LA CRÈCHE
Contre les frimas vous défend ; Qu'importe la saison amère :
Vous souriez , heureuse mère , Aux caresses d'un bel enfant !
Son œil sous votre œil étincelle ; C'est vous qu'il cherche , qu'il appelle ; C'est de vous qu'il veut un baiser , Sur cette joue encor plus fraîche Que le frais velours de la pèche , Où l'abeille aime à se poser.
Aussi quel tourment 1 quelle crainte !
La nuit , à sa première plainte , Vous vous réveillez en sursaut.
Parfois s'il s'agite , inquiète , Vous avez peur qu'il ne rejette Son lange bien doux et bien chaud.
Le jour, sous sa blanche pelisse, Craignant que l'air froid ne se glisse , Vous prenez, un soin diligent.
C'est que la bise est si glacée Qu'elle traçait, la nuit passée, A vos carreaux des fleurs d'argent.
Mais songez-vous parfois , Madame , Quand ce cher souci de votre âme Est là souriant sous vos yeux , Qu'il est quelque autre mère encore
N'ayant , pour l'enfant qu'elle adore , Ni berceau , ni langes soyeux?
Elle est là , près de vous peut-être , Sans feu , sans vitre à sa fenêtre , Doutant de Dieu , son seul appui.
Transi de froid , dans sa demeure , Toute la nuit son enfant pleure , Et la neige tombe sur lui.
Pour lui point de pelisse épaisse; Mais quelque lange usé , qui laisse Entrevoir son corps amaigri ; De sa mère le sein aride Verse à peine , à sa bouche avide Un lait par la douleur tari.
Avant que le soleil paraisse , Pauvre ouvrière , elle s'empresse De courir au travail lointain ; Et lui , que personne ne garde, Jusqu'au soir remplit la mansarde De cris de douleur et de faim.
Pour vous quelle affreuse tristesse , Si l'enfant de votre tendresse Souffrait tant de maux un seul jour !
Songez à cette pauvre femme , Et puis mesurez , dans votre âme , Son désespoir à votre amour.