A MON AMI
Sitôt qu'il voyait deux beaux yeux, Il jetait au diable l'étole.
Il chantait l'amour en tous lieux Et d'amour il tenait école.
Tout son cœur est dans ce livret.
Autant que mien il est bien vôtre.
Gai rimeur, amant indiscret, Tout son cœur est dans ce livret, Mon cœur à le suivre est tout prêt :
Voulez-vous prendre l'un et l'autre?
Je joins mon cœur à ce livret :
Autant que mien il est bien vôtre.
SfS.
Vous m'avez converti par la philosophie, Grands bienfaiteurs du genre humain.
Rois du positivisme, à vous je me confie. Marchez ! montrez-moi le chemin.
Affranchissez le monde! exterminez l'infâme!
Frappez! il a vécu : c'est bien.
Ensevelissons Dieu dans les débris de l'âme :
Hors la matière, tout n'est rien!
Maîtres, nous écoutons votre parole ardente.
L'homme est le Dieu matériel; Il plante ce drapeau : morale indépendante!
Devant le vide obscur du ciel.
Où donc est cet ex-Dieu qui faisait trembler l'hommer
Que vous l'avez bien conspué!
Il n'est plus même bon pour les bourgeois de Rome,
Ce potentat destitué.
Et nous avons pu croire à ce croquemitaine,
Un haillon bourré de roseaux, Un de ces mannequins qu'on plante dans la plaine,
En épouvantail aux oiseaux !
Car, ce Dieu soi-disant, il n'existait pas même.
Les prêtres l'avaient inventé, Pour faire affluer l'or, sous peine d'anathème,
Dans leur vieux coffre patenté.
Mais patente ou brevet, cela n'est plus en France
Garanti du Gouvernement.
A votre Dieu-vivant j'ouvre une concurrence,
C'est la matière en mouvement.
Je suis positiviste, et crois à la poussière.
Point de Dieu; partant point d'Enfer!
Dieu c'est l'humanité; l'homme n'est que matière;
Rien n'existe en lui que la chair.
Nous pensions, pauvres sots, que nous étions au monde
Dans un lieu d'épreuve et d'exil; Qu'une âme survivait à notre corps immonde,
Et nous disions : — Ainsi soit-il!
Détrompons- nous, Messieurs; nous sommes des ma- Macaques parlant bien ou mal. [caques,
Morts, nous irons, comme eux, pourrir dans les cloaques; Mais cela nous doit être éeal.
Nous pratiquions le bien dans l'espoir d'un vain lucre,
Un ciel de mille attraits vêtu, Qu'on nous montrait de loin comme un morceau de
Soyons vertueux par vertu! [sucre :
Soyons libres; créons une libre morale,
Indépendante de tous droits; Chacun suivra la sienne, existence idéale,
Qui ne connaîtra plus de lois.
Morale indépendante! invention profonde!
Le positif étant ma loi, Rien n'est plus positif que moi-même, et je fonde
Ce dogme sacré : — Tout pour moi !
Je suis mon propre Dieu; j'entends vivre à ma guise;
Hors de la matière il n'est rien.
Donc, tourmenter mon corps serait une sottise,
Puisque mon corps est mon seul bien.
Accourez sur ma table, ô poulardes truffées!
Coulez pour moi, vins généreux!
M'enivrer et dormir entre les bras des fées,
Voilà ma morale!... être heureux!
Si l'argent à la fin vient à manquer, n'importe!
Ayant mangé mon dernier sou, Comme un nouveau Caton, je fermerai ma porte
Et m'irai pendre à quelque clou.
A moins que je ne puisse éloigner cette étreinte,
En pillant quelque ami féal.
Je l'assassinerais un peu , n'était la crainte
Du procureur impérial.
Pourtant je tue un veau ? Si l'homme n'est qu'un singe,
Pourquoi ne le tûrais-je pas, Pour jouir de son or, me vêtir de son linge ,
Et le manger, s'il est bien gras?
Alors lâchant la bride aux voluptés immondes,
Ivre de sang et de désir, Pressurant sous ma main les trésors des deux mondes,
Pour en exprimer un plaisir,
O saint Vitellius! ô grand Sardanapale!
Je veux, fidèle à mes débuts, Fondre ces grands penseurs dans ma coupe d'opale ,
Et mourir de les avoir bus!! !