Poésies religieuses
Mon Intention n'est pas, en ces quelques pages, de parler, au point de vue littéraire, de l'œuvre de Verlaine. Cette étude a été mainte l'ois laite et, moi-même, il y a bien longtemps, en i88/i, dans u A Rebours », alors que personne ne se souciait de l'écrivain disparu dans une tourmente, j'ai noté et tàcbé d'expliquer l'œuvre singulier!' de cet bomme qui, après Victor Hugo, Baudelaire et Leconte de Lisle, est un de ceux dont l'influence fut la plus décisive sur la génération des poètes de notre temps.
Aujourd'bui, à propos de ce recueil de vers exclusivement religieux, extraits des volumes de a JSa-
Mil POÉSIES RELICIELSES
gesse », d'(( Amour », de « Bonheur », de « Liturgies intimes » auxquels sont jointes quelques pièces posthumes^ je voudrais simplement m'occuper de Verlaine, au point de vue catholique, essayer de dissiper le malentendu qui existe entre lui et les fidèles restés défiants pour sa personne et pour ses livres, faire comprendre, si cela était possible, qu'il ne fut pas l'impénitent pécheur qu'ils présument, affirmer enfin que l'Église a eu en lui le plus grand poète dont elle se puisse enorgueillir, depuis le Moyen-Age.
Unique, en effet, à travers les siècles, il a retrouvé ces accents d'humilité et de candeur, ces prières dolentes et transies, ces allégresses de petit enfant, oubliés depuis ce retour à l'orgueil du paganisme que fut la Renaissance.
Et cette ingénuité presque populaire, cette contrition si vraiment touchante, il les a traduites dans une langue étrangement évocatrice, avec ses détours et ses ellipses, 'une langue très peu compliquée et très bistournée, à la fois, usant de rythmes nouveaux ou rajeunis, achevant, après Victor Hugo et
de Banville, de rompre les anciens gaufriers de la métrique, pour y substituer des moules d'une forme très particulière, des estampes très spéciales, aux touches à peine appuyées, aux empreintes tout juste perçues.
Parti, de ses premiers essais, de Baudelaire cl de Leconle de Lisle, en quelques poèmes de Banville et, pour l'expression un peu mièvre de certaines doléances de sentiments humains, de M""" Desbordes- Valinorc qu'il admirait peut-être plus que déraison, Verlaine n'avait pas lardé à secouer l'inévitable joug des débuts et sa personnalité s'était résolument attestée a lorsqu'il avait su exprimer de délicieuses confidences, à mi-voix, au crépuscule; seul, il avait su laisser deviner certains au-delà troublants d'ame, des chuchotements si bas de [)ensées, des aveux murmurés, si interrompus que l'oreille qui les percevait demeurait hésitante, coulant à l'àme des lan- Liueurs avivées par le mystère de ce souffle plus deviné que senti ».
Et je citais en exemple, a la suite de ces lignes d'(( A Rebours )>, une strophe célèbre maintenant
POKSIES RELIGIEUSES
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lies (( Fclcs galantes ». L'on pourrait y ajouter le sonnet des « Poèmes saturniens » « mon Rêve ïamilicr » dont le tercet fmal est une décisive merveille :
Son regard est pareil au regard des statues
Et pour sa voix lointaine et calme et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont lues.
Mais il n'a point usé que dans ses pièces profanes de ce mode d'enchantement ; nous le retrouvons dans (( Sagesse », au cours même des vers compris dans le présent volume.
Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne Tant il fait doux par ce soir monotone Où se dorlote un paysage lent.
Et ceux-ci encore :
C'est vers le Moyen-Age énorme et délicat Qu'il faudrait que mon âme en panne naviguât
' Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.
Ne dégagent-ils pas les derniers vers de ces deux tercets une sorte de langoureuse consomption et de mélancolique vertige qui agit de même qu'une in-
canlalion dont l'occulte sortilège nous (5clîn|>pe? Evidemment, Verlaine est de tous les poètes celui ({ui est aile jusqu'aux extrêmes confins de la poésie, là où elle s*évapore et où l'art de la musique com- V menée.
