L^ SO U%CE
TOQT près du lac filtre une source, Entre deux pierres, dans un coin; Allègrement l'eau prend sa course Comme pour s'en aller bien loin.
Elle murmure : « Oh ! quelle joie !
Sous la terre il faisait si noir 1 Maintenant ma rive verdoie, Le ciel se mire à mon miroir.
« Les myosotis aux fleurs bleues Me disent : « Ne m'oubliez pas ! n Les libellules de leurs queues M'égratignent dans leurs ébats ;
« A ma coupe l'oiseau s'abreuve...
Qui sait ? après quelques détours Peut-être deviendrai-je un fleuve Baignant vallons, rochers et tours.
« Je broderai de mon écume Ponts de pierre, quais de granit, Emportant le steamer qui fume A l'Océan où tout finit. »
Ainsi la jeune source jase, Formant cent projets d'avenir; Comme l'eau qui bout dans un vase, Son flot ne peut se contenir;
Mais le berceau touche à la tombe, Le géant futur meurt petit :
Née à peine, la source tombe Dans le grand lac qui l'engloutit !
LE squelette était invisible Au temps heureux de l'Art païen ; L'homme, sous la forme sensible, Content du beau, ne cherchait rien.
Pas de cadavre sous la tombe.
Spectre hideux de l'être cher.
Comme d'un vêtement qui tombe Se déshabillant de sa chair.
Et, quand la pierre se lézarde, Parmi les épouvantements.
Montrant à l'œil qui s'y hasarde Une armature d'ossements ;
Mais au feu du bûcher ravie Une pincée entre les doigts.
Résidu léger de la vie, Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits,
Ce que le papillon de l'âme Laisse de poussière après lui, Et ce qui reste de la flamme Sur le trépied, quand elle a lui!
Entre les fleurs et les acanthes, Dans le marbre, joyeusement, Amours, asgipans et bacchantes Dansaient autour du monument ;
Tout au plus un petit génie Du pied éteignait un flambeau; Et l'Art versait son harmonie Sur la tristesse du tombeau.
Les tombes étaient attrayantes :
Comme on fait d'un enfont qui dort, D'images douces et riantes La Vie enveloppait la Mort ;
La Mort dissimulait sa face Aux trous profonds, au nez camard.
Dont la hideur railleuse efface Les chimères du cauchemar.
Le monstre sous la chair splendide Cachait son fantôme inconnu, Et l'œil de la vierge candide Allait au bel éphèbe nu.
Seulement pour pousser à boire, Au banquet de Trimalcjon, Une larve, joujou d'ivoire.
Faisait son apparition ;
Des dieux que l'Art toujours révère Trônaient au ciel marmoréen.
Mais l'Olympe cède au Calvaire, Jupiter au Nazaréen ;
Une voix dit : « Pan est mort ! » — L'ombre S'étend. — Comme sur un drap noir, Sur la tristesse immense et sombre Le blanc squelette se fait voir.
Il signe les pierres funèbres De son paraphe de fémurs.
Pend son chapelet de vertèbres Dans les charniers, le long des murs;
Des cercueils lève le couvercle Avec ses bras aux os pointus, Dessine ses côtes en cercle Et rit de son large rictus.
Il pousse à la danse macabre L'empereur, le pape et le roi.
Et de son cheval qui se cabre Jette bas le preux plein d'effroi.
Il entre chez la courtisane Et fait des mines au miroir ; Du malade il boit la tisane.
De l'avare ouvre le tiroir;
Piquant l'attelage qui rue Avec un os pour aiguillon, Du laboureur à la charrue Termine en fosse le sillon ;
yS ÉMAUX ET CAMÉES
Et, parmi la foule priée, Hôte inattendu, sous le banc, Vole à la pâle mariée Sa jarretière de ruban.
A chaque pas grossit la bande; Le jeune au vieux donne la main ; L'irrésistible sarabande Met en branle le genre humain.
Le spectre en tête se déhanche.
Dansant et jouant du rebec, Et sur fond noir, en couleur blanche, Holbein l'esquisse d'un trait sec.
Quand le siècle devient frivole, Il suit la mode : en tonnelet Retrousse son linceul et vole.
Comme un Cupidon de ballet,
Au tombeau-sofa des marquises Qui reposent, lasses d'amour.
En des attitudes exquises, Dans les chapelles Pompadour.
Mais voile-toi, masque sans joues.
Comédien que le ver mord.
Depuis assez longtemps tu joues Le mélodrame de la Mort.
Reviens, reviens, bel Art antique.
De ton paros étincelant Couvrir ce squelette gothique; Dévore-le, bûcher brûlant !
Si nous sommes une statue Sculptée à l'image de Dieu, Quand cette image est abattue, Jetons-en les débris au feu.
