DÉDIÉS A JULES I-RICIION DE VORIS
Guillaume, sois heureux , tu trônes à Versailles Au milieu de ta Cour.
La France expire, et toi, tu fouilles ses entrailles,
Comme un sombré vautour.
C'est bien! sur nos débris ton piédestal s'élève,
Tu ris de notre deuil, Et la réalité, qui dépasse ton rêve,
T'enfle d'un saint orgueil.
Tous ces rois allemands qui forment ton escorte,
Qui peuplent ton palais, Epiant ton réveil , se pressent à ta porte
Ainsi que des valets.
Ils attendent, ces rois, et tu les fais attendre,
Et tu dis : — « Les voilà ! »
Ton ministre a dicté ce qu'ils vont faire entendre
Au moderne Attila.
Hier tu voulus être Empereur d'Allemagne;
Tu le seras demain.
Le sceptre qui pesait au bras de Charlemagne
Est léger pour ta main.
Ecrase à ton plaisir cette tourbe royale,
Ce tas de majestés; Fais-leur baiser à tous la botte impériale
Qui les a souffletés!
Mais non ! Savoure un peu le rêve qui t'enivre.
Du haut de ton destin, Contemple dans ton cœur la pompe qui va suivre
Ton triomphe certain.
Ce cortège vainqueur dont la longue spirale
Va, marche et marche encor, C'est ton peuple ; il te suit. L'immense cathédrale
Ouvre ses portes d'or.
La foule unit, aux chants des clairons et de l'orgue,
Ses acclamations.
Toi, calme au sein du bruit, tu marches dans ta morgue,
Effroi des nations.
L'ogive resplendit; tout est pourpre et lumière.
Tu montes au saint lieu.
Chaque front à tes pieds tombe dans la poussière ,
Plus bas que devant Dieu.
Sur l'autel sont posés, gages de la victoire
Enchaînée à ton char, La couronne, le sceptre et le globe d'ivoire
Qui te feront César.
Approche!... Mais le sol à tes pieds se dérobe.
Est-ce honte ou remord '.
Le sceptre te paraît un ossement, le globe
Une tête de mort...
Le diadème, acquis par les terribles armes
D'un peuple obéissant, Jette un sinistre éclat : ses perles sont des larmes ,
Ses rubis sont du sang!
Horreur! l'autel s'en tr' ouvre , épouvantable tombe
D'où s'élèvent des cris, D'où s'exhale une odeur infecte, d'hécatombe
Et de corps en débris.
Tu veux fuir! chaque marche est un pâle cadavre
Qui, sous ton pied glissant, Cède et s'écrase, avec un craquement qui navre,
Et lance un jet de sang.
Au bruit des vieux canons, des mitrailleuses neuves,
Et des obus en feu, S'unissent les sanglots des enfants et des veuves,
T'accusant devant Dieu; Devant Dieu qu'à témoin prenait ta perfidie
Quand, sinistre héros, Tu prescrivais le vol, le meurtre et l'incendie A tes soldats-bourreaux!
Tu veux crier! ta voix s'étrangle dans ta gorge!
Spectacle horrible à voir, De fantômes sanglants le temple qui regorge
S'est drapé tout de noir.
Les flambeaux vacillants fument dans les ténèbres;
Le chœur joyeux s'enfuit, Et le glas des morts tinte, et des hymnes funèbres
Gémissent dans la nuit. Le grand tapis de pourpre, étendu sur les dalles,
S'enfonce sous tes pas; 11 s'attache à tes pieds, il rougit tes sandales...
Roi! ne comprends-tu pas?
C'est du sang! un torrent qui gronde sur sa berge,
Qui t'entraîne en son cours ; Du sang qui t'envahit, du sang qui te submerge,
Et qui monte toujours!...
Il étreint ta poitrine, à ta gorge il s'élève!...
C'est du sang que tu bois!...
Du sang!... — Eveille-toi, César; c'était un rêve...
Qu'on fasse entrer ces Rois!
Ils viennent et Versaille, avec son peuple blême,
En frémissant d'horreur, Les a vus à senoux t'offrir le diadème...
48 B0NNET8 ET FANTAISIES
Tu seras Empereur!
Tu seras Empereur; — C'est bien ! — Tu vas étendre
Ta grifl'e de lion Sur le manteau sanglant de César, d'Alexandre
Et des Napoléon; T'enivrer ainsi qu'eux des gloires du massacre,
O sublime tableau !...
Mais tu verras demain , sous les splendeurs du sacre,
Sedan et Waterloo !
ta Janvier 1871.