Victor Hugo, Théophile Gautier, Leconte de Lislc, de Banville, pour en citer quatre, se sont avancés, eux, jusqu'aux limites de la liltcralure et ont atteint la frontière de la peinture. Leurs mots peignent, suggèrent, mieux peut-être que les couleurs matérielles des peintres, les teintes et les lignes. Verlaine par une autre route a rejoint les douaires de l'art musical qui, plus éloquent par la force de son expression, pour traduire les cris de la douleur et de la joie, de l'admiration et de la crainte, est aussi, h cause môme de ses contours imprécis et flottants, plus apte que la poésie à ex- [)rimer les sensations confuses de l'âme, ses vagues appétences, ses fugaces aises, ses subtils tourments.
La personnalité de Verlaine était entière déjà dans ses premiers livres; il l'a gardée intacte après sa
Xir POESIES RELIGIEUSES
conversion ; il a mis au service de son repentir cette forme acquise et qui était toute prête et plus appropriée que toute autre pour narrer les attendrissantes douceurs des Retours et il a pu présenter ainsi à Celui qui pardonne un bouquet de fleurs mystiques d'un tel arôme qu'il faut, pour en découvrir un autre aussi délicieusement odorant, remonter au temps de François Yillon et aussi de Gaston Phœbus, de ce comte de Foix dont les prières sont de si familières excuses et de si touchantes plaintes.
Je n'ai pas à raconter ici la vie de Verlaine ; il l'a décrite, en partie, lui-même, dans le verbiage d'une prose plus incorrecte encore que badine ; il suffit de noter que dans Tune des plus sinistres crises de son existence, il se convertit.
Cette conversion qui eut lieu, pendant sa détention à la prison de Mons, il Ta relatée dans un volume intitulé « Mes Prisons » .
« Jésus, dit-il, comment vous y prîtes-vous pour me prendre ? ah !
« Un matin, le bon directeur lui-même entra dans ma cellule :
« Mon pauvre ami, me dll-il, jci vous ajjpoilc un mauvais message ; du courage, lisez.
C'était un jugement de séparation de corps et de biens prononcé contre lui en faveur de sa femme par le tribunal civil de la Seine.
El Verlaine ajoute :
(( Je tombai en larmes, sur mon pauvre dos, sur mon pauvre lit. «
Et, en une sorte de coup de fouet, la première slu[)eur passée, il se prosternait aux pieds du crucifix et, avec l'aide d'un brave pnHre, l'aumunier de la maison qui le confessa, il renversa de fond en comble sa vie.
C'est alors qu'il écrivit « Sagesse )).
Sa peine d'emprisonnement purgée, il quitta la Belgique et revint en France. Le public ne le connaissait guère. — Personne ne se douta qu'une librairie catbolique venait de faire paraître ce livre admirable, né dans une prison, c Sagesse »> fut à peine mis en vente, si toutefois il le fût ; son titre
ne fut même pas inscrit sur les catalogues de la pieuse librairie qui se borna à mettre simplement sur la couverture sa marque et son nom. Puis, peu à peu ce recueil s'insinua clans le monde des lettres et fut lu par les profanes ; les catholiques continuèrent de l'ignorer et lorsque, plus tard, quelques-uns s'aventurèrent à le lire, les bruits les plus fâcheux couraient sur le compte du malheureux poète. On parlait d'ivrognerie, de fréquentations inavouables, de séjours dans des hôtels louches, de stages dans les hôpitaux ; il n'en fallut pas davantage pour faire nier l'authenticité d'une conversion très réelle, pourtant, n'en déplaise à cette atrabilaire ganache du nom de Doumic qui ne veut y voir « qu'une forme de l'énervement, qu'un cas de sensualité triste » .
