‹ PoésiesChapitre 45 sur 64 · CURE DE SAINT-ET1ENNE-DU-MONT · texte numérisé non relu

CURE DE SAINT-ET1ENNE-DU-MONT

Une association charitable a été instituée en 1849, sous le titre d 'œuvre des Familles. — Dix familles, se réunissant pour en adopter une, forment ce qu'on appelle une Fraternité. Un Président, ou une Présidente se charge de lu. recette et de la distribution des secours. Chaque associé apporte une cotisation de dix centimes, par semaine, et peut donner, en outre, selon ses facultés, soit un supplément de cotisation, soit des subventions en aliments, hardes, ustensiles, etc., et surtout du travail. — Dès que la famille secourue peut se suffire, elle cesse d'obtenir des secours : elle peut même faire partie de l'Association fraternelle et répandre sur de plus pauvres le bien qu'elle a reçu.

La bise de décembre au soir s'était accrue; Une femme en haillons grelottait dans la rue, Le désespoir au cœur, le visage incliné, Et sur son sein tari pleurait un nouveau-né. Deux anges blonds, deux sœurs, à ses genoux placées, Tendaient longtemps leurs mains petites et glacées, Mais les passants étaient pauvres et peu nombreux; Car l'aumône tombait bien rare aux malheureux.

FRATERNITÉ I I 5

Revenant du travail, une jeune ouvrière

S'approchait, elle entend la touchante prière,

Elle s'arrête et prend, non sans s"apito}-er,

Dans sa modeste bourse un modeste denier.

C'était bien peu de chose, et pourtant l'or d'un trône

N'aurait pas égalé, devant Dieu, cette aumône.

La généreuse enfant donnait, non pas l'espoir

D'un hochet superflu, mais de son pain du soir,

Ce pain quotidien que l'indigent espère

Et demande au Seigneur en disant : « Notre Père! »

Elle ajoutait un mot bien timide et bien doux,

Quand soudain les deux sœurs, embrassant ses genoux,

Lui prodiguent des noms d'enfantine tendresse.

Elle était reconnue, et, dans cette détresse,

Retrouvait une amie : — « Hélas! toi, dans ce deuilf

Toi, réduite à chercher ton pain de seuil en seuil l

Ton mari cependant gagnait un bon salaire;

Le ciel vous protégeait, i — « Le sort nous est contraire.

Mon mari, depuis juin, languit à l'hôpital,

Et nous sommes sans pain depuis ce mois fatal.

Il a roulé mourant sur une barricade,

Pour avoir écouté ces gens au cœur malade

Qui, fardant l'avenir aux yeux du travailleur,

Lui disaient : « sois plus fier ! » et non pas : « sois meil-

II lui fallut quitter l'atelier pour les suivre, [leur! »

Pérorer dans ces clubs où chaque esprit s'enivre

De clameurs, de chansons au refrain menaçant,

Et de pamphlets hideux écrits avec du sang.

Cependant son patron , ma seule providence ,

Avait à mes enfants donné quelque assistance.

) l6 FLEURS DE FRANCE

Le combat terminé, je cours vers cet espoir;

J'arrive!... le portail est couvert d'un drap noir

Et le tambour voilé qui sourdement résonne

Précède un noir cercueil que la foule environne :

Tué! par une balle insurgée! ô pourquoi

Ne sommes-nous pas morts , mes trois enfants et moi ! »

— i Pauvre amie! ah! c'étaient de cruelles souffrances ! »

— i Plains-moi ! je souffre plus encor que tu ne penses. Celui dont je voyais passer le corps, celui

Avec qui je perdais tout espoir, tout appui ,

Avait trouvé la mort devant la barricade

Où mon mari tomba lui-même en embuscade.

Ainsi, dans sa fureur, peut-être mon époux

D'un seul coup de fusil nous avait frappés tous.

Depuis lors, poursuivi par ce rêve implacable,

Il ne peut triompher du tourment qui l'accable.

Il déteste son arme et ces aventuriers

Dont l'orgueil nous traîna, crédules ouvriers,

De l'atelier paisible au combat fratricide.

Il agonise enfin... Moi, sans travail, sans guide,

Pour nourrir ces enfants qui t'ont tendu la main,

J'ai tout vendu. Plus rien ne nous reste. Demain

Notre pauvre logeur, dont la pitié se lasse,

Nous reprend notre asile; on nous fuit, on nous chasse.

