PERSONNAGES
Pierre de Ronsard. — 45 ans. Costume du temps de
Charles IX; manteau sur l'épaule; gourde au
côté; bâton à la main.
Marie. — 20 ans. Toilette blanche, agrémentée de
rubans bleus.
A Bourgueil en Touraine (1570).
Belle matinée de printemps. — Route à l'entrée du village. —
Barrière rustique ouvrant sur un jardin. — Banc de pierre
à l'ombre d'un arbre, contre la haie.
Pierre de Ronsard, seul.
uel désir insensé m'y pousse et m'y ramène! Comme si l'on pouvait de l'existence humaine Recommencer le cours une fois traversé ! C'est en vain qu'évoquant les ombres du passé,
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J'ai refait à pas lents, et tout seul, ce voyage Que nous finies jadis au printemps de notre âge. Allègre, je marchais; fier, confiant, naïf, Plein d'ardeur, échangeant avec mon cher Baïf Des propos amoureux, des vers, folle monnaie Qu'on forge avec son cœur et qu'un baiser vous paie. Ah! j'ai charmé depuis les oreilles des Rois! Mais qui me les rendra, mes chansons d'autrefois.''
Quand mon Prince, rêveur, le front chargé de fièvres, M'écoute, et que la cour se suspend à mes lèvres, Quand honneurs, gloire, argent me pleuvent tour à tour, Je regrette le temps où j'avais mon amour Comme unique richesse, où j'étais jeune et libre! On m'envie, et je sens ma plus intime fibre Tressaillir, quand je pense aux jours qui ne sont plus. La gloire est un cachot où tu vieillis reclus; Ton front, pauvre Ronsard, sous les ennuis se brise, Avant l'âge, ton corps est lourd, ta tête grise. Comment t'es-lu courbé sous le poids du souci ? N'était-ce pas hier que tu chantais ainsi :
Enfin! je vais revoir ma divine Marie!
Combien me bat le cœur approchant de Bourgueil! *
Ainsi que le navire abordant sa patrie ,
Je vole enflé du vent d'un amoureux orgueil.
Le jour est plus brillant, la prée est plus fleurie; Ma Déesse apparaît; mais d'un altier coup d'œil Elle rouvre ma plaie encore mal guérie : Mon jour se change en nuit et mon bonheur en deuil.
En pleurant je lui dis : « Aime^-moi donc, ma Dame? » Mes amis les plus chers sont dolents de me voir, » Tant mon corps est brûlé d'intérieure flamme ! »
Dédaigneuse elle rit de m'entendre douloir. Amour! à quels travaux condamnes-tu mon âme? Il n'est pire douleur que d'aimer sans espoir!
J'espérais malgré tout, car j'aimais! ô Jeunesse!
La terre tous les ans renaît sous ta caresse;
Mais mon printemps n'est plus, et mes yeux ébahis
Ne trouvent de changé que moi dans le pays.
Voici le clocher bleu, les chaumes du village,
Le chemin où Marie... O songes du jeune âge!
Là je m'agenouillai pour pleurer, pour prier,
Là je baisai ses pas dans l'herbe du sentier...!
Et j'avais vingt-cinq ans! Vingt-cinq ans! Dieu! quel
C'est le même manoir qui, devant moi, s'élève; [rêve!
Voici le même banc, la haie et le jardin,
Le portail que la vigne enlace... Ah! si soudain
J'allais la voir paraître avec sa gaîté franche,
Ses cheveux blonds, son bleu ruban, sa robe blanche!
Si j'entendais le rire et le chant d'autrefois!
Il se tait. On entend un prélude et une voix de femme qui chante :
Mignonne, allons voir si la rose, Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil , A point perdu , cette vêprée,
Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil?
PIERRE, après avoir écouté avec surprise.
Mon Dieu! C'est la chanson de Marie... et la voix
C'est la sienne! Que dis-jer Illusion méchante!
Je pleure et c'est l'écho de ma douleur qui chante...
Que je t'aimais alors, Marie, et que tes yeux
Souriants me berçaient d'espoirs délicieux!
Que mon cœur bondissait quand ta voix cadencée
Redisait mes chansons! — O chère fiancée,
Je t'aime encor! — Mais non; fou qui peut se fier
Aux serments d'une femme!... Ah! ce beau cavalier,
Comme il me l'enleva, ce faiseur de conquêtes!
Un oripeau brillant tourne leurs folles têtes.