Pourquoi ne pas le dire, la situation d'outlaw de Verlaine dans le monde des croyants qui ne l'a pas lu, dure encore. J'ai entendu de braves gens déplorer même que l'on osât s'entretenir de poésie religieuse à propos d'un homme qu'une autre acariâtre mazette, un sieur Nordau, médecin juif et monomane de la folie, représentait « comme un effrayant dé-
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généré au crAne asymétrique et au visage mongoloïde, un vagabond impulsif et un dipsomane qui a siihi la prison pour un égarement erotique, un rôvcur émotif, débile d'esprit, qui lutte douloureusement contre ses mauvais instincts et trouve dans sa détresse parfois des accents de plaintes touchantes, un mystique, dont la conscience fumeuse est parcourue de représentations de Dieu et de ses saints, un radoteur dont le langage incohérent, les expressions sans signification et les images bizarres révèlent l'absence de toute idée nette dans l'esprit ».
Dans ce portrait où le médicastre allemand assouvit surtout sa haine contre les mystiques qu'il traite « d'ennemis de la Société de la pire espèce », il ressort malgré tout cette vérité que a Verlaine lutta douloureusement contre ses mauvais instincts». Oui, il a lutté ; il a été, la plupart du temps, vaincu ; et après ? quel est le catholique qui se croirait le droit de lui jeter la première pierre?
Et c'est h cela que j'en voulais venir, pour tàchor (l 'expliquer la bonne foi du poète et les difficultés inatérielles qui surgirent lorsqu'il désira s'évader de
cette gcolc de vices qui le détint jusqu'à sa mort.
Verlaine, nous l'avons dit, s'est converti sous le coup d'une implacable sonlTrance ; c'est un des moyens dont Dieu se sert le plus souvent pour ramener à lui les âmes. « La bonne souffrance », elle a été célébrée en de très émouvantes pages par un autre bon poète, François Goppée qui s'est, lui aussi, converti sous l'épreinte de la douleur, après une autre vie, par exemple !
La conversion de Verlaine fut donc entière. Il vécut alors dans sa cellule l'existence nouvelle des péchés déliés par le repentir et absous par le pardon ; il ne fut plus le prisonnier mécontent des hommes mais le captif énamouré de Dieu ; il éprouva les douceurs de cet été de la Saint-Martin de l'âme que le Seigneur réserve à la vieillesse rajeunie des siens ; ce furent, pendant des semaines, des effusions de prières, des joies mouillées de larmes ; comme tous les convertis, il fut gâté par la Vierge, roulé dans des langes de tendresse ; il eut une avance d'hoirie sur les allégresses du ciel et il finit par juger la peine de sa détention trop courte. Aussi peut-on
Tirmer que sa résolution de nïmc dc:>oriiiais hon-
jlemcnt fut sincère, ('cite resolution, il l'a mal tenue, mais ses rechutes
î comprennent pour peu que l'on veuille y réflé-
iiir.
Personne ne fut plus mal armé que lui pour la
Lille. Il était un grand enfant dont les accès de
olonté ne duraient point. Il était, avec cela, jusqu'à m certain point, inconscient, lorsqu'il avait bu ; /est là, disons-le, la véritable cause de ses malheurs ; 1 était épris des vertiges que suscite l'ingestion de :cltc sorte d'eau de bain de Barègcs anisé, qui j'appelle l'absinthe ; clic décageait, en lui, hélas ! ane bcle malfaisante livrée sans défense à l'Esprit du Mal. Il le déplorait, se jurait de ne plus reboirc et il rebuvall. Il n'eut pas certainement commis à jeun ces excès qui éloignèrent justement de lui sa feumie et légilimèrent sa villégiature dans une maison de force. Pauvre Verlaine ! en une page où il remâche les herbes amères du passé, il s'écrie : « celte absinthe, quelle horreur I quand j'y pense d'alor.^. . et d'un depuis qui n'est pas loin, assez
loin pour ma digiiilé, pour ma santé, pour ma dignité, pourtant plus encore, quand j'y pense vraiment ! ))
Il est évidemment facile pour les gens sobres de déclarer que l'on peut se guérir de cette maladie. Cela est possilole, mais alors il aurait fallu que Verlaine vécût dans un autre milieu et cela, il ne le pouvait pas.
Si vous envisagez, en effet, sans parti-pris, sa situation, vous reconnaîtrez qu'il lui était bien malaisé de sortir de l'impasse où la misère l'avait acculé.
