

Il s'écriait : « — Mon Dieu ! si l'existence humaine,

Qui dure peu de temps , de tels ennuis est pleine ,

De quel terrible poids sera l'éternité !

Notre lot sur la terre est l'instabilité ;

Changer c'est vivre ; l'homme avide de prémices

Rebutera demain l'objet de ses délices.

L'irrésistible instinct l'entraîne à ce qui fuit.

L'onde coule, l'oiseau s'envole, l'éclair luit,

Le parfum s'évapore... Ainsi tout ce qu'il aime!

Mais des splendeurs sans fin , un chant toujours le même,

Une adoration sans borne , où les élus

Plongés dans un bonheur qui ne finira plus ,

Buvant le même vin toujours au même vase ,

Rêvent pétrifiés dans l'immobile extase!

Tel sera l'autre monde!... Et partout, et toujours,

L'espace et l'infini! Plus de nuits, plus de jours!

Plus de vœux à former, plus d'humaines souffrances !

Mais aussi plus jamais de folles espérances,

De ces rêves changeants où brillait l'idéal ;

Toujours 1 toujours un cycle immuable , fatal ,

Un azur sans nuage, un été sans rosée,

Un bonheur dont jamais l'âme n'est reposée,

Un abîme où l'esprit s'arrête épouvanté ,

Où l'oreille n'entend qu'un mot : Éternité 1.... »

Alfus, l'âme livrée au rêve qui l'emporte, S'avance et du couvent il a franchi la porte. Il traverse le pont , et la route et les prés Couverts d'arbres en fleurs et de fleurs diaprés. Il arrive bientôt dans un lieu solitaire , S'asseoit au pied d'un chêne et se laisse distraire Par les enchantements de la verte forêt. Dans sa jeune beauté le printemps s'y montrait.

0 printemps , fils de Dieu , toi , dont la main redonne Aux arbres de nos bois leur mobile couronne , Tu souris à l'enfant, à l'homme, et ton regard Jette un dernier éclat dans le cœur du vieillard ï Tout n'était que fraîcheur et parfum sous l'ombrage; Le soleil envoyait à travers le feuillage Ces obliques rayons qui présagent le soir ; La nature riait de bonheur et d'espoir ; Un oiseau préluda. Sa voix était si tendre Que tous les bruits des champs se turent pour l'entendre : Son chant était si doux , si pur, qu'un rossignol Tomba de jalousie et mourut sur le sol. Cet hvmne harmonieux aux notes nuancées

Ranima le vieillard et changea ses pensées.

Attentif, il resta , ne se souvenant plus Qu'on l'attendait au chœur pour chanter l'Angelus. De l'oiseau merveilleux les cadences perlées Se suivaient, s'enchaînaient, sans fin renouvelées; Il ne se lassait point, et chaque trait nouveau Se dessinait plus frais , plus suave et plus beau. On croyait voir germer à sa voix la verdure, Voir le ciel resplendir, et toute la nature, Comme s'harmonisant aux mystiques accords , Prodiguer ses couleurs, ses parfums, ses trésors. Il semblait que lui seul , tel qu'une âme inspirée Donnât l'air et la vie à toute la contrée. Il parlait un langage à l'esprit soucieux , Et l'emportait bien loin, bien haut , jusques aux cieux ! Il remuait le cœur au fond de la poitrine ; Les mille harpes d'or de la cité divine, Qui font dans sa splendeur le ciel s'extasier, Vibraient à l'unisson dans ce frêle gosier. Enfin il couronna sa gamme merveilleuse Par une note claire, ardente, lumineuse , Que le moine crut voir, à travers le ciel pur, Filer comme une étoile et mourir dans l'azur. L'extase du vieillard avec l'oiseau s'envole. 11 a dû perdre une heure à ce plaisir frivole ; Il se lève, et, hâtant son pas mal assuré , Il retourne... Mais quoi l tout s'est transfiguré. Merveilleux changement ! Les collines prochaines , Au lieu d'humbles taillis s'ombragent de grands chênes; En place du sentier qui menait au couvent , S'ouvre une large route; au lieu du pont mouvant,

Dont le bois vermoulu frémissait sous la marche,

Un pont vaste arrondit les pierres de son arche.

Il ne reconnaît plus personne du hameau.

Les pâtres ébahis, ramenant leur troupeau,

Et les femmes filant sur le seuil de la grange ,

Le regardent passer avec un air étrange.

Il arrive au couvent; le clottre est agrandi.

Le vieux clocher roman , qui penchait alourdi ,

Où les oiseaux du ciel nichaient dans mainte brèche .

Se dresse et lance au ciel une gothique flèche.

L'étonnement , l'effroi lui font hâter le pas;

Il arrive. Un portier qu'il ne reconnaît pas

Lui demande son nom ; il le dit... 0 surprise !

Nul ne connaît Alfus , ce flambeau de l'Église.

Enfin on fit venir le doyen du couvent :

C'était du temps passé le registre vivant.

Il recherche le nom d' Alfus dans sa mémoire :

« — Je me souviens, dit -il, d'avoir ouï l'histoire

D'Alfus le centenaire. Il sortit seul un soir.

Que devint-il depuis? On n'a pu le savoir;

Mais on croyait qu'après sa mission remplie ,

Dieu l'avait dans le ciel emporté comme Élie.

Car c'était un grand saint. Dans mon plus jeune temps ,

Les anciens en parlaient déjà depuis vingt ans,

Et j'en ai quatre-vingts » Mais, Alfus, ô mystère!

Voyant que tout un siècle écoulé sur la terre , Plus que l'âge d'un homme , avait passé pour lui Comme l'ombre d'un songe en moins d'une heure enfui ; Alfus comprit soudain que ce chanteur sublime Étail venu, du ciel l'arracher à l'abîme.

Le moindre des oiseaux qui sont au paradis

Tenait depuis cent ans tous ses sens engourdis.

Les mondes et les temps valaient donc moins qu'une heure

Des voluptés que Dieu nous garde en sa demeure?

Tombant à deux genoux, il adora. — Les jours

Suspendus par miracle, ayant repris leur cours,

Sur son front prosterné tout d'un coup s'écroulèrent.

La mort le foudroya ; ses regards s'aveuglèrent ;

Mais confiant en Dieu , certain de sa bonté ,

Il entra dans la tombe et dans l'éternité!...

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