‹ PoésiesChapitre 8 sur 64 · LE CIMETIERE DE SCUTARI · texte numérisé non relu

LE CIMETIERE DE SCUTARI

AScutari, sur les coteaux, Dans le cimetière aux grands arbres Le croyant, fidèle aux tombeaux, Prie et rêve, assis sur les marbres.

Sous l'ombrage un gazon plus frais Verdit autour des blanches tombes , Et, dans les antiques cyprès , Nichent des essaims de colombes.

L'oiseau de l'Orient, Boulboul, Doux rossignol , y fait entendre Aux pieux rêveurs de Stamboul Sa voix mélodieuse et tendre.

Nulle part le ciel n'est plus pur.

La cité reine des deux mondes Y rayonne, entre un double azur :

En haut les cieux , en bas les ondes.

Au loin glissent mille vaisseaux, Caïks, tartanes, balancelles, Pareils à de puissants oiseaux, Ayant des voiles au lieu d'ailes.

Du Fanar à la Corne d'or, S'élève la rumeur lointaine De tout ce qui prend un essor Dans cette immense ruche humaine.

Le soleil darde ses reflets

Sur les toits blancs, sur les coupoles;

Et l'albâtre des minarets

Semble couronné d'auréoles.

Là-bas, tout est lumière et bruit; Tout se meut, rayonne et s'élance; Ici, le jour à peine luit; Tout est solitude et silence.

Dans l'ombre des cyprès tremblants Et des cèdres au vaste dôme, Une femme, en longs voiles blancs, Passe sans bruit, comme un fantôme.

Elle marche et tremble en marchant; Elle s'en va , tête penchée , A travers les tombeaux , cherchant La place où sa Mlle est couchée.

LE dMETIERE DE SCUTARI

Elle arrive au lieu des douleurs, Incline son front et le pose Sur un tertre embaumé des fleurs Du jasmin et du laurier rose.

De lys jaunes, frêle trésor,

Elle orne la tombe nouvelle ,

En disant tout bas : — « Urnes d'or,

Répandez vos parfums sur Elle ! »

C'est ainsi qu'elle vient s'asseoir Sous le même arbre, au cimetière, De l'aube à la nuit, sans pouvoir Trouver des pleurs sous sa paupière.

Les yeux rougis de désespoir, Sans pleurs, elle arrive à l'aurore; Le rossignol chante le soir, Et ses yeux restent secs encore.

Un Santon, près d'elle attentif,

Lui dit en passant : « — Femme blanche

Entends-tu cet oiseau plaintif,

Qui gémit là-haut sur la branche?

» C'est pour toi qu'en ces bois caché Boulboul chante au sein du feuillage; Boulboul , c'est l'âme sans péché D'une vierge morte avant l'âge! »

Le chant de l'oiseau fut un miel Pour ce cœur ulcéré d'alarmes; Elle leva les bras au ciel , Et longtemps coulèrent ses larmes...

O Boulboul! reviens soupirer, Dans l'ombre où sont les mausolées; Redis l'hymne qui fait pleurer Les pauvres mères affolées.

Chante, Poète aérien!

Nos larmes couleront encore; Chante! les pleurs font tant de bien A ceux qu'un deuil brûlant dévore.

Mais les maternelles douleurs Sont un volcan au fond de l'âme.

Dieu même a-t-il compté les pleurs Qui pourraient en calmer la flamme :

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