Il n'avait aucune fortune et était incapable de gagner son pain avec sa plume. Si beaux qu'ils soient, les volumes de vers n'alimentent point, à de rares exceptions près, leurs auteurs. Il écrivait, d'autre part, assez mal en prose et n'était nullement journaliste. Il ne pouvait donc songer à s'assurer la pâtée et le gîte, en plaçant des articles.
Il fallait alors, direz- vous, qu'il fît comme tant d'autres, qu'il exerçât une profession plus ou moins lucrative pour subvenir à ses besoins.^ Eh I il a donné,
fiprès son retour de Belgique, des leçons ! mais ce "norne négoce fut bientôt arrêté par l'état précaire le ses jambes. Ravagé par les rhumatismes, il clau- Jiquait, se traînait sur une canne, restait, pendant des mois, étendu sur le dos, n'avait en dernière ressource que l'hôpital, lorsque ses infirmités s'aggravaient trop.
La misère, d'autre part, l'obligeait a loger dans des hôtels indignes et h subir des promiscuités dont il devait presque se montrer reconnaissant. Les filles du peuple, si tombées qu'elles puissent être, ont très souvent bon cœur. Ses voisines de chambre prirent sans doute parfois pitié de cet impotent et, entre deux promenades, s'installèrent chez lui pour qu'il s'ennu)î\t moins. Il en était de même des boiiêmes désœuvrés, du quartier latin. Fiers de fréquenter un homme dont le nom élail connu, ils tuaient le temps près de son lit ; cl c'étaient des prétextes à boire, encouragés peut-être par le crédit des tenanciers de ces sortes de bouges dont le bas est d'habitude occupé par un comptoir où se débitent des verres de folie liquide pour quelques sous.
XX l'OKSIES RELIGIEUSES
Comment le malheureux eut-il fait pour se sou traire à ces jougs quasi charitables et comment, une fois sur pieds, eut-il pu repousser l'amltic de gens qui lui avaient rendu de petits services, alors qu'il était alité, dans l'irapossibililé de se remuer?
Ses traverses viennent aussi de là ; la tentation alcoolique et charnelle était trop proche, trop continue, pour qu'il n'y cédât point.
Il eût fallu l'arracher de ces guêpiers, mais on l'y rencontrait rarement seul et il était difficile de lui montrer sa déchéance dans ce milieu de ribotes dont le contact suggérait aussitôt, si peu bégueule que l'on fût, une idée de fuite. Quelques amis plus sûrs tachèrent cependant de le sauver, mais ils furent assourdis par l'antienne sans cesse répétée des brindes ; et, d'ailleurs, on doit l'avouer, sous la pression des vapeurs de l'absinthe, Verlaine était indocile et buté ; non, ce qu'il eût fallu, c'eût été de trouver un prêtre, embrasé par l'amour des âmes, qui pût prendre de l'influence sur lui et l'accueillir, comme la brebis perdue, lorsque, ayant recouvré la raison et las de lui-même, il s'acheminait en boitant,
vers l'Eglise. Dieu ne lui a pas dispensé ce prô Ire...
Et puis... et puis... le goût de la solitude qui l'aurait pu préserver de ces hontes, est rare même chez ceux dunt Texistcncc est, et réglée et douce. C'est une chose hien frappante que de voir, chez les artistes surtout, combien peu peuvent rester seuls avec eux-mêmes dans une chambre. Le besoin de causer, de se divertir les obsède à un tel point qu'ils préfèrent la compagnie du premier venu au silence de l'isolement. Un peu de vanité aussi, sans doute, s'en mêle, le désir de briller entre confrères et d'étonner, le prétexte même, parfois plausible, de faire jaiUir des idées et des expressions, en vue d'un travail i\ entreprendre, dans le fcrraillement des controverses et l'escrime des mots.
Mais la solitude, excellente pour quelques-uns, est, il sied de l'ajouter, pernicieuse pour beaucoup ^ autres. L'aurait-elJe été pour Verlaine.'^ il le croyait; dans un de ««es livres, il l'invective, déclarant anc, oyfj^ r'|J5iî[J "malheur et est, par précellcncc, mauvaise, détestable, abominable conseillère )>.
Elle ne l'eût pas plus mal conseillé, en tout cas,
que ce genre de monde qui l'entourait et au café cl au lit !