Que leur importe un cœur? Mais l'or, les diamants,
Le casque et le plumet, voilà leurs vrais amants.
La voix de femme chante en se rapprochant :
Las! voyc\ comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las! Las! ses beautés laissé choir.
O vraiment marâtre nature!
Puis qu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !
PIERRE
Non ! ce n'est pas la Heur qui tombe ; c'est la femme
C'est elle qui se plaît à torturer notre âme.
Marâtre de l'amour, elle brise à plaisir
L'espoir que dans nos cœurs elle avait fait fleurir.
Maudit soit-il ce chant impitoyable et tendre!
•Je ne veux plus rien voir; je ne veux plus entendre...
Je souffre ! . . .
Il s'assoit accablé sur le banc et se cache le visage dans les mains. — Marie entre, sans le voir, venant du jardin.
Que le jour est beau! que l'air est pur! L'âme s'épanouit; le soleil dans l'azur Semble un baiser d'amour que Dieu donne à l'espace. J'ai besoin de chanter comme l'oiseau qui passe, De m'élancer, d'ouvrir mes ailes comme lui. Vous m'avez tant donné de bonheur aujourd'hui, Mon Dieu, que je voudrais à mon tour le répandre Sur quelque malheureux. — Mais vous semblez m'en- Voici qu'un étranger fatigué du chemin [tendre;
S'est assis là. Son front est caché dans sa main. (A Pierre) Voyageur, le soleil est chaud, la route est lourde. Voudriez- vous de l'eau... du vin pour votre gourde?
PIERRE, la regardant avec stupéfaction.
Ciel!
MARIE
Vous souffrez? J'ai là du pain et du lait doux.
pierre:
Marie !
MARIE
Oui; c'est mon nom. Comment le savez-vous:
PIERRE
Je le sais.
MARIE
Vous venez de la terre lointaine:
PIERRE
Non! J'étais prisonnier; j'ai secoué ma chaîne; J'ai voulu respirer l'air pur de ce pays, Maintenant j'ai regret aux liens que j'ai fuis.
Vous êtes fugitif: ma maison maternelle Peut vous cacher. Venez.
PIERRE, qui l'a regardée sans l'écouter.
C'est elle! Oh! c'est bien elle!
C'est bien la robe blanche avec les rubans bleus, Son œil, sa chevelure aux. reflets nébuleux... — Marie, écoutez-moi ! — Mon Dieu ! mon cœur se brise...
MARIE
Vous pleurez! et pourquoi :
Le bonheur, la surprise...
Regardez-moi! J'ai bien changé depuis le temps... Vingt ans sont écoule's.
MARIE
Mais je n'ai que vingt ans.
pierre, répondant à sa propre pensée.
Oui! Dieu vous a gardé vos vingt ans, ô Marie! Quand j'allais effeuillant ma jeunesse flétrie A tous les vents du ciel , en ce val reculé Vous restiez comme un lys toujours immaculé. Se peut-il?
marie, à part.
C'est un fou; mais sa folie est douce. (A Pierre) — Venez vous reposer au jardin, sur la mousse; Vous serez mieux.
Enfant, vous souvient-il des jours Où Pierre chaque soir venait vous voir de Tours; Pierre qui vous aimait, qui venait vous attendre Sur ce banc? — Vouschantiezpour lui ce chant si tendre, Qu'il composa pour vous! Mais un jour, jour de deuil, Un officier du Roi parut sur votre seuil. Il était noble, ardent; il avait ces paroles Et ce ton cavalier dont les femmes sont folles : Il triompha! — Ce fut l'affaire d'un seul jour. Marie oublia tout, serments, espoir, amour; L'infâme... !
MARIE
Taisez-vous! vous insultez ma mère!
PIERRE
Vous seriez.'...
MARIE
Oui ; sa fille.
PIERRE
A ma folle chimère Je me suis pris moi-même. Après vingt ans d'exil, J'ai cru la voir! hélas! cela se pouvait-il '. J'ai dû vous sembler fou; j'ai cru la voir, l'entendre. Vous possédez si bien ses traits, et sa voix tendre, Que mes yeux fascinés ont abusé mon cœur. Vous m'aviez consolé... J'oubliais la rigueur De mon sort, j'oubliais son parjure et son crime.
Je vous dis que ma mère était une victime. Ah ! si vous aviez vu ses larmes !
PIERRE
Je vous dis Que j'en suis peu touché; car c'est le paradis Des femmes, nous trahir et nous mettre au supplice!