Toi, forme immortelle, remonte Dans la flamme aux sources du Beau, Sans que ton argile ait la honte Et les misères du tombeau 1
8o ÉMAUX ET CAMÉES
LE SOUTETi T)ES ^%MU%ES
BiORN, étrange cénobite, Sur le plateau d'un roc pelé, Hors du temps et du monde, habite La tour d'un burg démantelé.
De sa porte l'esprit moderne En vain soulève le marteau :
Biorn verrouille sa poterne Et barricade son château.
Quand tous ont les yeux vers l'aurore, Biorn, sur son donjon perché, A l'horizon contemple encore La place du soleil couché.
Ame rétrospective, il loge Dans son burg et dans le passé ; Le pendule de son horloge Depuis des siècles est cassé.
LE SOUPER DES ARMURES
Sous ses ogives féodales
Il erre, éveillant les échos,
Et ses pas, sonnant sur les dalles.
Semblent suivis de pas égaux.
Il ne voit ni laïcs, ni prêtres, Ni gentilshommes, ni bourgeois; Mais les portraits de ses ancêtres Causent avec lui quelquefois.
Et certains soirs, pour se distraire.
Trouvant manger seul ennuyeux, Biorn, caprice funéraire.
Invite à souper ses aïeux.
Les fantômes, quand minuit sonne.
Viennent armés de pied en cap ; Biorn, qui malgré lui frissonne.
Salue en haussant son hanap.
Pour s'asseoir, chaque panoplie Fait un angle avec son genou.
Dont l'articulation plie En grinçant comme un vieux verrou ;
Et tout d'une pièce, l'armure.
D'un corps absent gauche cercueil.
Rendant un creux et sourd murmure, Tombe entre les bras du fauteuil.
Landgraves, rhingraves, burgraves, Venus du ciel ou de l'enfer.
Ils sont tous là, muets et graves, Les raides convives de fer !
Dans l'ombre, un raj'on fauve indique Un monstre, guivre, aigle à deux cous.
Pris au bestiaire héraldique Sur les cimiers faussés de coups.
Du mufle des bêtes difformes Dressant leurs ongles arrogants, Partent des panaches énormes.
Des lambrequins extravagants;
Mais les casques ouverts sont vides Comme les timbres du blason ; Seulement deux flammes livides Y luisent d'étrange façon.
Toute la ferraille est assise Dans la salle du vieux manoir.
Et, sur le mur, l'ombre indécise Donne à chaque hôte un page noir.
Les liqueurs au feu des bougies Ont des pourpres d'un ton suspect; Les mets dans leurs sauces rougies Prennent un singulier aspect.
Parfois un corselet miroite, Un morion brille un moment ; Une pièce qui se déboîte Choit sur la nappe lourdement.
L'on entend les battements d'ailes D'invisibles chauves-souris.
Et les drapeaux des infidèles Palpitent le long du lambris.
LE SOUPER DES ARMURES 85
Avec des mouvements fantasques Courbant leurs phalanges d'airain, Les gantelets versent aux casques Des rasades de vin du Rhin,
Ou découpent au fil des dagues Des sangliers sur des plats d'or...
Cependant passent des bruits vagues Par les orgues du corridor.
La débauche devient farouche.
On n'entendrait pas tonner Dieu ; Car, lorsqu'un fantôme découche.
C'est le moins qu'il s'amuse un peu.
Et la fantastique assemblée Se tracassant dans son harnois, L'orgie a sa rumeur doublée Du tintamarre des tournois.
Gobelets, haaaps, vidrecomes.
Vidés toujours, remplis en vain, Entre les mâchoires des heaumes Forment des cascades de vin ;
Les hauberts en bombent leurs ventres.
Et le flot monte aux gorgerins :
— Ils sont tous gris comme des chantres, Les vaillants comtes suzerains !
L'un allonge dans la salade Nonchalamment ses pédieux. L'autre à son compagnon malade Fait un sermon fastidieux ;
Et des armures peu bégueules Rappellent, dardant leur boisson, Les lions lampassés de gueules Blasonnés sur leur écusson.
D'une voix encore enrouée Par l'humidité du caveau, Max fredonne, ivresse enjouée, Un lied, en treize cents, nouveau ;
Albrecht, ayant le vin féroce.
Se querelle avec ses voisins.
Qu'il martèle, bossue et rosse.
Comme il faisait des Sarrasins;
Echauffé, Fritz ôte son casque.
Jadis par un crâne habité.
Ne pensant pas que sans son masque Il semble un tronc décapité.
Bientôt ils roulent péle-méle Sous la table, parmi les brocs.
Tête en bas, montrant la semelle De leurs souliers courbés en crocs.
C'est un hideux champ de bataille.
Où les pots heurtent les armets.
Où chaque mort, par quelque entaille.
Au lieu de sang, vomit des mets.
