LE CHANT DU BERCEAU
Porté par ton ange, Tu vois le Seigneur.
Dors dans ton lange,
Dors sur mon cœur.
Le ciel te Crie :
« Cœur ingénu ,
a Dans ta patrie
« Sois bienvenu!... »
Songe funeste!
Enfant, si Dieu
Te disait : « Reste
« Dans mon ciel bleu ! »
Reviens , ô mon ange !
Reviens , car j'ai peur!
Dors dans ton lange
Dors sur mon cœur.
Mais tu t'éveilles,
Sans pleurs, sans cris;
Tu m'émerveilles
Par un souris.
Joyeux du rêve,
Ton grand œil noir
S'ouvre et s'élève
Pour mieux me voir.
Enfant , ton bon ange A prié pour toi.
Sors de ton lange
Et souris-moi.
Au milieu des blés , dans la plaine, Je retrouve encor le chemin Où nous pouvions passer à peine, Tous deux , nous tenant par la main.
Les seigles jaunissants balancent L'épi qui penche bientôt mûr; Entre chaque sillon s'élancent Des fleurs d'or, de pourpre et d'azur.
Le bourdonnement des abeilles , Dans l'air cadencé mollement , Réjouit de loin les oreilles , Par son léger bruissement.
A travers la moisson mouvante, Passe un peuple de moucherons ; La sauterelle, herbe vivante, Y franchit les verts lizerons.
Les papillons , dans leurs batailles , Vont s'y poursuivant tour à tour ; Et le chant saccadé des cailles Y parle de joie et d'amour.
Dans la plaine que l'été dore, Moi seul je vais triste et rêvant , Ici même, où t naguère encore, Heureux , je riais si souvent.
Cependant la campagne est belle ; La brise m'apporte, des bois , Un parfum que juin renouvelle, Pur comme il était autrefois.
Sous la moisson que Dieu nous donne, Chantent les oiseaux des guérets , Et , sans penser aux jours d'automne, Grandit l'ombrage des forêts.
Sois brillante , ô belle nature !
La main puissante du Seigneur, Qui t'ôte et te rend ta parure, Ne m'a pas rendu mon bonheur.
Adieu les jours où , plein de joie, Avec un frère que j'aimais , Dans les blés j'ai suivi la voie Que je parcours seul désormais !
J'entends la cloche villageoise Lentement sonner l'angélus; Voici le vieux clocher d'ardoise, Qu'ensemble nous ne verrons plus!
Là , sous les arbres de la haie, Se blottissait le toit obscur, Où , dans notre gaîté si vraie, Nous nous aimions d'un cœur si pur.
D'autres possèdent à cette heure, Les grands arbres , le frais enclos ; Qu'ont-ils donc fait de la demeure Où chantaient nos beaux jours éclos?
Ils ont détruit la maison blanche:
Murs chéris , ils vous ont brisés!
Le nid est tombé de la branche, Et les oiseaux sont dispersés.
Pourtant , au fiel que l'heure apporte, Quelque miel est encor mêlé ; Nul ne franchira plus la porte Par où l'enfant s'en est allé.
Jamais personne, sur la terre, N'emplira d'un rire joyeux La pauvre chambre solitaire, Où l'enfant a fermé les yeux.
Adieu , demeure hier sacrée, Qu'un souvenir en vain défend !
Je ne veux rien , dans la contrée, Que pleurer sur toi, cher enfant!...
Me voici dans le cimetière.
Seul , à genoux ! — N'entends-tu pas Ton doux nom qu'avec ma prière, Je prononce en pleurant tout bas?
Par ces baisers, que je dépose Sur le sol de larmes mouillé, De ta bouche, autrefois si rose, Le sourire est-il réveillé?
Non ! la tombe, froide et muette, Garde son silence cruel ; Et seule, en chantant , l'alouette Semble porter ma plainte au ciel.
Là , bien longtemps je me recueille, Songeant au bonheur épuisé, Et je n'emporte qu'une feuille, Qu'une feuille et mon cœur brisé.
Au jardin de ta sépulture, Laissons la rose aussi mourir ; N'enlevons aucune parure ; J'ai bien assez du souvenir !
Mon cœur est pareil au lieu sombre, Et couvert de fleurs où tu dors , Au dedans la tristesse et l'ombre, Quand le sourire est au dehors.
La Vaopalière, 17 juin 1841.