Mais d'abord, nous l'avons expliqué, risolenient dans un hôtel était — qu'il lui [/lût ou non — impossible ; dans les garnis de bas étage où les infirmités vous clouent, dans la misère qui vous oblige à des crédits et à des emprunts, l'on subit plus sa destinée qu'on ne la fait.
Telle fut sa situation. Je n'ai pas à excuser ses passions maladives, j'ai à dire simplement — puisque ce volume s'adresse exclusivement aux catholiques — que le pauvre Verlaine fut plus à plaindre qu'à vitupérer. Il fut d'autant plus à plaindre qu'il avait des réveils de conscience, des remords, qu'il souffrait de cette existence à jamais gâchée. Ah ! soyez assurés qu*il n'était point, dans ses moments lucides, altier et céruléen ! il pleurait de dégoût sur lui-même ; peut-être même buvait-il alors, comme tant d'autres, pour oublier. - —
Il ne se reprenait vraiment qu en prVat^^^'f J^VT l'hôpital; là il était bridé ; c'est dans ces géhennes qu'il a composé ses poèmes mystiques ; et l'on en
arrive .\ rcgrcUer — et pour lui et pour nous — qu'il n'ait pas été plus souvent séquestré ; mais voilà un souhait dont il nous eût été, tic son vivant, peu reconnaissant, je suppose.
Los catholiques savent maintenant à quoi s'en tenir. Ils ont aflaire à un homme plus malheureux que coupahle et qui mérite toute leur pitié. Il fut un peu, de même que Villon, le faune des mauvais giles, mais, ainsi que lui, il eut la foi et il a magnifiquement chanté le riefugc des péciiours, la Vierge.
Je ne veux plus penser qu'à ma Mère Marie, Siège (le la sagesse cl source des pardons.
Marie iaimaculcc, amour essentiel,
Logique de la foi cordiale et vivacc,
En vous aimant, qu'csl-il de bon que je ne fasse,
En vous aimant du seul amour. Porte du ciel ?
El encore :
Marie, ayez pitié de moi ne vaux rien.
Ml ! vous aimer, n'aimer Dieu (juc par vùu<», ne tendre A Lui qu'en vous, sans plus aucun détour subtil Et mourir avec vous tout près. Ainsi soilil I
XXIV POESIES IIELIGIEUSES
Mais, à quoi bon citer des fragments ? ces pièces figurent au complet dans ce volume et jamais de plus touchantes louanges n'ont été tressées ù la gloire de Celle qui prépare les voies et remet les âmes à la fois lénifiées et éplorées, entre les rnains de son Fils.
Elle fut généreuse pour lui et il lui demeura fidèle. Toutes ses chutes ne l'empêchèrent pas de la prier ; et, en vérité, ce sont de splendides gerbes de prières que ces poésies d'humilité, que ces chants d'amour, bondis d'une âme où, en dépit de tant de fautes, le Seigneur s'est plu.
Et cela se conçoit. Jésus n'avait-il pas fait, de cette âme débile, une âme prédestinée, une âme d'élection ; ne lui avait-il pas départi le don superbe de la poésie, car A^erlaine ne fut pas, comme tant de grimauds de nos jours, un versificateur plus ou moins adroit mais bien un vrai et un grand poète. Et, à ce propos, une réflexion étrange, désagréable même, si l'on veut, s'impose] Il semble que les seuls gens de talent qui existent parmi les catholiques, soient des convertis, à commencer par Château-
POÉSIES RELIOIECSES XXV
briand et par Veuillot. Il est h remarquer aussi que tous ceux qui ont utilement défendu l'Eglise et sa politique, n'ont pas été élevés par elle. Lacordaire, de Montalemhcrt, de Falloux, de Broglie, Ilello, Coppée, Drumonl, Brunetière, sont tous sortis de l'Université, pas un seul des écoles cléricales. Mais alors cette impuissance des disciples des congréganislos à quoi tient-elle ?
