A M. AUGUSTE LE PRÉVOST
MEMBRE DE L'iNSTITUT
Il la prit par la main et lui dit : « Talith a cumi » ; c'est-à-dire : ma fille, levez-vous, je vous l'ordonne.
Saint Mahc , ch. v, v. 4i.
En passant vers le soir sur le chemin aride
Qui de Capharnaiim conduite Bethsaïde,
Jadis le voyageur, dans la verte saison ,
Apercevait de loin une blanche maison.
Deux palmiers lui formant un gracieux portique ,
Devant elle, enlacés par une vigne antique,
S'élevaient, et la vigne en berceau les suivant,
Étendait sur le seuil son ombrage mouvant.
Par des platanes verts de tout bruit isolée , i
Qu'elle était belle alors, d'ombre à demi voilée,
Quand le soleil , plongeant dans l'espace éternel ,
Teignait de pourpre et d'or les cimes du Carmel , Et que le lac d'azur, où glissait quelque voile , S'argentait aux clartés de la première étoile.
Par un dernier rayon les monts étaient rougis :
Jaïre retournait vers ce riant logis t
Quand des gens attroupés interrompent sa route.
Debout , au milieu d'eux , un homme qu'on écoute ,
Un homme au noble geste , à la puissante voix ,
Tient suspendus les pas et les cœurs à la fois.
C'est Jésus ! — Curieux d'entendre les paroles
De celui dont Juda redit les paraboles,
Jaïre malgré lui s'arrête , obéissant
A la voix du prophète , à son charme puissant.
Viennent alors des gens qui de Tibériade
Apportaient un perclus , depuis longtemps malade.
Or Jésus s'approcha nt suivi de ses amis :
a Ayez foi , lui dit- il , vos péchés sont remis. »
Jaïre l'écoutait et pensait en lui-même :
Cet homme est fou sans doute , ou plutôt il blasphème !
Jésus , qui dans son cœur lisait son peu de foi ,
L'aborde en souriant : <t Pourquoi laisser en toi
« Fermenter ce levain de mauvaise pensée ?
a Quelle chose en effet te semble plus aisée
a De dire : Vos péchés vous sont remis \ ou bien :
« Levez-vous et marchez ! — Or donc , Pharisien ,
« Pour qu'il te soit prouvé que le Bis de la femme
« Peut délivrer le corps comme il délivre l'âme ,
« Debout! ajouta-t-il , s'adressant au perclus :
« Emportez votre Ht ; allez ! ne péchez plus l »
Or le paralytique , à cet ordre suprême ,
Se leva , prit sou lit et l'emporta lui-même.
Puis Jésus s'éloigna. Le groupe dispersé ,
Jaïre poursuivit son chemin commencé.
En foulant à pas lents le sentier solitaire ,
Il songeait à cet être entouré de mystère ;
Mais son orgueil , rebelle au pouvoir du Sauveur,
Ne voulait voir en lui qu'un fourbe ou qu'un rêveur.
Il ne comprenait pas , homme à l'étroit génie ,
A tant d'humilité tant de grandeur unie.
Le Messie , à ses yeux , devait sur l'univers
Tonner comme un orage environné d'éclairs ;
Mais un homme humble et doux qui partout faisant grâce,
Bénissant qui le hait , plaignant qui le menace ,
Passait sur cette terre en répandant le bien -,
Cet homme-là n'était qu'un vil magicien.
Il marche , et cependant , sous la blanche demeure
Que d'un rayon si doux le jour mourant effleure ,
L'enfant de son amour, la belle Séphora ,
Dont un mal inconnu tout à coup s'empara ,
Gémissante s'agite ; une livide fièvre
Enflamme son regard et contracte sa lèvre.
Attentive à ses maux , souffrant plus qu'elle encor, Sa mère est là , veillant comme sur un trésor, Pâle d'inquiétude et de pleurs inondée.
« Mère, dit Séphora, Dieu m'a redemandée. « Mon cœur va se briser ; mes jours sont révolus. « Soleil, qui disparais, je ne te verrai plus 1
LA FILLE DE JA1RE. îl
« — Dieu nous chérit, ma fille ; il veut que Ton espère 1
« — Que seulement je puisse encor revoir mon père.
« Mes yeux seront fermés s'il tarde à revenir;
« Car mon heure est prochaine et le temps va finir.
« 0 Jaïre ! ô mon père! et toi , mère adorée »
« Par moi votre vieillesse eût été vénérée.
« Qui donc remplacera l'enfant de votre amour ,
« Pour vous veiller la nuit , pour vous servir le jour ?
« Et toi, que feras-tu sans ta fille sur terre?
a La nuit, tu pleureras ta douleur solitaire, *
a Et quand luira l'aurore à l'horizon lointain ,
« Tu ne recevras plus le baiser du matin.
« Le ciel ne peut vouloir que je te sois ravie ;
« Pour lui ma mort n'est rien, et tu vis de ma vie.
« O t'embrasser demain , revoir le jour, guérir !