Et Biorn, le poing sur la cuisse, Les contemple, morne et hagard, Tandis que, par le vitrail suisse.
L'aube jette son bleu regard.
LE SOUPER DES ARMURES
La troupe, qu'un rayon traverse, Pâlit comme au jour un flambeau, Et le plus ivrogne se verse Le coup d'étrier du tombeau.
Le coq chante, les spectres fuient Et, reprenant un air hautain.
Sur l'oreiller de marbre appuient Leurs têtes lourdes du festin !
L^ M0n.T1lE
|EUX fois je regarde ma montre, Et deux fois à mes yeux distraits L'aiguille au même endroit se montre :
II est une heure... une heure après.
La figure de la pendule
En rit dans le salon voisin,
Et le timbre d'argent module
Deux coups vibrant comme un tocsin
Le cadran solaire me raille En m'indiquant, de son long doigt, Le chemin que sur la muraille A fait son ombre qui s'accroît;
Le clocher avec ironie
Dit le vrai chiffre, et le beffroi.
Reprenant la note finie,
A l'air de se moquer de moi.
LAMONTRE 87
Tiens 1 la petite bête est morte.
Je n'ai pas mis hier encor, Tant ma rêverie était forte, Au trou de rubis la clef d'or!
Et je ne vois plus dans sa boîte Le fin ressort du balancier Aller, venir, à gauche, à droite, Ainsi qu'un papillon d'acier.
C'est bien de moi ! Q.uand je chevauche L'Hippogriffe, au pays du Bleu, Mon corps sans âme se débauche.
Et s'en va comme il plaît à Dieu I
L'éternité poursuit son cercle Autour de ce cadran muet, Et le Temps, l'oreille au couvercle, Cherche ce cœur qui remuait :
Ce cœur que l'enfant croit en vie.
Et dont chaque pulsation Dans notre poitrine est suivie D'une égale vibration,
Il ne bat plus ; mais son grand frère Toujours palpite à mon côté.
— Celui que rien ne peut distraire, Quand je dormais, l'a remonté !
EMAUX ET CAMEES
LES 'K.ÉTlÉITiES
'ai dans ma chambre une aquarelle Bizarre, et d'un peintre avec qui Mètre et rime sont en querelle, — Théophile Kniatowski.
Sur l'écume blanche qui frange
Le manteau glauque de la mer
Se groupent en bouquet étrange
Trois nymphes, fleurs du gouff're amer.
Comme des lis noyés, la houle Fait dans sa volute d'argent Danser leurs beaux corps qu'elle roule, Les élevant, les submergeant.
Sur leurs têtes blondes, coiffées De pétoncles et de roseaux, Elles mêlent, coquettes fées, L'écrin et la flore des eaux.
LES NEREIDES
Vidant sa nacre, l'huître à perle Constelle de son blanc trésor Leur gorge, où le flot qui déferle Suspend d'autres perles encor.
Et, jusqu'aux hanches soulevées Par le bras des Tritons nerveux, Elles luisent, d'azur lavées.
Sous l'or vert de leurs longs cheveux.
Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue Se glace d'un visqueux frisson, Et le torse finit en queue, Moitié femme, moitié poisson.
Mais qui regarde la nageoire Et les reins aux squameux replis, En voyant les bustes d'ivoire Par le baiser des mers polis ?
A l'horizon , — piquant mélange De fable et de réalité, — Paraît un vaisseau qui dérange Le chœur marin épouvanté.
Son pavillon est tricolore ; Son tuyau vomit la vapeur; Ses aubes fouettent l'eau sonore, Et les nymphes plongent de peur.
Sans crainte elles suivaient par troupes Les trirèmes de l'Archipel, Et les dauphins, arquant leurs croupes, D'Arion attendaient l'appel ;
90 ÉMAUXET CAMEES
Mais le steam-boat avec ses roues, Comme Vulcain battant Vénus, Souffletterait leurs belles joues Et meurtrirait leurs membres nus.
Adieu, fraîche mythologie!
Le paquebot passe et, de loin.
Croit voir sur la vague élargie Une culbute de marsouin.
LES ACCROCHE-CŒURS C)l
LES ^CCT10CHE-CŒU%S
RAVIVANT les langueurs nacrées De tes yeux battus et vainqueurs, En mèches de parfum lustrées Se courbent deux accroche-cœurs.
A voir s'arrondir sur tes joues Leurs orbes tournés par tes doigts, On dirait les petites roues Du char de Mab fait d'une noix;
Ou l'arc de l'Amour, dont les pointes.
Pour une flèche à décocher.
En cercle d'or se sont rejointes A la tempe du jeune archer.
Pourtant un scrupule me trouble :
Je n'ai qu'un cœur! alors pourquoi.
Coquette, un accroche-cœur double ?
Qui donc y pends-tu près de moi ?