LE BERCEAU
Le jour naît; l'orient s'enflamme; Et, de loin, la voix d'une femme S'élève d'un vallon perdu.
C'est une négresse marronne Qui, sur un rythme monotone, Agite un berceau suspendu :
« Hamac tissu d'écorces fines, Qui te soulèves et t'inclines, Quand ma main vient te balancer, Endors mon enfant sur la mousse; Dans les rameaux du pamplemousse Le vent frémit pour le bercer.
a Auprès de lui, sur un jamrose Le papillon d'azur se pose Pour charmer, au réveil, ses yeux; Cette émeraude qui voltige, Le Colibri , sur une tige , Sautille sans bruit et joyeux.
« La fleur, qui s'ouvre rouge et blanche Attendant son réveil , se penche Vers son berceau pour l'embaumer ; Mais sa mère, attentive et tendre, L'aime, et n'a pas besoin d'attendre Qu'il se réveille pour l'aimer. »
Elle chante ainsi, la Négresse, Sous l'ombre de la nuit épaisse, Sous les feux du jour étouffant :
Elle chante , et sa main rapide Balance un berceau toujours vide :
Elle est folle... et n'a plus d'enfant!
Passant, respecte ses chimères.
Ici-bas, que de pauvres mères, Seules près d'un berceau glacé , Ployant sous leur douleur cruelle, Voudraient être folles comme elle Et ne vivre que du passé.