‹ Poésies (volume 3)Chapitre 54 sur 78 · CONSUL GÉNÉRAL DE FRANCE EN ORIENT · texte numérisé non relu

CONSUL GÉNÉRAL DE FRANCE EN ORIENT

Dans la cour arabesque Des vieux bains d'El Margouck, Sur le divan moresque Le fumeur de Chibouck Voit, parmi la fumée De la pipe allumée, Danser la brune Aimée, Au son du tarabouck.

Allah! comme elle est belle, L'Aimée au doux regard !

Promenant autour d'elle Ses grands yeux de lézard ,

Pour prélude à la danse, Elle tourne en cadence , Se recule et s'avance, Puis salue avec art.

Entends-tu la cymbale Dans ses doigts gracieux?

Languissante, elle étale Ses bras nus vers les cieux, Renverse avec ivresse Sa tête enchanteresse, Appelant la caresse De la bouche et des yeux.

Sur Tune et l'autre hanche, Au son d'un air plaintif, Tour à tour elle penche Son corps souple et lascif.

Sous le caftan de soie, Son flanc pâmé de joie, Comme un serpent qui ploie, Tressaille convulsif.

Vois-la bondir, pareille Au chevreau d'El Dâher ; Elle feint qu'une abeille La menace dans l'air, Et pour chasser bien vite La mouche parasite, Elle tourne et s'agite, Plus prompte qu'un éclair.

Dénouant sa ceinture, Elle oppose, en dansant, Un voile à la piqûre De l'insecte agaçant; Et toujours avec grâce , On dirait qu'elle chasse L'ennemi dont l'audace Va toujours s'accroissant.

Il vole, il se dérobe

Au tissu déployé,

Et l'Aimée, en sa robe,

L'a senti fourvoyé.

Dans la peur d'un outrage ,

Elle ôte son corsage,

Son caftan à ramage ,

Son caffieh bleu rayé.

Autour de sa figure, Se déroule et s'enfuit Un flot de chevelure Aussi noir que la nuit, Où de mainte pasquille Pendue à la résille, Le métal qui scintille S'entre-choque avec bruit.

Déjà sa gorge est nue,

Sa gorge aux chauds parfums;

L'abeille y continue Ses assauts importuns.

L'Aimée en vain reploie Sa tunique de soie, Qui voltige et chatoie Autour de ses flancs bruns.

Enfin la mousseline Se de'roule dans l'air.

L'ardente ballerine Au corps de bronze clair, Ainsi qu'une statue, Apparaît dévêtue, Et son regard qui tue Lance un brûlant éclair.

Soudain, comme confuse D'affronter les regards, La folle qui s'amuse Reprend de toutes parts Sa parure qui traîne, Et vers son front ramène Ses longs cheveux d'ébène, Sur sa poitrine épars.

Dans son caftan se plonge La perle des houris.

Elle fuit, divin songe, Laissant nos cœurs épris; Et son œil, noire étoile,

Disparaît sous le voile Qui renferme en sa toile Un coin du paradis.

Longtemps, sous l'arabesque Des vieux bains d'El Margouck, Sur le divan moresque, Le fumeur de Chibouck , Aspirant la fumée De la pipe allumée, Rêve à la brune Aimée, Qui danse au tarabouck.

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