MARIE
Pierre, c'est cruauté qu'un tel mot.
UNE ODELETTE DE RONSARD l5l
C'est justice !
MARIE
Non! car vous ignorez tout ce qu'elle a souffert, Pendant vingt ans entiers, portant ce joug de fer, L'insulte et le mépris ! — Elle, candide et sage, Qui fut prise par force et puis, après l'outrage, Et le dernier affront d'un traître méprisé, Fut jetée à l'écart comme un jouet brisé. Je tressaille de haine et d'horreur quand j'y pense, Moi qui n'ai que bien tard deviné sa souffrance; Car elle enfermait tout dans son âme. — Ses yeux Cachaient à son enfant ce deuil mystérieux. Le jour je la voyais, doucement résignée, Sourire; mais la nuit ma joue était baignée D'une rosée ardente. Hélas! c'étaient ses pleurs! Moi qui ne connaissais ni tourments ni douleurs, J'étendais en dormant mes deux bras, pour lui dire « Je t'aime 1 » et j'ébauchais dans mon rêve un sourire. — Lorsque je fus plus grande, alors j'eus le souci De ne trouver jamais une compagne ici.
Dehors, quand nous passions, les mères, les aïeules Rappelaient leurs enfants. Nous étions toujours seules. Ma mère détournait les yeux, hâtait le pas, Serrait ma main plus fort et ne se plaignait pas. Mais rentrée au logis, elle éclatait en larmes, Me serrait dans ses bras avec des cris d'alarmes, Me couvrait de baisers, tremblante et l'œil hagard ; Je ne comprenais rien... je compris tout plus tard.
[5a SONNETS BT FANTAISIES
L'insolence à la fin fut plus lâche et plus forte.
Ma mère un soir rentra pâle comme une morte,
Et me (.lit : — « Mon enfant, c'est trop longtemps souf-
Le calice déborde et je me sens mourir! |frir;
Le monde porte honneur au vice qui se cache;
Et moi qui fus victime, on m'insulte... Ah! c'est lâche!
Permettez-vous, mon Dieu, qu'un monde triomphant
Avilisse une mère aux yeux de son enfant! »
Pauvre enfant! pauvre mère! — Et je fuyais en proie Au deuil, et ce larron qui m'avait pris ma joie, Après l'avoir pillé, dédaignait mon trésor! Ah! qu'elle a dû souffrir! — Mais parle; parle encor!
Alors se roidissant contre l'affront qui tue :
— « Je ne suis pas, dit-elle, une femme perdue. Cet homme était notre hôte, on lui disait du cœur; Mais la ruse et la force en ont fait mon vainqueur. A ces soldats sans frein rien n'est sacré. La femme Tombe pure en leurs bras et se relève infâme!
— C'était ton père, enfant, ne le maudis jamais. — Pourtant il me brisa dans tout ce que j'aimais;
Il me ferma le cœur du plus loyal des hommes. Pierre que je t'appris à chérir, que tu nommes En priant chaque soir, Pierre s'est cru trahi ; Mais le ciel m'est témoin que je n'aimais que lui! »
PIERRE
Si j'avais su! mon Dieu! — Pauvre femme outragée! J'aurais puni le traître et je l'aurais vengée! Mais l'Amour est ainsi méfiant et jaloux : Il change en nous, s'il veut, la tendresse en courroux. Nous fuyons affolés de haine; et notre fuite Brise notre bonheur que nous pleurons ensuite; Enfin, comme la mer, le cœur a son reflux. Viens, viens! je veux la voir.
MARIE
Vous ne la verrez plus !
PIERRE
Morte! Elle est morte!
Hélas! depuis ce jour frappée, Elle languit ainsi qu'une plante coupée. Immobile, sans voix, son regard incessant Semblait voir dans le vague et chercher un absent. Enfin plus faible, un soir, pâle, froide, sans fièvre, — Votre nom et le mien s'unissaient sur sa lèvre, — Avec un long soupir, elle ferma les yeux, Son corps ne souffrait plus... son âme était aux cieux!
Dans mes bras, sur mon sein, pleure! pleure, Marie! La source dans tes yeux n'est pas encor tarie.
Moi qui la perds deux fois , moi qui me sens navrer, Je reste les yeux secs et je ne puis pleurer. O Marie! ô Marie!
Ami , Dieu vous envoie.
