V AVEUGLE
UN aveugle au coin d'une borne, Hagard comme au jour un hibou, Sur son flageolet, d'un air morne.
Tâtonne en se trompant de trou,
Et joue un ancien vaudeville Qu'il fausse imperturbablement; Son chien le conduit par la ville.
Spectre diurne à l'œil dormant.
Les jours sur lui passent sans luire ; Sombre, il entend le monde obscur Et la vie invisible bruire Comme un torrent derrière un murl
Dieu sait quelles chimères noires Hantent cet opaque cerveau.
Et quels illisibles grimoires L'idée écrit en ce caveau !
l'aveugle 67
Ainsi dans les puits de Venise Un prisonnier à demi fou, Pendant sa nuit qui s'éternise, Grave des mots avec un clou.
i\ Mais peut-être aux heures funèbres, I Quand la mort souffle le flambeau, L'âme habituée aux ténèbres Y verra clair dans le tombeau !
LIET)
u mois d'avril, la Terre est rose Comme la jeunesse et l'amour; Pucelle encore, à peine elle ose Payer le Printemps de retour.
Au mois de juin, déjà plus pâle Et le cœur de désir troublé, Avec l'Été tout brun de hâle Elle se cache dans le blé.
Au mois d'août, bacchante enivrée, Elle offre à l'Automne son sein, Et, roulant sur la peau tigrée.
Fait jaillir le sang du raisin.
En décembre, petite vieille, Par les frimas poudrée à blanc, Dans ses rêves elle réveille L'Hiver auprès d'elle ronflant.
FANTAISIES d'HIVER 69
F^'H.T^ISIES T)'HIFE%
LE nez rouge, la face blême, Sur un pupitre de glaçons, L'Hiver exécute son thème Dans le quatuor des saisons.
II chante d'une voix peu sûre Des airs vieillots et chevrotants ; Son pied glacé bat la mesure Et la semelle eu même temps ;
Et comme Hœndel, dont la perruque
Perdait sa farine en tremblant,
11 fait envoler de sa nuque
La neige qui la poudre à blanc.
70 EMAOXETCAMÉES
Dans le bassin des Tuileries Le cygne s'est pris en nageant.
Et les arbres, comme aux féeries, Sont en filigrane d'argent ;
Les vases ont des fleurs de givre Sous la charmille aux blancs réseaux, Et sur la neige on voit se suivre Les pas étoiles des oiseaux.
Au piédestal où, court-vêtue, Vénus coudoyait Phocion, L'Hiver a posé pour statue La Frileuse de Clodion.
Les femmes passent sous les arbres En martre, hermine et menu-vair ; Et les déesses, frileux marbres. Ont pris aussi l'habit d'hiver :
FANTAISIES DHl VER 7I
La Vénus Anadyomène Est en pelisse à capuchon ; Flore, que la brise malmène.
Plonge ses mains dans son manchon
Et pour la saison, les bergères De Coysevox et de Coustou, Trouvant leurs écharpes légères, Ont des boas autour du cou.
Sur la mode parisienne
Le Nord pose ses manteaux lourds,
Comme sur une Athénienne
Un Scythe étendrait sa peau d'ours.
Partout se mélange aux parures Dont Palmyre habille l'Hiver, Le faste russe des fourrures Que parfume le vétiver.
Et le Plaisir rit dans l'alcôve Quand, au milieu des Amours nus, Des poils roux d'une bête fauve Sort le torse blanc de Vénus.
72 ÉiMAUXETCAMÉES
Sous le voile qui vous protège, Défiant les regards jaloux.
Si vous sortez par cette neige, Redoutez vos pieds andalous :
La neige saisit comme un moule L'empreinte de ce pied mignon Qui, sur le tapis blanc qu'il foule, Signe, à chaque pas, votre nom ;
Ainsi guidé, l'époux morose Peut parvenir au nid caché Où, de froid la joue encor rose, A l'Amour s'enlace Psyché.