« Sauve-moi l sauve-moi ! je ne veux pas mourir ! »
Sa mère , en écoutant ces cris de la souffrance , Le désespoir au cœur lui parlait d'espérance, Lui souriait en face , et , cachant ses douleurs , Vingt fois se détournait pour essuyer ses pleurs.
Séphora faiblissait sous l'atteinte cruelle , Lorsqu'arriva Jaïre. A l'horrible nouvelle, Il s'élance : a O ma fille 1... » Elle n'entendait pas, Et sur son front flottaient les pâleurs du trépas. En voyant expirer son enfant , son idole , Jaïre , l'œil éteint , sans force , sans parole , Pleurait. M ais tout à coup, à ce spectacle affreux,
Un rayon a brillé dans son cœur douloureux.
L'orgueil pharisien , voile obscur de sa vue ,
Se dissipe aux clartés d'une flamme imprévue ;
La foi qu'il méprisait dans ses regards a lui :
ïl croit, espère, adore, et Dieu même est en lui.
« 0 Jésus ! disait-il en frappant sa poitrine ,
« Pour avoir méconnu ta mission divine ,
« Jésus, c'est trop punir mon incrédulité!
« Ta puissance n'a rien d'égal que ta bonté ;
« Tu remets les péchés ; tu veux , le mal s'envole ;
«c Tu parles , les perclus marchent à ta parole.
« Jésus ! pardonne-moi , puisque Dieu dans tes mains
u A remis son pouvoir pour sauver les humains ! »
— a II est si bon , si pur, dit la mère , oh ! qu'il vienne ! « Qu'il vienne , il comprendra ma douleur et la tienne, a Qu'il veuille seulement, il nous la sauvera; « Qu'il dise une parole et notre enfant vivra ! »
Jaïre aussitôt part , et, franchissant la plaine , Aux genoux du Sauveur il tombe hors d'haleine t « Maître! viens avec moi. Ma fille va mourir : a C'est mon unique enfant ; tu peux seul la guérir, a Impose-lui tes mains, et le mal comme un rêve, « Va fuir, et mon enfant vivra ! »
Jésus se lève ; Il marche. « Conduis-moi , dit-il, en ta maison. « De ta croyance en Dieu dépend la guérison. »
Mais de la vilie à peine ils franchissaient la porte,
Qu'un esclave éploré : « Seigneur ! ta fille est morte ! »
Désespéré , Jaïre accuse sa lenteur,
Déchire sa tunique et dit au Rédempteur :
« Maître! ma seule enfant vient de perdre la vie;
« Dieu me l'avait donnée et Dieu me Ta ravie.
« N'allez pas plus avant, puisque tout est fini.
« Jéhovah l'a voulu ; que son nom soit béni ! *
Jésus lit dans sou cœur, que la douleur dévore :
Il lui répond : « Allons , mon fils , espère encore ! »
Comme devant la foule ils marchaient les premiers , Us parvinrent bientôt jusque sous les palmiers. A la sombre lueur de deux lampes funèbres , Dont les feux languissants attristaient les ténèbres, Les serviteurs épars gémissaient dans la nuit. Jésus leur dit : « Pourquoi ces larmes et ce bruit? « Cette enfant n'est pas morte, elle n'est qu'assoupie. » Or ces gens murmuraient : « Pourquoi donc cet impie « Par ses discours moqueurs accroît-il notre deuil , « Et vientril nous railler en face d'un cercueil? »
Mais Jésus alla droit à la mère éplorée , Qui, seule, sous le poids de sa douleur, navrée , Les yeux fixes et secs, immobile , debout, Demeurait à l'écart comme étrangère à tout, Et qu'on aurait pu croire une pâle statue , Si parfois, soulevant sa poitrine abattue , Quelques rares soupirs, mornes et désolés , Du profond de son cœur ne s'étaient exhalés. Triste , il la regarda; puis tourné vers Jaïre ;
« Près de l'enfant , dit-il , nous allons la conduire. »
Arrivé sur le seuil • quand il vit Séphora , Dans le trépas si belle et si pure, il pleura...
Anges, qui le guidiez de la Crèche au Calvaire, Vous avez recueilli, comme un don tutélaire, Cette larme du Christ, précieux diamant, Vous l'avez élevée au plus haut firmament; Et cette larme sainte est la limpide étoile Qui dans l'immensité brillante se dévoile , Quand une jeune mère, en son cœur triomphant, Songe au premier baiser de son premier enfant.
Le Rédempteur se mit à genoux sur la pierre, Courba sa noble tête et fit une prière ; Puis, allant vers l'enfant, il la prit par la main : « Ma fille, levez-vous; je l'ordonne! »
Soudain L'enfant ouvrit les yeux et dit tout haut : « Ma mère ! » La mère se leva dans sa douleur amère, Et croyant tout à coup au miracle vainqueur Elle embrassa l'enfant avec un cri du cœur. Ses yeux secs jusqu'alors se remplissaient de larmes; Puis elle se livrait à de folles alarmes , Puis aux pieds de Jésus s'écriait, l'œil en feu : « 0 vous êtes le Christ et le vrai fils de Dieu ! »