Nous ne serons plus seuls. C'est un rayon de joie Que de vous accueillir, de vous garder ici. Elle vous aimait tant!
PIERRE
M'aimerez-vous aussi '.
Moi ! — Vous le demandez! C'est me faire une offense; Oui, Pierre, je vous aime et depuis ma naissance. Quand j'eus dit une fois « maman! » ce nom si doux, Le premier que j'appris à nommer, ce fut vous. Quand ma mère joignit mes deux mains dans la sienne, Elle me dit : — « Prions! pour que Pierre revienne; Prions, pour que là-bas, en quelque lieu qu'il soit, Dieu le garde du mal, de la faim et du froid! » Et si vous échappez à vos peines passées, C'est que pour vous ici priaient deux délaissées.
Et je fuyais, ingrat, portant au loin mon deuil, Tandis que le bonheur m'attendait sur le seuil; Et j'ai perdu vingt ans ! — Mais je veux les reprendre : A ma part de bonheur je puis encor prétendre.
Depuis que j'ai revu ce pays bien-aimé,
Je respire... Que l'air est pur et parfumé!
Qu'il est doux à mes pieds, le sol de la Touraine!
MARIE
Pourquoi n'y pas rester \
Oui ! je brise ma chaîne.
MARIE
Vous garder! quel bonheur!
PIERRE
Est-il un sort plus doux !
MARIE
Vous êtes un ami qui revient parmi nous; Demeurez! laissez-nous rendre à votre existence Le calme d'autrefois, la gaîté, l'espérance. C'est la dette du cœur que je veux vous payer. Si ma mère jamais n'a pu vous oublier, Ses leçons et ses pleurs m'ont fait un cœur fidèle.
Vous êtes donc, Marie, aussi bonne que belle? — Viens ! que je te regarde ! — Oh ! ces yeux tant chéris, Ces lèvres , ces cheveux, vous avez donc tout pris, Tout, jusques à son nom! — Vous êtes elle-même...
Oui; puisque vous m'aimez et puisque je vous aime, Pierre !
PIERRE
Vous l'avez dit comme elle. C'est sa voix Qui parle. Je me sens troublé comme autrefois. Je croyais mon cœur mort, et voilà qu'il palpite! J'oublîrai tout, honneurs, ambition maudite, Tout, pour redevenir le poète amoureux.
L'amour est toujours jeune. Ah! beaux yeux langoureux, Comme vous remuez ma pauvre âme qui souffre!... Mais je suis insensé! Mais vingt ans; c'est on gouffre Qui nous sépare I — Enfant, je ne dois pas rester. Qui '. Moi, prétendre à toi! — Mais ce serait tenter Dieu même! — En te voyant j'ai cru revoir ta mère. La raison me revient; j'ai vaincu la chimère. Je ne puis, moi, lassé du monde et des humains, Remettre mon vieux cœur entre tes jeunes mains.
MARIE
Vous êtes jeune encor.
PIERRE
L'âge qui fuit m'entraîne.
MARIE
Laissez-vous rendre heureux; le bonheur rassérène. Vous souriez? Votre œil est plus vif et plus fier.
UNE ODELETTE DE RONSARD I 5j
PIERRE
Dieu n'a pas le pouvoir que demain soit hier. Je ne dois pas rester.
MARIE
Si c'est moi qui t'en prie...?
PIERRE
Mais vous le voyez bien, je ne peux pas, Marie!
MARIE
Tu m'aimes; tu le dis et m'oses refuser i
Eh bien, prends ton bâton et pars sans un baiser.
PIERRE
Sais-tu ce que tu veux?
MARIE
Oui! je veux qu'on me cède, Et si tu fais un pas, je vais crier à l'aide! — On vous aime, méchant!
PIERRE
Pourquoi te faire un jeu De me désespérer ?
MARIE
Tu doutes ?
PIERRE
Oh! mon Dieu, Oui, je doute; j'ai peur...
l5>S SONNETS KT FANTAISIES
MARIE
Puisque je te dis : Reste !
Ami, reste toujours. Ma demeure est modeste; Mais elle t'appartient. Tout y parle de toi; Mlle t'attend, t'appelle. — Ami, reste avec moi. Vois-tu, nous t'y ferons une si douce vie, Que de partir jamais tu perdras toute envie.
PIERRE
Marie! Est-il possible:' Avec toi!...
MARIE
Je le veux!