Tu vois bien qu'il n'est plus de Dieu pour l'indigent,

Et que la mort... » — «Tais-toi ! j'ai quelque peu d'argent;

Ne blasphème pas, prie, et tu verras encore

Que le Seigneur est bon pour celui qui l'implore. »

Dès le soir, les enfants eurent assez de pain

Pour s'endormir joyeux; car ils n'avaient plus faim.

FRATERNITE

Le lendemain la mère obtenait de l'ouvrage; Son amie était là qui lui disait : — « Courage! »

— « Merci ! » répondait-elle, et, ses pleurs l'étouffant, Elle embrassait les mains de cette noble enfant,

Qui de pourvoir à tout se faisait une étude; Enfin elle ajoutait avec sollicitude :

— « Tu n'es pas riche, toi qui nous secours ainsi; Tu te prives pour nous. » — « Ne prends aucun souci. J'ai de riches amis qui m'ont faite opulente. Comme toi j'ai connu cette douleur brûlante

De voir de chers enfants, au teint jadis vermeil,

Livides, affamés, pleurer jusqu'au sommeil

Et puis se réveiller, dès la première aurore,

Sans obtenir le pain qu'ils réclamaient encore.

J'ai vu ma vieille mère et mes frères chéris,

Sous la tuile des toits frissonner amaigris ;

J'ai su, n'ayant plus rien, sans espoir, sans ressource,

Combien de pleurs il faut pour en tarir la source.

Tout ce qu'on peut souffrir, je l'ai souffert... Un soir,

Sur notre paille humide un ange vint s'asseoir,

Une femme, et chez nous l'espoir allait renaître.

Par l'inspiration du noble cœur d'un prêtre,

Dix ménages, les uns aisés, les autres moins,

Mais tous riches d'amour, réunissaient leurs soins

Sur des déshérités de la famille humaine.

Chacun ne fournissait que deux sous par semaine;

Humble aumône, et pourtant l'active charité

Sut en faire un trésor pour notre pauvreté.

Ce sont des gouttes d'eau qui font la mer si grande!

Chacun des bienfaiteurs ajoutait à l'offrande

Quelque travail, un pain, un lange à l'enfant nu :

Le conseil du plus pauvre était le bienvenu.

Fraternelle union, dont l'active puissance

Dans notre obscur asile a ramené l'aisance !

Que te dirai-je, enfin? Quand je t'ai vue hier,

A l'abri du besoin , je marchais le cœur fier ;

Nous pouvions nous suffire, et, dans notre mansarde,

Ce n'est plusdésormais que Dieu seul qui nous garde.

Nos sauveurs, nos amis cherchaient, comme un trésor,

Une honnête famille à relever encor :

C'est à toi, c*est aux tiens que les mains vont se tendre;

Le bien que j'ai reçu, je vais aussi le rendre,

J'ai ma place au conseil ; je m'assois à côté

De ceux qui m'ont sauvée, et la fraternité

Peut verser, par mes mains, une aumône, abondante;

Car la pauvre ouvrière en est la présidente. »

Aujourd'hui vous pouvez entendre un chant joyeux Qui , d'en haut descendu , semble venir des cieux. C'est la voix des enfants de cette pauvre femme, Qui répandent à flots la gaîté de leur âme. Leur mère a du travail , leur père est rétabli ; Son marteau matinal ébranle rétabli.

Le soir, s'il prend un livre auquel il est docile, Ce n'est plus un pamphlet, c'est le saint Évangile, Et soumis à celui qui nous dit : « Aimez-vous! »

II vient chaque semaine apporter ses deux sous.

Salut, obole salutaire,

Denier du pauvre, saint trésor,

FRATERNITE 119

Toi que Dieu compte avec mystère, Cuivre plus précieux que l'or!

Anneau de l'éternelle chaîne Qui rend solidaires entre eux, Dans la grande famille humaine, L'opulent et le malheureux !

Salut, manne consolatrice, Qui par un bienfait mutuel, Peux seule adoucir le supplice Des fils déshérités du ciel!

Salut, encens, baume, dictame, Qu'aux humains un Dieu de bonté Laissa pour unir l'âme à l'âme, Salut à toi , Fraternité !

Sur terre enfin tu viens renaître, Non comme un mot fallacieux, O vertu, dont le divin Maître A fait un ange dans les deux!

Par toi, ces trésors de l'aumône, Que l'homme cache et que Dieu voit.

Rendront meilleur celui qui donne, Plus heureux celui qui reçoit,

Et les martyrs de la souffrance , Secourus par un saint amour, Accepteront, dans l'espérance De pouvoir donner à leur tour.

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