‹ PoésiesChapitre 36 sur 64 · LE PREMIER PAPILLON · texte numérisé non relu

LE PREMIER PAPILLON

A peine le gazon qui reverdit la terre S'est étoile de fleurs au doux soleil de mai ; Papillon, où vas-tu, sur ton aile légère, Où vas-tu, frêle enfant du printemps embaumé:

Les branches d'amandier sont nouvelles fleuries, L'hiver peut trahir notre espoir ;

La pervenche, au matin ouverte en nos prairies, Se fane au vent glacé du soir.

Aussi beau que les fleurs, aussi fragile qu'elles, De pourpre et d'or, tout fier de tes jeunes atours, Tu te livres sans crainte aux zéphyrs infidèles, Et crois que le soleil doit briller tous les jours.

Lorsque je suis de l'œil tes ailes nuancées, Tes ailes, fleurs parmi les fleurs,

Je sens éclore en moi de suaves pensées , Des songes aux fraîches couleurs.

Songes ainsi que toi voltigeant dans l'espace, Libres ainsi que toi de soucis importuns, Plongeant avec amour dans l'air tiède qui passe, S'enivrant d'avenir, comme toi de parfums.

Fils ailé du printemps et de l'odeur des roses, Tu n'es pas l'inconstant plaisir,

Qui, sans foi ni pudeur, effleurant toutes choses Vole de désir en désir.

Ta vie est un symbole, un gracieux mystère, Rêve réalisé qu'on retrouve au réveil:

Ton aile est un rayon du ciel tombé sur terre, Un souffle coloré d'un regard du soleil.

C'est l'emblème divin, c'est l'emblème de l'âme

Qui me fait vivre et palpiter, Qui, s'élançant vers ceux que ma tendresse enflamme,

Même absents, ne peut les quitter.

Ame de feu, Psyché sainte et mystérieuse, Parle de ma tendresse à ceux qui sont absents; Va leur porter mes vœux, ma caresse pieuse, Fais vibrer dans leur cœur l'écho de mes accents.

Vole, beau papillon, vole avec l'espérance,

Vole au-devant de l'avenir; Et dis-moi si tu vois, dans cet espace immense,

Si tu vois le bonheur venir?

8Së8g33g3gSgSS3S£

LETTRES DECHIREES

A MARIE DESIREE

Tu le veux! il le faut. Tes lettres adorées, Je les embrasse avant de les anéantir.

En milliers de fragments les voilà déchirées; Je suis au bord du fleuve; il va les engloutir.

Ces pages, que ta main, que ton cœur a tracées, Pourquoi me défends-tu de les garder toujours: Elles me racontaient ta vie et tes pensées; Eiles me témoignaient nos constantes amours.

Je l'obéis ! le vent qui passe les emporte, Ces débris échappés, loin de mes doigts tremblants. Et, selon que la brise est plus faible ou plus forte, Ils volent au hasard, légers papillons blancs.

Gardant quelque syllabe empreinte sur leur aile, Ils vont, et si l'un d'eux pouvait me revenir, Peut-être, en épelant cette trace fidèle, Dans un mot du passé je lirais l'avenir.

g6 FLEURS DE FRANCE

Mais non! ils sont partis et, dans l'onde, en silence, Retombent un par un les frêles fugitifs. On dirait, à les voir, sur l'eau qui les balance, Emportés au courant, mille petits esquifs.

Ah! si du moins le cours de la rivière lente Les entraînait vers toi, je dirais : — « Hâtez-vous! Fuyez ; portez là-bas, jusqu'aux pieds de l'absente, Et mon cœur et ma vie et mes vœux les plus doux ! »

Mais un léger fragment dans l'herbe du rivage, Hésitant à partir, s'arrête encore un peu, Et fait luire à mes yeux un souriant présage : Il contient nos deux noms unis dans un adieu.

Puisse le temps de même, en nos brèves années, Vers le port inconnu nous entraîner tous deux, Au même frêle esquif livrant nos destinées , Sous les cieux incertains, sur les flots hasardeux!

Puissions-nous vivre ensemble, ensemble disparaître, Et dans le même instant, loin du monde agité, Ensemble nous confondre aux pieds du divin Maître, Réunis dans la vie et dans l'éternité!

6 août 1874.

Page 1