‹ PoésiesChapitre 9 sur 64 · NÉE AMÉLIE DE MONTAL1VET · texte numérisé non relu

NÉE AMÉLIE DE MONTAL1VET

Madame ,

Le mercredi 24 janvier 1872, Monseigneur le duc d'Aumale ayant été nommé, en même temps que M. l'abbé Bossuet, membre de la Société des Bibliophiles français, vous eûtes la gracieuse pensée de réunir à votre table les nouveaux élus et les membres de la Compagnie qui avaient pris part à cette élection.

Ceux qui ont pu répondre à l'appel de M. de Mileneuve étaient : MM. le baron Jérôme Pichon, président, le baron Dunoyer de Noirmont , le comte Frédéric de Janzé, le marquis de Bérenger, Paulin Paris, Charles

Schefer, Ambroise-Firmin Didot , le comte Oct. de Behague, le comte Clément de Ris, Gabriel de Bray, le prince Aug. Galitzin et moi.

M. Laugel, secrétaire de S. A.R., assistait également à cette réunion.

Vers la fin du repas, j'ai prononcé le toast suivant, dont vous avez désiré conserver le souvenir.

Permettez-moi , Madame , de vous l'offrir en me disant, avec un profond respect,

Le plus humble et le plus obéissant de vos serviteurs.

Messieurs, portons ensemble un toast au plus beau livre,

Un livre à faire envie , à rendre à jamais ivre

L'amateur bienheureux qui le possédera !

Je ne sais quel artiste autrefois le para,

Plus grand que Pasdeloup, Derôme ou Clovis Eve.

En dentelle, en rinceaux, sur le vélin s'enlève,

Et sur le maroquin , un or historié.

De chiffres, d'écussons, il est armorié.

La tranche, ciselée avec art, se marie

Aux fermoirs refouillés d'or et de pierrerie.

Voici pour le dehors. Ouvrez des yeux ardents ,

Et je vais vous montrer ce qu'on trouve au dedans.

Quel phénix cherchez-vous? Un manuscrit antique?

Un vieux vélin pourpré , byzantin ou gothique?

L'un de vous peut rêver son désir le plus cher :

TOAST 2 g

L'incunable de Fust ou celui de Scheffer ?

Un Aide, un Jean de Tourne, un Elzevir? Cet autre,

Des heures de Tory, de Pigouchet, de Vostre?

Est-ce un conteur exquis.' Est-ce un historien?

Est-ce encore un roman chevaleresque, ou bien

Le trésor inconnu d'une noble Chronique i

Oui, tout cela, plus même est dans ce livre unique,

Qui, toujours s'accroissant, n'est jamais complété;

Car ce beau livre, c'est... notre Société.

Dans ce livre où s'écrit chaque jour notre histoire,

Chacun a son feuillet, qui garde sa mémoire.

Par la gloire ou le rang les uns, déjà fameux ,

Nous apportent l'éclat de leurs noms grands comme eux;

Ceux-là sont notre honneur. D'autres (je suis du nombre)

Font de ces noms brillants un reflet pour leur ombre :

Non point jaloux, mais fiers de pouvoir se parer

D'un voisinage heureux qui les fait honorer,

Fiers d'occuper aussi leur place à cette table,

Où la grâce charmante et le savoir aimable

Tiennent leur cour plénière; où règne la beauté

Qui provoque l'esprit et contient la gaîté.

O livre! notre orgueil! nous avons sur tes pages

Inscrit ce soir deux noms qui veulent nos hommages ,

L'un de l'Aigle de Meaux est l'héritier pieux,

Et porte dignement ce fardeau glorieux.

L'autre élu, celui-là Roi des Bibliophiles,

Depuis longtemps déjà manquait à nos conciles :

Ce n'est pas comme fils d'un souverain aimé,

Ce n'est pas comme prince et soldat renommé,

Ni comme historien dont la main occupée

3o FLEURS DE FRANCE

S'escrimait de la plume à défaut de l'épée ;

S;il veut notre suffrage et s'assoit parmi nous ,

C'est comme ami du livre et premier entre tous.

Fallait-il qu'il nous vînt en ces temps de souffrance

Où l'ennemi vainqueur pèse encor sur la France,

Où Paris, que trois mois la discorde broya,

Est aux yeux de l'Europe une autre Alésia !

O Vercingétorix, homme aux larges épaules,

Qui soutins à toi seul le poids croulant des Gaules ,

N'as-tu donc pas laissé quelque fils de ton sang,

Pour relever la France et lui rendre son rang?

Si tous les tiens sont morts, n'est-il pas une race

Qui de Charles Martel retrouvera la trace r

Celui qui combattit, comme les Scipions;

Les enfants d'Annibal au pays des Lions ,

Celui qui , rejeté d'une ingrate patrie ,

Vouait encor sa plume à la France chérie,

Et, sous les flots du temps que son œil a sondé,

Ressuscita pour nous la gloire des Condé,

Ecrivain et soldat, que celui-là se lève!

L'héritage immortel des Condé, c'est leur glaive...

Et nous retrouverons, quand nous aurons un Roi,

Les chemins de Fribourg, Nordlingen et Rocroi !

Paris, Ier février 1872.

Page 1