PIERRE
Oh ! laisse-moi baiser ton front et tes cheveux! On peut donc rajeunir de vingt ans! On replonge Au gouffre! On ressaisit le temps! — Si c'est un songe, Si je rêve, mon Dieu, ne me réveillez pas! — Dire que je te tiens tout émue en mes bras, Que ta lèvre sourit, que ton œil me regarde! Est-ce un bonheur pareil que là-haut Dieu nous garde : Je voudrais à l'instant mourir sans m'éveiller! Ange du ciel !
MARIE
Pourquoi tant vous émerveiller r Je vous l'ai dit : j'acquitte une dette sacrée. Comment donc vous convaincre?
PIERRE
O Marie adorée!
Je crois en toi; je t'aime et mon cœur t'appartient.
UNE ODELETTE DE RONSARD I 5g
MARIE
Tu m'aimes !
PIERRE
Pour toujours! — Le bonheur me revient , Avec lui j'ai repris la force et l'espérance. Tiens! vois! j'ai secoué de mon corps la souffrance Comme de mes habits la poudre du chemin. Ainsi qu'au temps passé, nous chanterons demain La chanson que chantait ma muse à son aurore.
MARIE
Ta chanson d'autrefois, je veux la dire encore : Elle chante.
Mignonne , allons voir si la rose, Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil , A point perdu, cette vèprée , Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil?
Le passé disparaît, et vous, jours écoulés, Jours perdus, un instant vous a renouvelés!
MARIE
Las! voye^ comme en peu d'espace, Mignonne , elle a dessus la place, Las! Las! ses beautés laissé choir.
O vraiment marâtre nature!
Puis qu'une telle fleur ne dure Qiie du matin jusques au soir !
PIERRE
Klle renaît la tlcur que je croyais flétrie. J'aime, je suis aimé! — J'ai retrouve- Marie!
UNE VOIX D'HOMME au lointain reprend et achève la chanson.
Donc si vous me croye^, Mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté , Cueille ^, cueille^ votre jeunesse; Comme à la rose, la vieillesse Fera fanir votre beauté!
MARIE
Entends-tu cette voix ?
PIERRE
Oui ; j'entends.
MARIE
C'est lui.
Lui!
Qui donc :
MARIE
Lui, mon espoir, comme toi mon appui.
PIERRE
Un jeune homme?
MARIE
Charmant!
PIERRE
Qui t'aime :
MARIE
Oh ! je l'espère!
Tu l'aimeras aussi ; tu seras comme un père Pour nous deux.
pierre, à part.
Comme un père!... Oh! mon Dieu!...
MARIE
Le destin L'avait fait comme moi pauvre, seul, orphelin, Et bientôt...
pierre, toujours à part.
Quel réveil! Innocence cruelle!...
Il est vrai, je ne puis qu'être un père pour elle. Un père! oui. — Le temps marche, et nous ne sentons L'âge que rien n'arrête et qui vient, pas à pas, [pas Argenter nos cheveux et ternir nos visages.
MARIE
Que dites-vous, amir
PIERRE, toujours à part.
Nous nous croyons bien sages Pour quelques ans de plus amoncelés sur nous. Hélas! nous devenons simplement de vieux fous. Tais-toi, tais-toi, mon cœur! Illusion étrange! D'avoir cru, moi maudit, pouvoir plaire à cet ange! — Compare ce visage avec tes traits flétris , Vois ces beaux cheveux blonds près de tes cheveux gris ! Va, retourne à la Cour, où t'appelle la gloire, Chanter ces vers hautains que redira l'histoire; Va flatter les ennuis de ton maître absolu...
|6a BONNETS ET FANTAISIES
Quand l'Amour était là, tu n'en as pas voulu. Vingt ans il t'attendit avec ta bien-aimée... Sur elle et sur ton cœur la tombe s'est fermée. A la fleur qui n'est plus succède une autre fleur; Elle n'est pas pour toi. Remporte ta douleur!...
MARIE
Mais parlez-moi! parlez!
PIERRE
Tu ne saurais comprendre.
Retourne au bien-aimé. Là-bas il doit t'attendre. ..
MARIE
Mais vous?
PIERRE, avec intention.
Adieu, ma fille!
MARIE
Où courez-vous, mon Dieu r
Prier au cimetière... et repartir... Adieu!
La voix du chanteur se rapproche. — Marie tombe assise en pleurant sur le banc de pierre, tandis que Pierre s'éloigne sans se retourner. — L'orchestre achève l'air en sourdine.