TTlIe tient, je présume, h l'esprit étroit, au bé-
guculismc fou, h la crainte des idées, a la panique
mots ; on leur cache tout de la vie et on les
apeuré avant de les lancer dans la mêlée. Ils ont, avec cela, le sentiment religieux amorti par l'accoutumance ; ils perdent les forces Eucharistiques par raïïus qu'ils en font ; ils ne croient plus que par rouTTnr • is de scrupules, t\ la pensée de se dé-
fendre, ils se terrent, n'osant bouger, de peur de pécher contre la charité ou de perdre leur reste de foi; ou bien alors, ils sautent d'un extrême k l'autre, se révoltent et n'ont plus qu un Lut, se venger sur l?ur«; maîtres de la compression qu ils ont, pendant toute leur jeunesse, subie.
Si nous nous plaçons, au point de vue plus particulier de l'art, nous pouvons convenir qu'il est à peu près impossible à des hommes disciplinés de la sorte de dégager le talent dont ils pourraient être nantis, de sa bulbe. Le talent a besoin pour jaillir de stimulants ; il a besoin aussi pour pousser de grand air. C'est en lisant et en regardant autour de soi, sans baisser continuellement les yeux, que l'on se façonne des idées et que Ton acquiert une forme. Il est donc indispensable d'étudier au moins le style des auteurs profanes, puisqu'ils sont les seuls qui en aient un ; les autres ignorent la moitié des mots de la langue française et ils en sont encore à rabâcher l'idiome épuisé et corrompu par les redites, du xvii^ siècle.
L'Eglise n'a, par conséquent, en fait d'artistes, que ceux qui viennent à elle, équipés de toutes pièces et qui mettent les armes dont ils ont appris à se servir dans le camp opposé, à son service. Il faut avoir vécu pour pouvoir écrire. Mais alors, le talent serait le fruit du péché ? je veux m'efforcer de ne point le croire ; mais si nous admettions, pour
POESIES RELIGIEUSES XWII
une minute, la véracité de cette hypothèse, quelle miséricorde et quelle indulgence devraient avoir les catholiques pour ces pauvres convertis auxquels Dieu a réparti de si périlleux dons !
Pour être juste, il sied de convenir qu'i\ l'heure actuelle, un souille de lihcrtc et de franchise a quand même pénétré dans les écoles congréganistes et dans les séminaires. Nomhre déjeunes gens refusent de se laisser «Mcver littérairement les yeux et ils n'en sont [)his, pour étanchcr leur soif de poésie religieuse, à tourner le rohinet des eaux tièdes de Lamartine; j'en sais qui lisent avec délices les œuvres mystiques de Verlaine.
Dans la tempête rationaliste si maladroitement déchaînée sur ces pieux asiles, ces lectures ne peuvent être que roboratives et salutaires, car elles eflluent, à pleines pages, la bonne simplesse et la foi.
Des pièces admirables, telles que cette série de sonnets dans lesquels le poète raconte les entretiens de l'Ame avec Dieu, ralTermiraicnt vraiment les ferveurs ébranlées et c'est pourquoi nous
XXVm POÉSIES RELIGIEUSES
croyons accomplir une bonne œuvre en éditant ce livre.
C'était, il y a bien longtemps déjà, le soubait du P. Pacbeu qui, dans un volume intitulé « de Dante à Verlaine », avait pris courageusement la défense de l'artiste, alors qu'il était honni par le clan impeccable, comme on sait, des catholiques.
Demandant un recueil des poésies religieuses de Verlaine, il disait : « Cette meilleure part de luimême, cette chapelle offusquée par des masures mal famées, il faut la dégager de ses entours, pour la sauver de l'oubli » .
Ainsi fut fait.
Verlaine est maintenant mort, il a trépassé chrétiennement, avec l'aide d'un prêtre. Les croyants auxquels nous offrons cet unique eucologe de prières modernes, n'ont plus qu'à profiter de ses péchés, car s'il ne les avait pas commis, il n'aurait point écrit dans les larmes les plus beaux poèmes de repentir et les plus belles suppliques rimées qui existent.
Ils seraient ingrats s'ils ne priaient pour le
pauvre poète, qui, après avoir souffert pour leur bien, en somme, leur apporte, en ces temps ddcouragcs, un si cordial réconfort.